Lettre de Scaranani Pietro
« Palerme, 20 juin 1884.
« Chers père, frère, sœur, belle-sœur, beau-frère et marraine. — Vous devez excuser si nous avons eu quelque chose entre nous; soyez Joyeux (2); pensez que nous avons un Dieu qui nous aime et nous veut du bien; vous ne devez avoir aucun
(1) Je la dois à mon éminent ami le professeur Bianchi, de Palerme. Elle provient d’un carabinier de 34 ans, fusillé pour homicide sur un supérieur. Elle ne dénote pas la démence, mais Fubini à trouvé d'anciennes adhérences des méninges et un poids faible du cerveau (1,295 gr.).
(2) Mème satisfaction que Misdea (V. supra).
ressentiment envers moi, car sous peu Je me lrouverai entre les bras du Père Suprême, de Dieu et de la Très-Sainte Marie; ne croyez plus au mal de ma part, car je meurs avec bonne foi et bonne espérance, et j'espère que nous nous relrouverons un jour en compagnie au haut du ciel.
« Conservez, en mémoire de moi, celte photographie que je vous envoie.
« Je n'ai autre chose à vous dire que de vous saluer de tout cœur et je vous embrasse tous en vous donnant une poignée de main et mille baisers de tout cœur pour la dernière fois en ce monde; vous saluerez tous ceux qui demanderont après moi, les parents et les amis.
« Adieu, adieu, je suis votre malheureux fils,
HADANS LAS: « SCARANARI PIETRO. »
8. — Un jeune homme qui perdit une grande forlune en excès de tous genres el pour mauvaise administration, s éprend d’une mauvaise femme, commet un faux pour l'entretenir, puis se noie. On trouve dans son gilet une petite fiole de verre contenant un billet ainsi conçu: Je ne serai pas reconnu, car je ne suis « pas Parisien. Mon dernier désir est que cet écrit soit publié. « Puisse-t-il servir à quelqu'un! Je suis né d'une honnête « famille de province ; pour salisfaire les volontés d’une comé- « dienne, j'ai falsifié, dans quelques lettres de change, la signa- « ture de mon père. Le terme de l'échéance s'approche: je « devrais supporter le déshonneur, je préfère la mort. Ma famille « me fera rechercher ; je la prie de cacher mon absence: si « pourtant elle veut me faire ensevelir, elle pourra me recon- « naître par les journaux si ce billet est publié, et par un « tatouage qui représente Cupidon qui, avec un dard, blesse un « cœur dans lequel est écrit : « Emilia » (1).
9. — Un homme, auparavant honnête, cède à la tentation, commet une escroquerie et se suicide :
« Le charbon est enflammé, déjà un air pestilentiel m'en-
(1) Brière de Boismont, Du Suicide, p. 142. C'est un criminaloïde. Le tatouage sur une personne de la haute société indique déjà un instinct de délinquence.
« toure, Je vais mourir. J’ai commis une action infâme. Hier « soir Je me fis prêter une montre par....…., pour la vendre; je « voulais Jouer avec ce que j'en aurais retiré. J'avais besoin « d'argent, mes créanciers m'assiégeaient toul le jour ; j'aurais « peut-être dû aller en prison. Si je vous avais demandé quelque « chose, peut-être m'auriez-vous aidé, je n’osai pas. Et puis je « n'aurais pas pu supporter votre mépris. Hier j'ai pensé à me « suicider... Quelle lente et terrible agonie ! J’ai commencé « la lettre tard, ma chandelle s'éleint; écrivez à mon père et à « ma mère et diles-leur..... »
10. — Un officier du roi qui avait perdu son emploi lors de la Révolution de Juillet, pour se soustraire à l’ennui, commenca à jouer et quelquefois à tricher au jeu. Un jour, voyant que cela le conduisait à la ruine, il écrit à sa femme :
« A celte heure vous n'avez plus de mari : c’est l'amour que J'ai pour vous qui m'a décidé; si j'avais tardé un seul moment de plus, vous seriez ruinée. Sachez que l’ennui me conduit au jeu : j'ai combattu en vain ; la passion était plus forte que ma résolution ; j'étais convaineu que j'aurais quelque bon coup, j'y serais toujours retombé. Il ne me reste plus que la moitié de ma fortune et, si je la dévorais, vous resteriez dans la plus complète misère. Ce dernier sacrifice est la preuve de l'amour que j'ai pour vous (1). »
11. — Quelquefois les crimes des suicidés, dit Brière, sont cachés, et d'autres fois, au contraire, sont publiés. « Je meurs, écrit l’un d'eux, de désespoir et de remords parce que j'ai commis un crime que seul je connais. Je ne veux pas déshonorer ma famille. »
A la confession du crime succède parfois le désir de l’expier. Quelquefois c'est un mari qui écrit à sa femme : « Étant enfoncé dans la voie du mal sans avoir la force de tourner à droite, je me suicide pour expier mes fautes. » D'autres fois, c’est une femme qui s'accuse de s’êlre mal comportée envers son mari et qui déclare se tuer en expiation de ses péchés (2).
(4) Brière, ouvrage déjà cité, p. 155.
(2)MEdS id. p. 26.
PALIMPSESTES DES PRISONS 165 12. — Un jeune ouvrier écrit, avant de mourir, à une prosti-
tuée : « Quelle bonne orgie nous ferons, comme nous nous en rassasierons |! Ce sera notre dernière ribotte ! »
1%. — Derrière une photographie contenant le portrait de deux femmes, un assassin, après avoir percé les yeux à l’une d’elles, écrit :
« Prends, putain adullère, baise-la un peu pour toi, ton infâme image, moi je l'ai assez baisée. Cet air de mélancolie que tu prends, c'est de l’art, art infâme d'une infâme créature telle que tu es. S'il est vrai que le crime soit puni, tu dois peu vivre et J'espère que tu imiteras ton mort adoré ! !! » Et il se suicide.
