AVIS AUX VOYAGEURS
Adieu les bords du Rhin, l'Ecosse et l'Italie !
Des amis dispersés le groupe se rallie.
Autour de mon foyer pétillent les bons mots;
D'un cerele bienveillant j'entends les gais propos, À mon tour, je lui dois un récit qui l’amuse :
Si je manque le but que sa bonté m'excuse.
« Alerte et bien portant, plein de sécurité,
Un élégant touriste en wagon est monté ;
Mais l'aimable étourdi, que la vapeur entraine. Oublie imprudemment les lois de l'hygiène :
Les engins de Comus qu’étalent les buffets, Font briller à ses veux leurs dangereux attraits : Les mets trop laxutifs, les fruits et le laitage (D'hostiles éléments indigeste assemblage), Sans être contrôlés par la froide saison,
Sont entrés pêle-mêle au cœur de la maison
Au milieu des horreurs d’un chaos si funeste, Que devient l’estomac, cet ouvrier modeste, Qui poursuit sans relâche un travail souterrain Pour réparer les murs de l'édifice humain ?
Il se récrie en vain contre sa plénitude,
Et succombe, innocent, la tâche étant trop rude : Son maître s'inquiète... Il ressent des douleurs,
De quelque catastrophe intimes précurseurs,
Cher maître ! contre vous, dans cet instant critique, Les dieux ont prononcé... Vous avez la colique !
D re
Jusqu'ici le jeune homme, au travers des carreaux De la route admirait les délicieux tableaux : Ruines et clochers, les troupeaux, la verdure,
Et les riches trésors de la belle nature,
Il avait de l'esprit, il parlait follement,
Sa gaieté captivait tout le compartiment.
Elle charmait surtout une belle voisine,
Dont bouffait jusqu'à lui la souple crinoline.
Soudain ! quel changement! une morne stupeur, Empreinte sur ses traits, supprime l’orateur. Vox faucibus hœæsit, — Ah ! combien il regrette Ses lares désertés, sa paisible retraite,
Où dans l'obscurité d’un petit cabinet,
Le mal qui le dévore à l'instant finirait !...
Pourquoi même porter ses regards en arrière ?
Le pays qu'il parcourt présente à sa misère
De propices abris, des taillis, des fossés,
Le secret du bocage et le velours des près ;
Mais il faudrait franchir la portière fatale
Qui l’enchaîine à rebours, au tourment de Tantale ! Tout à coup on entend l’aigre voix du sifflet. C’est une voix céleste ; elle annonce un arrêt ! Non ! le train est express, la vapeur est doublée, Et le convoi poursuit sa course échevelée.
Muse, de toi dépend le pauvre passager:
La lutte qu'il soutient tu peux la prolonger ;
Tu peux nous le montrer subissant, en voiture,
La plus honteuse loi qu'impose la nature...
Alors le réalisme atteint l'atrocité :
Le nez de ses voisins recule épouvanté ;
Il sème le dégoût et recueille l’outrage,
Des plus grands criminels la honte est son partage!
Mais les modestes fleurs, dont j'orne tes autels,
Je ne les trempe pas aux larmes des mortels ;
Je connais ta pitié pour l'humaine faiblesse.
Un malheureux t'implore, épargne sa jeunesse ! Qu'il reste intact et pur ! Songe à ses vieux parents ! Fais-lui grâce à la fin. Dis qu’il arrive à temps !
Le voilà donc au port... et pendant que la foule Vers la salle à manger en larges flots s'écoule, D'un tout autre côté, le héros compromis Discrètement va mettre... un terme à ses ennuis.
En rentrant au wagon, témoin de son martyre,
Sur une lèvre rose il voit bien un sourire,
Mais il sourit lui-même et se dit sans humeur :
« Bah ! je pourrais avoir un bien plus grand malheur ! »