RAGE
Cette pièce a été composée au cachot par un détenu, auquel, par surcroît de précaution, on avait mis la camisole de force. À peine arrivé à l’infirmerie, où on avait été obligé de le transporter après quatre jours de torture, il dicta ces vers à son Voisin :
Il est de ces instants dans lesquels un cœur monte A la gorge ; on voudrait alors dans un hoquet, Vomir ce cœur fumant, bien loin sur le parquet, Tant il vous fait souffrir et vous cause de honte !
Pourquoi ne peut-on pas, comme un bras gangrené, Lorsque l’on souffre trop, amputer ce viscère
Et jeter au charnier le morceau délétère
Au fond duquel le mal qui vous torture est né?
Pourquoi Dieu permet-il, lui que juste on proclame Qu'il soit des souvenirs, écrasants de mépris,
Que l’on traine saignants, douloureux et meurtris Sous le rire moqueur d'un argousin sans âme ?
Pour un de ces instants où des larmes de feu, Comme du plomb fondu-vous sillonnent la joue, Sous le regard glacé d’un garde qui se joue
De tant de désespoir; faut-il douter de Dieu ?
Mais s'il voulut vraiment être martyr,
Ce Dieu qui pour apprendre à souffrir vint sur terre, C’est loin du Golgotha qu'était son vrai Calvaire, Au fond d'une prison n'eût-il pas dû mourir ?
Son aftreuse douleur eût-elle été moins forte, Au lieu des hurlements d’un vain peuple de fous S'il avait entendu les cyniques verrous Refermer en grinçant une sinistre porte ?