15. — À ces mémoires très incomplets, ajoutons les procèsverbaux des paroles et gestes notés pendant les dernières heures de quatre Romains condamnés à mort en 1849 parcequ'ils appartenaient à la Squadraccia, bande sanguinaire, semi-politique, qui terrorisait Imola — et que nous extrayons de la belle monographie Agonie de l'avocat Selti, publiée dans la Rivista delle discipline carcerarie, 188T, pages 309 et suivantes.
N° 4. — Girozamo Berri.
8 heures. — Lue et intimée la sentence, il ne dit rien.
8 h.3/4. — Veut boire. Il à bu. Invité à s'asseoir, il n’a pas voulu. Réconforté, il dit qu'il est innocent comme Dieu.
9 h. — Il parle avec le père confesseur.
9 h. passées. — « Au moins s'ils m'avaient laissé prendre femme ». « Celui-là ne fait rien... Bast! il faut être toujours Joyeux » (1). (En soupirant),.. [ls me font mourir, ma mère... ». Il parle avec le confesseur. Il va en sifflant, soupirant, puis en chantant quelques paroïes indistinctes.
(1) Cynisme du criminel-né.
9 h. 7 m. — Il se tait. « Voici là une Bienheureuse Vierge. » et il regarde une Madone sur le mur. Il parle avec le confesseur.
9 h. 1/4 p. — Celle-là est la plus belle nuit de toutes... je suis préparé... ». Le confesseur lui dit : En comparaison du Seigneur, nous sommes une ombre. Et lui : « Les ombres, je les ai vues faire ». Le confesseur : Il faut y penser, Girolamo. Lui : « Je me confesserai l’autre semaine... »
9 h. 20. « Quelle heure avons-nous ? ». Il lui est répondu, il est 9 h. 20. « Neuf autres heures et je suis en terre... Puis-je promener ? ». Il lui est répondu oui et il se promène.
9h. 25. — « Rosine ne me verra plus... ». « Rosine, lu es très colorée. Dans un jardin de fleurs tu serais trouvée belle. la ra la. Allons. Regarde la lune comme elle chemine. Elle passe les monts et ne s'arrête jamais. Pauvre Rosine... et ma mère... Oh! ma Rosine... si elle venait dans mon trou...
9.h.28.— « Je veux du rhum... et alors je me confesserai…. (1) autrement non... ». Au confesseur : « Je vais faire collation avec Pincione demain à 8 heures... mais je suis un galant homme... à Paris... Je veux devenir un chien pour mordre les jambes... Quand je serai là-bas, ils diront: Tu es là Girolamo?... Comment va?... ohbravo!... Demain, deux balles dans la poitrine et une dans la tête. et à bas... Si c'était au moins de la terre de... ». Il rit. « Laisse que nous fassions.…. »
9h. 1/2. — Demain je meurs... Cette eau me fait mal au ventre. Si le rhum arrive, je fais tout... Un condamné à mort a tout. Ainsi le gardien des prisons d’Imola... Oh! ma Rosina (Il soupire) « Si toutes les passions étaient celle-là!... (1) eh, Père ?.. » Le confesseur lui parle à l’oreille. « À PEnfer (2) j'ai mangé de bonnes boulettes... oh! qu'elles étaient bonnes, 6 Père... »
9 h. 3/4. — Accidents à l’eau de cèdre... je veux m'asseoir... j'ai faim comme tout avec cette eau... Je devais me faire prêtre, à Père... J'aurais confessé toutes les belles filles (1)... Père, sortez donc mon mouchoir... Je veux ce prêtre d’Imola qui était
(1) Gynisme du criminel-ne.
(2) Cabaret.
ici; il m'importune moins que vous, cher Père... » Il se promène. « Il serait bien que du matin, mes frères vinssent m'’apporter des draps de lit... Pauvrets, ils tomberaient sur laroute… oh !... ma Rosetta... » (rageusement) « Père, vous avez une si belle barbe et ne portez pas les moustaches ?... Mes compagnons sont tous en haut ? Quel voyage y a-t-il d’ici au Marché, où ils me planteront les balles de plomb ? » — Feu... « Le tiré doit émettre pourtant deux cris... « Il se souvient de l'hôtellerie de l'Enfer (1)... derrière cette petite rue ?... oh! quelles boulettes.. Comment va, Monsieur, qui écrivez tant? Il use tout au pauvre gardien. Je veux du rhum... » On lui apporte du rhum.
10 h. — Le confesseur : Maintenant que tu as bu... « Je ne sais rien .. (2) Où est la bouteille de rhum? Il chantonne. « Père... huile sainte, ordre sacré et matrimonial... À propos : Pourquoi ne me donne-t-on pas l'huile sainte?,.. Je veux un sorbet (2)... » On le lui apporte, Il prend le sorbet.
10 h. 8 m.— Je veux un poulet rôti... D'ici à cent ans je serai un Chien... et J'aurai mangé beaucoup de jambes... (3) Au monde, Père, j'en ai vu de toutes les façons... dans la chambre d'un prêtre je vis une corde avec une boule et il me dit que si je la lui secouais sur le dos... Je les aurais mises aux chevaux de courses... Père, que croyez-vous que fut Jésus- Christ ?... Un vrai républicain ?... Que fut Marc qui lui donna un soufflet ?... et maintenant je le donne à la colonne... Oh ma Rosette ! »
10h.1/4. — « Père, y a-til des cyprès à l'Observance ?...» A la réponse : Non. « Non? cela me déplait quand je n’entends pas les rossignols chanter ». Il parle avec le confesseur. « Je veux boire... » Il boit du vin mélangé d’eau. « Père, venez donc iei, que je vous dise ces quatres bagatelles... (2). Il se confesse.
