SUR LA PEINE DE MORT
Aux mûnes du grand citoyen Eugène Sue.
Encor, encor du sang ! toujours cette infamie ;
Ce spectacle odieux ne doit-il pas finir ?
Loi barbare, inique, du progrès ennemie, Trôneras-tu toujours ? toi qu'on devrais bannir.
Et quoi ! bravant de Dieu la volonté suprême. Quand son commandement dit : « Tu ne tueras pas. » Lui Dieu ! qui de Caïn respectait la vie même, f Hommes, vous osez, vous, infliger le trépas !
Et dans quel but, voyons, ces affreux sacrilices ? Quels sont les criminels qui ne s’en soient repus (1) ? Et combien en fut-il qui, bravant les supplices
(4) Un prêtre belge ayant assisté 167 condamnés demandait à chacun : « Avezvous vu une exécution ? » et 161 avaient répondu affirmativement. (Extrait d’un rapport de M, Bérenger, de la Drôme, président de la Cour de cassation).
Insultaient à la mort, hideusement rompus.
Même au pied du gibet, oui! l'orgueil a sa place. Ne comprendrez-vous pas non plus, législateurs, Qu'avec du sang, du peuple on fit la populace,
Qui regimbant un jour contre ses exacteurs,
Punit cruellement des crimes séculaires.
Mais trois fois, depuis lors, vaincus loyalement (1) Dites, à destructeurs des classes populaires,
Vous fut-il infligé le moindre châtiment?
Cet immense progrès, sachez donc le comprendre, Chez ces déshérités se fit en cinquante ans,
Parce qu'on supprima, — on ne peut s'v méprendre, Ces supplices légaux, hideux, abrutissants (2)
Et cependant alors d’aveugles rétrogrades, Contempteurs du progrès, comme il en est toujours, Exhalaient leurs frayeurs, tristes jérémiades, Qu'il faut entendre encor répéter de nos jours. Champions d'échafauds, illogiques sophistes, Méprisant les bourreaux, dont vous guidez la main, Rémunérant très haut ces meurtriers gagistes, Quand souvent le génie parmi vous meurt de faim; Si ces gens, selon vous, clés de votre édifice, Jadis, fatalement voués à cette horreur,
Avec zèle toujours remplissent leur office Pourquoi les repousser avec tant de terreur ?
De votre loi de sang, que sont-ils ? Ses ministres ! Tendez-leur done la main, vous qui les soutenez, Oh ! froids calculateurs de chiffres idolâtres,
Ne saurez-vous jamais vous rendre conséquents ? Sectateurs du passé, au mal, opiniâtres, Comprendrez-vous enfin ces témoins éloquents ? Lorsqu'un siècle constate, en tableaux statistiques, Que le crime décroît, bien que d'un châtiment Moins dur on le punit; aux préjugés gothiques Vous restez cramponnés avec acharnement.
Mais réveillez-vous donc, tristes immobilistes, Qui prétendez que Dieu créa l’homme méchant ; Séculaires momies, à cadres optimistes,
Votre temps a passé, tout siècle a son couchant. Par un meurtre jamais doit-on punir un crime ?
De Lesurques toujours ayez le souvenir.
Brisez vos lois de sang lorsque Dieu les réprime.
(1) En 1830, en 1848, en 1870.
(2) La roue, l’écartèlement, le bucher, ete,
Non, non, plus d'échafauds! France ! qu’en l'avenir Cette gloire a ton nom soit encore attachée.
Honnis tous ces païens, ces fauteurs du supplice ; Qu'à chaque occasion de ton sein arrachée,
Une immense clameur leur devienne un cilice.
Oui ! que tes gouvernants, tes lévites infimes, Sans cœur, sans charité, sans vergogne, sans foi, Dessillés, comprenant tes tendances sublimes, Régénérés enfin, s'élèvent jusqu’à toi.
Oh ! tu triompheras, ère de la justice.
Pour saluer l'instant où tu prendras l’essor,
De ma vie éprouvée épuisant le calice
Dussent les jours flétris se prolonger encor !