11 h.3/4. — Il a demandé deux doigts de vin eta bu. Il a demandé un poulet rôti et en a mangé avec du pain, mais peu.
(1) Cabaret.
(2) Cynisme du eriminel-né.
(3) L'idée du chien est une idée délirante qui réste tenace
« Donnez-moi à boire ». En buvant le vin mélangé d’eau, il a dit : « C'est toujours de l’eau... ». Il mange, « Oh, je ne mangerai plus de galettes... Pauvre mère... elle est déjà morte... Et lui, qu'écrit-il ?... peut-être ce que je dis ?... Pourquoi, quand ils fusillèrent Pincione, quelqu'un écrivait-il toujours ? Je le voyais par le trou de la serrure.. Pourquoi voit-on toujours ici le camérier... Je veux un.. Finalement, je commande sans payer et des messieurs en frac me servent... une belle affaire... A la mort innocent... Puis, messieurs, je veux la caisse, que Îles taupes ne me mangent pas... Pauvre Girolamazzo. . Au moins si Je l’avais touché... ». [l se promène.
Minuit. — « Ah! si ce n'étaient ces deux prêtres de mon pays, je ne me confesserais pas... Pauvre mère... tu avais un filsetils te l'ont fusillé... Une femme qui a dit : — Il m'a semblé le voir passer. — Mes témoins, ils n’ont pas voulu les examiner... Les bonnes grâces de Montanari, qui disait que les Imolesi ne seraient pas fusillés!... Celui-là était un bon prètre : cet autre... Si je devais souffrir et s’ils ne devaient me frapper... oh je ferais de beaux sauts. » La friture est arrivée et il mange. « Caporal Favorile, aujourd'hui moi, demain vous... Vous savez, il y en a deux des vôtres emprisonnés à Imola... Apportez à boire. Mes compagnons dorment ?... ». Il s’asseoit.
12 1/4. — Pauvre Antoinette, si je l'avais mise enceinte... les miens l’auraient gardée chez eux... Bast !'elle a eu la fortune... » Appelant la sentinelle : « Crie, cela ne m’éveille plus... à Rocca une criait.. Un de mes compagnons disait : Que te feront-ils ?.… maintenant je le saurai... Je mange pourtant sans payer... Je recommande la caisse... Je laisse faire... mais ils m'ensevelissent de suite... Ma pauvre mère... Il y a huit jours qu’elle vint me trouver... Si je l'avais su je serais mort... Au moins j'ai vu des monts... du Vérona.…. Je suis allé à Vicenza... avec Favella je suis ailé en Lombardie : à 130 nous avons hasardé.…. ils n’ont voulu tuer... À Ancôneils se recommandaient à sant Ciriaco..… Une bombe en place — cela faisait la dépense... — à terre tous. Le soir les femmes allaient déchaussées: elles: devaient avoir peur d'être entendues... Un Ferrarais mourut d'une balle pour ne pas s'être jeté à terre... Un capitaine, dans
une sortie, est blessé et il criait : Venez me prendre ; nous fimes tant que nous l'emportämes dehors, car ils lauraient brûlé... ». Invité à dormir: « Ce n’est pas possible. ma pauvre mère, si je pouvais te faire croire que je suis seulement condamné à 10 ans... Veut-on me donner à boire ? » [la bu du vin mélangé d'eau. « Veut-on me donner un cigare ? »
12 h. 1/2. — Donc ils me bandent les yeux ?.., Je ne pourrai donc pas crier : « Vive l'Italie ?.... Oh! si que je le crierai.… Où est l’autre prètre ? Il dort ; il sera au lit (il soupire)..; Comment, frère, vous prisez ? quelle chose est-ce ? Le font-ils tous les moines? » Il prend du tabac. « Ilest trop fin. les frères tirent à l'économie... Combien leur est-il vendu ? » Le moine : — six francs. — « C’est peu. Prenez du Canada. On s’en fait donner par charité... Ce n'est donc jamais fini d'écrire ? » Je veux boire, — I] a bu du vin mouillé. « Et cet infâme Garavini, ils l’ont fait chancelier... »
12 h. 3/4. — « Demain, qui dit la messe ? » Le frère : — Nous la dirons, nous, pauvre malheureux. — « Quel malheureux ! - Je ne veux pas qu'on le dise... Oh, sacrée consulta! Sije le trouve dans la vallée de Josaphat, quand je serai devenu un chien, je lui mangerai les jambes. (1) Mais lui, qu'écrit-il ? ils auront un bel ouvrage à imprimer toutes ces choses !... ». IT parle avec le confesseur. Il lui dit de se confesser et se retire avec lui.
— 1 heure. — Il:se confesse. — 1 h. 3/4 — Voilà celui qui écrit … » En étant sur pieds : « Quelle heure avons-nous ? » — Deux heures. — « Il se promène et soupire. « Grand pas... Je
pense trop à ma mère : J'éprouverai plus de passion à voir mes compagnons qu'à mourir .…. ». [1 se promène. « Ils me nommaient le bœuf! Ils ne le diront plus... et je suis innocent... Pour le dire d’une femme !: — Mais à présent j'ai pardonné ; — les larmes que répand ma mère, elle pourrait bien les répandre, elle qui a des fils... mais je lui ai pardonné... mais elle a fait une grande faute... — » Il a demandé un café qui lui a été apporté. Il boit. « Je pourrais être en Amérique et, pour les compagnons, je suis ici... Je devais aller comme serviteur avec Pio Nono, et que serais-je maintenant ?.. Il veut le café el
(1) Cynisme et idée délirante déjà notée.
le boit. « Le cafetier est un voleur: c’est de l’orge et sans rhum (1)... »
2 h. 1/4. — Un qui sache lire... il n'aurait pas besoin de le
tuer... Je recommande la. . ». Il boit le café. « Quel voleur est ce cafetier ! Pauvre sacrée consulte !... »
2 h. 3/4. — Il demande à se confesser et se retire avec le confesseur,
4 h. — Messe et communion, — 4h. 25, — «Sous peu j'irai à la mort et je suis innocent... Priez tous le Seigneur pour moi... je laisse faire Dieu... ma pauvre mère, Je la confie à Dieu... Cette fois il s'est trouvé... [ls font les agonies ?... » févidemment il songeait à la mort). — 4h. 1/2. — Ise promène « Ô Dieu faites-moi cette grâce (2)... au moins s'ils m'avaient fusillé dans mon pays... ». [l soupire. « Et mes compagnons ?.. Il y a huit jours aujourd'hui que ma mère est venue... Je recommande la
caisse. » — 4h.3/4. — Quelle heure avons-nous ?.. Il mereste trois heures et je suis mort. Ma pauvre mère !... Une eau de limon ». Il boit l’eau. Il se promène et se tait. « Peu d'heures à vivre... mon Dieu, faites-moila grâce.. prenez-moi avec vous : je pardonne à tous. Faites de moi, mon Dieu, ce quil vous plaît... ». Il a demandé du café. Il le boit. Après : « Mon Dieu, bienheureuse Vierge, aidez-moi, qu’au moins je ne tombe pas avant d'arriver au lieu... Imagine les cris de la famille. ». I promène el se tail.
5 heures. — Je tiendrai le crucifix dans les mains en allant à l’'abattoir ?... à une mort... et mort innocente !... Mon Dieu, aidez-moi... mon Dieu, je me recommande à vous. Bienheureuse Vierge du Piratello aide-moi... Mais, est-il éloigné le lieu du supplice 2... Pauvre Girolamo, où tu en es réduit !... ta Jeunesse.. Te fusiller innocent... Je me remets enlièrement entre les mains de Dieu, Ô mon bon Dieu...
5 h. 1/4. — Bon Dieu du Paradis, faites moi grâce, ma bien-
(1) Cynisme habituel.
(2) À ce moment (les cloches l’avertissant de sa fin prochaine) l’idée de la mort qui ne l'avait pas éclairé se fait jour. Comme chez les peuples primitifs, la peur éveille l’idée religieuse et arrive au paroxisme. Cela confirme l'hypothèse de Sergi sur l’origine primitive de la religion.
PALIMPSESTES DES PRISONS {71 heureuse Vierge du Piratello. » Il se promène toujours et soupire. Il parle doucement avec le confesseur. « Un pauvre jeune homme qui n'a pas encore ses 23 ans accomplis .. Si le Seigneur ne m'aide pas, je n'arrive pas au lieu et je tombe sur le chemin... Oh Dieu, je ne puis plus... Dieu... étendez votre main sur moi... Je suis innocent et avec lui je n'ai Jamais questionné.. je ne l’ai touché en rien, ô Père... Ce que Dieu et Marie S. S. voudront, Oh, je le disais hier soir, je ne peux pas dormir, le sang me le disait. » Entre un second. « Dis à ta femme qu'elle me dise un Rosaire (1) avec ton fils... Au moins s’ils ne me faisaient pas souffrir... »
5 h. 1/2. — Un tambour bat. « Nous y sommes. . Un peu d'eau rougie.. Père, désormais nous ne nous verrons plus... » Il boit Mon Dieu, aidez-moi, faites-moi cette grâce, mon bon Dieu, Bienheureuse. Mère de Dieu, les Saints et les Anges... mon Père, je ne puis plus... Je me suis promis de faire allumer un cierge à celte B. V. : Mon maitre, comme j'ai plus à faire, mon... ». Il se promène et soupire. « Oh ! ma jeunesse... Bienheureuse Vierge des Sept Douleurs aide-moi .. ». Il se parle à lui-même. Il se recommande avec ferveur à Dieu. Il demande à boire.
5 h. 3/4. — « Ils me jetteront là dans un caisson... ». Il recommande son àme à Dieu el loute sa famille. « Maintenant. Girolamo, tu es près de rendre ton âme à Dieu... je la lui donne volontiers. ». Il baise le Christ. « Voilà encore le tambour... pour qui le bat-on ?... » Il boit de l’eau. « Au moins si je pouvais voir mes compagnons et nous faire courage réciproquement... Maître, nous sommes derrière... Comment se fait-il, chancelier, que vous n':yez pas dormi ?.. ». Ilentre un second. « Comment va Josaphat ?... » Il se recommande à Dieu. « Ce sont les dernières limiles de ma vie... Ma jeunesse !.. Nous
fusiller innocents !... Il se promène toujours.
6 heures. — Il se parle à lui-même, doucement, puis fort. « Faites-moi la grâce, Seigneur, de m’accepter dans vos bras. saint Joseph, je me recommande à vous... Je voudrais allumer
(1) Accroissement du paroxysme religieux.
un cierge à cette Bienheureuse Vierge. Elle me pardonnera.…. Je pardonne à tous, mon Dieu, ma Bienheureuse Vierge, mon saint Joseph... ». Îl continue ainsi à se recommander à Dieu avec ferveur. Il a demandé un café. Il demande excuse aux seconds s'il les a offensés. Il finit de boire le café. « Quelle mauvaise heure !... Quand sera-t-elle terminée ?... Mon Dieu, ma Jeunesse s'en va. J’ai donné mon âme à Dieu... » Il soupire fortement. « O ma Bienheureuse Vierge, combien cela me déplaît de ne vous avoir pas fait allumer un cierge... je vous demande pardon... Père, je n'arriverai pas au lieu, si le Seignure ne m'aide... »
6 h. 1/4. — « Voilà mon Seigneur ; lui me fera la grâce. » Il baise le Christ. « Dieu veuille que tous mes compagnons n'aient pas fait les bouffons en ne se confessant Das eds aussi ceux qui sont allés à Ravenne... au moment de l'Éternité... » [l soupire. « Je suis dans les bras du Seigneur (4) : il ne m'abandonnera pas... » (2).
N° II. == Tromuseru Lüict
8 heures. - On lui fait connaître la sentence ; il se penche vers le chef et lui dit : « Bonne nuit... »
8 h. 1/4. __ A l’arrivée du Père capucin : « Je n'ai pas besoin de prêtre : j'ai déjà fait mes comptes avec le Christ. Me donner quatre balles de plomb, ce n’est rien... Jai soif: Je veux une limonade... Belle chose... Brutes, bourreaux... Vous n'êtes pas Justes, ce n'est pas juste. Si la Sacrée Consulte veut toujours y aller comme cela, elle fera du bel ouvrage, spécialement si elle traite tout comme les pauvres Imolesi... » Il se promène continuellement.
8 h. 1/2. — Aux consolations du Père capucin, il répond
(1) Accroissement du paroxysme religieux.
(2) I s’agit évidemment d’un criminel-né.
d'une facon méprisante et par saccades ; ensuite il s'asseoil et reste en repos.
8 h. 3/4. — En réponse à de nouvelles recommandalions du Père capucin relatives aux intérèts de l'âme, il répond avec dépit qu'il n'a rien à accommoder : qu'il s'est déjà arrangé avec Dieu et que quand ilsera dans l’autre monde, il ne reviendra plus. Il se tait ensuite et continue à se promener en silence. Invité à embrasser le crucilix, il s’y refuse en disant : « Laissez-moi en repos, laissez-moi pour le moment me calmer, si je veux me confesser, je le ferai ; jusqu'à huit heures demain il en est encore temps, je ferai ensuite ce que J'ai dans la tête... ». Ensuite, en se promenant, il dit : « Mourir me fait autant que prendre un lavement (1) et jusqu'à la mort je dirai toujours : Vive l'Italie !.. Pour une racine morte une plante ne sèche pas. Ils disaient que les Tudesques sont mauvais, mais ce sont des anges en comparaison des États du Pape... et à crier : Vive Pie IX nous avons élé ainsi traité... ». Il continue ensuite à se promener en silence. Il s’est ensuite un peu appuyé, puis a repris sa promenade. À de nouvelles insinuations, il répond : «Il y a encore du temps... Je ne suis pas encore au chemin... et avec quatre paroles je lexpédie... ».
9 heures. — Il se remet à se promener en répétant qu'il a encore besoin d’exhaler sa colère. Il s’est calmé et continue à se promener en soupirant de temps en temps. |
9 heures 1/4. — Il continue toujours à se promener. Ensuite il dit : « Cette fois, si Dieu est juste, et il l’est, il sait que je ne suis complice dans l'assassinat du Catenaceio... » A de nouvelles exhortations, il répond : « J'ai fait mes comptes depuis hier... Je n'ai aucune palpitation. Ce pas, le Christ l’a fait, et comme il est mort, je puis bien mourir, moi... » Puis il continue à se promener. Il a ensuite demandé une limonade, disant qu'il avait soif et il'a bu tranquillement. « Dimanche matin un capucin de la prison d'fmola m'a donné le Jubilé et cela terminé on nous à mis en voiture et amenés ci... »
9 heures 1/2. — A de nouvelles exhortations pour lui faire
(1) Apathie cynique et imprévoyance du criminel-né.
réciter les litanies, il répond en se promenant toujours : « Maintenant je vais penser à mes affaires el puis nous ferons tout... » et il continue à se promener en silence. Interpellé de nouveau, il poursuit sa promenade sans rien répondre. Après un moment il s’est accoudé au mur, comme assoupi, ensuite en soupirant il arepris sa promenade. Pendant qu'on disait les litanies, il a enlevé son béret, s'est arrêté contre le mur, dans une attitude respectueuse et lorsqu'on lui présenta l'image de la Vierge, il la baisa: puis, s'appuyant pensif à l'autel il a regardé fixement le cadre qui y est placé. Il a continué ensuite à se-promener en soupirant. Puis s’arrêtant, à l'invitation du Père, il embrassa le crucifix. Il s'est ensuite remis à se promener. [la demandé à épancher de l’eau, ce qui fut fait. Pendant sa promenade, ayant heurté le pied du Père, il lui demanda excuse.
9 heures 3/4. — A de nouvelles exhortations. il répond : « Mourir, pour moi, n'est rien... ». Puis il a pris le crucifix en mains et a dit : « Cependant celui-là était encore sur la table du Pape que l’on dit un Christ sur terre... Comment peut-il avoir permis que je sois condamné, moi qui suis innocent? Maintenant c'est bel et bien fait et il faut de la patience... »
10 heures. — Il a ensuite pris le crucifix et a soupiré en disant : « Maintenant il faut commencer à faire les comptes avec vous... Si néanmoins C'était juste, cela m'importerait peu. Mais de toute façon il me faut aller... Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal... » [l a pris ensuile l'image de la Vierge, l'a baisée, et en soupirant il a repris sa promenade, Puis, enlevant son béret, il a ajouté : « Dieu, pardonnez à tous ceux qui m'ont fait du mal, comme je leur pardonne... » Ensuite, pensif, il s’est arvèlé et assis. [l s’est ensuite levé, puis reprenant en mains le crucifix et continuant à le tenir, il s'est assis, appuyé au prie-Dieu et le crucifix près de la face, en poussant de forts soupics. (1) Puis il a repris sa promenade en soupirant de temps en temps. Il s'est ensuite enfermé dans le silence et s'appuyant à l'autel, il a baisé et rebaisé le crucifix et l’image de la Vierge; invité à dire cinq Gloria Patri, 1 les a dits et est
(1) A l'approche de l'heure de la mort, l’imprévoyance disparait, la peur l’emporte et la religiosité se manifeste.
demeuré silencieux, appuyé à l'autel. Puis, pensif, il a repris sa promenade. Il a demandé, eu et bu de la limonade. Il s’est remis ensuite à se promener sans parler. Après un instant il s’est écrié : « Oh! mon Dieu! si ce n'était vous qui m'aidiez... » Il à ensuite bu encore de la limonade.
10 heures 1/4. — I] a demandé quatre cigares et un repas que l’on a envoyé chercher; il s’estensuite disposé pour la confession et s’est placé sur le prie-Dieu (ce que voyant, je me suis retiré).
11 heures 1/4. — Il a terminé et quand je suis rentré je l'ai lrouvé assis à table avec le crucitix devant lui, pensif, soupirant et pleurant. Ensuile, un peu plus calme, il a mangé un peu de friture, un peu de poulet rôli, deux pêches, du pain et a bu une très pelile quantité de vin bénit; il a ensuite fumé deux cigares. Il se leva ensuite el se mit à marcher tout en mangeant et exclama : « Ma pauvre famille... Ce que Dieu veut... inutile de dire autre chose... Il me semble encore n’y pas croire... »
11 heures 1/2. — A l'arrivée du Père Giocondo d’Imola, capucin, ils se sont embrassés et entendant celui-ci dire que les autres aussi avaient préparé leur âme, il a répondu : « J'en suis satisfait. Moi, je suis résigné à la volonté du Seigneur, je ne suis chagrin que pour mes pauvres parents... » Il a ensuite continué à manger, poussant de temps en {emps quelques soupirs. À l’arrivée du Père lecteur, Pierre-Joseph, capucin, sa connaissance, ils se sont embrassés, et en pleurant le condamné a dit : « Je suis tranquille, disposé et content : je n'ai de chagrin que pour ma pauvre famille innocente... » Puis, avec beaucoup de tranquillité, il a parlé avec le dit Père, de sa famille. Un peu après il a repris : « Père, restez un peu en ma compagnie, j'en ai beaucoup de plaisir... » Il a ensuite fumé un cigare en continuant à discourir avec le Père, de choses concernant sa famille, exclamant de temps en temps entre deux soupirs : « Que la volonté de Dieu soit faite. »
11 heures 3/4. — Quand le Père partitil le salua amicalement en le priant de saluer son cousin Trombetti. Puis il a continué à fumer. Peu après 1l s’est exclamé : « Pauvres pays, pauvres familles, s'ils continuent comme cela... Je ne crois pas que
Dieu laisse ainsi marcher les choses... Il me semble impossi que Pie IX qui permet ces choses, ait quelque religion... Comment peut-il le faire s'il est un Dieu sur terre? Moi, pour être passé par une route, bien qu'innocent, J'ai été mis dans un crime que je n’ai pas commis. Pourtant, l'Autriche, qui est le plus sanguinaire ne fait pas ainsi... elle a pardonné à quelques-uns, grandement coupables, et le Pape n'en épargne aucun, ajoutant seulement foi aux faussetés des témoins... Je ne dis pas ces choses par méchanceté d'âme, mais parce qu'elles reflètent les faits tels qu'ils arrivent et montrent comment se font les choses justes el injusles... »
Minuit, — Continuant plus ou moins à discourir de son innocence il dit qu'il pardonne à tous ceux qui lui ont fait du mal, car maintenant il n'a plus besoin que de Dieu, qu'il soit fait selon sa volonté, que maintenant c'est le moment de se remettre entre ses mains... « Je l'ai blasphémé bien souvent, maintenant je lui demande pardon... » et il ajoute : « Je ne puis être plus ferme... » et se haussant il s’est mis à se promener en soupirant el a dit : « Oh ! mon Dieu ! » plusieurs fois en soupirant Puis, baisant le crucifix et l’image de la Vierge, il s'est mis à soupirer et à pleurer, rebaisant plusieurs fois ces images ; il a ensuite repris sa promenade en silence, exclamant de temps en temps: « Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal. »
Minuit 1/4. — Puis il a dit: « Je vois l'heure et le moment qu’elle arrive, cette dernière heure qui me touche... » Puis embrassant le crucifix : « N'eût-il pas élé préférable que Dieu me fit mourir quand j'étais à Vicenza, alors que je n'avais aucune intention au mal ? Je voudrais que ce fût déjà 7 h. 3/4, car Je suis préparé à tout... ». Il a demandé et on lui a apporté de la limonade, continuant toujours à se promener en silence, Puis il a demandé le S. Domenico, qui est venu et auquel il a demandé excuse si quelquefois il l'avait offensé. Puis il aajouté: « Si les autres qui sont morts, sont morts en saints... moi aussi J'espère bien mourir... Ma pauvre famille, quand elle saura ma disgrâce... »
12 h. 1/2. — Puis il a continué à se promener en silence et
PALIMPSESTÉS DLS PRISONS 177
pensif, il s'est assis en silence et en soupirant, D'après les exhortations du Père, il a pris en mains le erucifix et s'est mis à le regarder fixement pendant un moment, étant lantôl assis, tantôt se promenant et toujours silencieux, Puis il à dit : « Je crois que S. Luigi viendra me trouver avant peu. » Puis il a demandé par quels soldats il allait être fusillé. Après cela il s'est assis en pleurant et, réconforté par le Père, il a répondu avec piété et dévotion selon la facon indiquée par le Père, pendant quelques minutes, aux choses concernant la religion. Puis, soupirant et pleurant, il s’est tenu debout près du mur, en silence. Après avoir fait cela il a demandé une paillasse pour se reposer ; elle lui a été donnée à 12 h. 3/4. En se jetant sur la paillasse pour prendre un peu de repos, il a demandé que deux chandelles fussent allumées en l'honneur de la Vierge, ce qui fut exécuté, il prit ensuite un peu de repos et resta ainsi jusqu'à À heure.
{ heure. — En s'éveillant, il s’est mis à invoquer pieusement l'aide de Dieu et des Saints et a demandé, de la façon la plus contrite, pardon à Dieu de tous les péchés commis, connus et non connus, se reconfessa et resta ainsi avec le Père quelques minutes.
4 h. 1/4. — À mon retour, je l'ai trouvé se promenant en pleurant et en soupirant.
[h.1/2. — Ayant demandé à écrire à sa famille et à son père François, cela lui fut accordé et J'écrivis la leltre sous sa dictée, Pendant ce temps, il embrassait le crucifix et l’image de la Vierge Marie. Puis, invité par le Père, il s’est mis à genoux, en répétant les choses de piété qu’on lui disait avec des signes non équivoques de la plus grande contrition. Puis, invité par le Père, il a dit de la même facon sept Ave Maria (1) et d'autres oraisons. Il s'est ensuite jeté un moment sur la paillasse faisant face à l'autel... Quand il s’est relevé, il s’est mis à marcher, demandant un café noir avec un peu de liqueur qu'il a pris en toute quiétude. Il mange un pelit pain amer trempé dans le café el soupire…
(1) La préoccupation religieuse s'accentue.
1h. 3/4. — Se tournant vers le moine : « Vous avez sommeil ? » et il continue à manger. « Oh! mon Jésus, miséricorde... » Il va baiser le crucifix, après il se promène en SOUpirant. Il se met à genoux sur la paillasse, fait face à l’autel et il soupire avec le visage sur les bras. Il se relève, va boire un peu de café, retourne s'asseoir et demeure pensif en fumant, Ensuite, ayant demandé des nouvelles de ses compagnons, et apprenant que l'un d'eux dort, 1l a dit : « Moi, je ne puis dormir... » Puis il a ajouté : « Je ne vois pas arriver les 8 heures... Quant à ma famille, Dieu l'aidera en quelque façon. ». Il a ensuite parlé de ses amis et connaissances d'Imola. Il s'est ensuite tenu en repos en fumant un cigare. Puis, parlant de son affaire, 1l s’est fortement lamenté de l'injustice dont il dit être victime dans la procédure par le Gouverneur Montanari et le Comité politique Caldéroni qui, dit-il, ont arrangé les choses à leur façon en faisant dire aux témoins tout ce qu'ils voulus rent.
2 heures. — Ensuite, se levant d’un trait, il a embrassé le crucifix ; il l'a baisé spontanément plusieurs fois et s’est mis à genoux en disant à mi-voix des oraisons entrecoupées de soupirs et d’exclamations : « Mon Dieu ! miséricorde !.., » Confessé par le Père, il l'a fait avec dévotion, puis il a dit trois Ave Maria et a baisé plusieurs fois le crucilix et l’image de la Vierge. Il s'est ensuite jeté un moment sur la paillasse.. et s’assil ensuite en mangeant tranquillement un morceau de pain jusqu'à
2h.1/4. — Il s’est levé ensuite en soupirant, s’est approché du crucifix qu'il a baisé plusieurs fois en disant des oraisons à mi-voix. Puis 1l s’est promené et s'est ensuite étendu sur la paillasse. Il est resté dans cette position jusqu’à
2 h. 1/2. — Puis il s'estécrié: « Pauvres parents... ma pauvre créalure. Dieu aidez-les.. ». Puis il a dit en soupirant: « Bast !.. ce que Dieu veut !...» Il s'est ensuite tenu en repos. Il a demandé et obtenu un cigare et s'est écrié : « Mon Dieu ! miséricorde, aidez-moi... » ; puis, en fumant, il s'est promené. Puis il s'est arrêté un peu sur la paillasse ; il s'est ensuite relevé et s’agenouillant devant le crucilix, il a dit des oraisons à mi-voix
PALPIMSESTES DES PRISONS 179
et s'est écrié en soupirant : « Mon Dieu !... miséricorde !.. » Il s’est assis ensuite sans dire autre chose. Il a ensuite demandé un peu de liqueur qui lui a été donnée. Puis il a ajouté très tranquillement : « Je me souviens de ce que me dit une fois le Juge Francesconi : En 1843 j'allai comme partie plaignante à une audience à Ravenne et rencontrant le dit Francesconi dans un des corridors du palais, il me dit : « Un Jour ou l’autre il vous «arrivera, à vous autres Imolesi, quelque grand malheur... » — Son pronostic s'est vérifié... ». Ensuite, interrogé par le Père qui lui demande s'il est disposé à recevoir la communion, il à dit : « J’y suis très disposé, car je me trouve ‘maintenant dans les bras de Dieu, »
3 heures. — Il a demandé ensuite à se reconfesser et il est ainsi resté seul avec le père jusqu'à
3 h. 1/4. — Ensuite, se jetant sur une chaise, ayant la tête et les bras appuyés sur la table, il s'est assoupi et il est resté ainsi quelques minutes ; puis il s'est éveillé, s'estlevé et a repris sa promenade. Il a ensuite demandé un peu de café noir avec un peu de liqueur qu'il a pris avec quiétude.
3 h. 1/2. — Il s'est réconcilié avec le Père pendant que l'on préparait la sainte messe.
3 h. 3/4. — Ensuile on a dit la Sainte messe qu'il a entendue avec édification. Il a reçu le saint viatique avec la plus grande résignalion et componction el resta dans de telles dispositions jusqu'à la fin de la sainte messe qui a été terminée à
4 heures. — Sorti de la chapelle où l’on fait venir les autres et mis dans une autre chambre, 1l s'est mis à se promener en silence autour de la chambre avec une grande vélocité jusqu à
4 h. 1/4. — Il à continué sa promenade encore un moment puis à demandé et obtenu un cigare qu'il a fumé en continuant sa promenade. Il a pris le crucifix en disant des oraisons à mi- VOIX.
4 h. 1/2. Il a demandé et obtenu à manger un peu, du rôti et du pain et il a bu un peu de vin addilionné d'eau.
& h, 3/4. — En se levant, il a repris sa promenade en fumant un cigare en silence.
5 heures. — Il a demandé ensuite à rester seul avec le Père. Je me suis retiré jusqu'à
5 h. 1/4. — Il a continué de la même façon et a demandé et obtenu une limonade.
5 h. 1/2. — Il a voulu ensuite rester seul avec le Père pour recevoir en toute liberté les dernières consolations de notre auguste religion. J'ai cru devoir me retirer tout en restant hors de la porte pour noter ce qui pouvait arriver. Mais 1l est demeuré continuellement en oraisons, seul avec le Père, de la manière la plus édifiante, avec une extrème et absolue componction.
N° IT. — Domenico TromseTri (1)
8 heures. -- Le juge Cottardi notifie au condamné la sentence de mort; celui-ci répond : « Une belle justice, qui condamne un homme qui n’a rien fait. »
8 h. 6 m. — Conduit au lieu de consolation, il s’est à nouveau récrié contre une telle justice, qui condamne à mort les gens qui n'ont rien fait de mal, Exhorté à recommander son âme au Seigneur, il répond qu'il n'avait rien fait de mal, que Dieu le savait; qu'étant condamné à mort par les juges, il y allait volontiers, car de toute façon on doit mourir un jour et qu'une fois mort, on ne mourait pas une seconde fois ; que l'instruction avait élabli qu'il se trouvait à un endroit sans armes dans les mains et que, puisqu il était condamné à mort, 1l y allait innocent, et disant que cela ne l’affligeait que pour ses quatre tendres fils et sa femme. Il demande au substitut si ses compagnons allaient être aussi fusillés. 11 lui fut répondu qu'on l’ignorait.
8 h. 1/2. — Il se lève de dessus sa chaise et se met à se promener dans la chambre ; ensuite, invité par les religieux à
(4) Celui-ci était évidemment un honnête homme, ou au plus un criminel d’occasion.
s'asseoir, il obéit. Exhorté à se confesser et à communier, il répond froidement n'avoir nul besoin de se confesser et lui ayant offert le crucifix pour qu'il le baisât, il refuse en disant que Jésus-Christ n'avait pas parlé de cela au monde et qu'il était inutile qu’il embrassät un morceau de fer. Invité à réciter les litanies de la Sainte-Vierge, il dit qu'eux pouvaient les réciter, mais que lui n’en savait rien. Les R. P. les ayant récitées, il pousse un grand soupir en levant les yeux aux ciel ; à Poffre qui lui est faite de baiser le crucifix ou, s’il le préférait, l’image de la Vierge, il répond qu'il ne voulait rien baiser et quand il serait dans l’autre monde il arrangerait tous ses comptes. Il se tait pendant quelques minutes et dit ensuite qu'il n'avait pas commis de crime, que le Gouverneur avait été mal informé sur son compte et qu'il était condamné à mort innocent, que comme tel il irait plus volontiers.
8 3/4. — Il fut laissé en liberté pour qu'il püt réfléchir et se recommander au Seigneur ; il resta avec un seul Père confortateur avec lequel il demeura jusqu'à 10 heures 3/4. Pendant ce temps il s'est confessé au Père Francesco di Faenza, gardien de l'Observance, selon lequel il baisa plusieurs fois l’image de la Vierge et le crucifix, louangeant beaucoup l'effigie, il voulut aussi embrasser le Confortateur, les larmes lui tombèrent des yeux (1).
10h. 3/4. — Il a dit vouloir se reposer et, s'étendant sur la paillasse, il a dormi jusqu'à 41 h. 25 m.
44 h. 1/2. — Il a demandé et bu un verre d’eau et disant qu'il avait froid, il a voulu être couvert avec son manteau, écoutant volontiers ce que lui disait le Père pour réconforter son âme.
A1h.3/4, — Ilest resté couché silencieusement sur sa paillasse jusqu'à
Minuit. — Il a pris spontanément le crucifix qui était près de sa tèle et l'a baisé. Il a embrassé l’autre Père Confortateur, en apprenant que celui-ci était le Père Xella d'Imola, son compalriote.
(4) Voir note précédente. — Sensibilité, religiosité normale.
12 h. 1/2. — Il à baisé le crucifix par deux fois et volontiers. Il s’est recommandé au Père Francesco pour qu'il écrive en son nom à sa famille, demandant pardon s'il l'avait offensée ainsi qu'à toutes les personnes qui auraient pu être offensées par sa faute. Après quoi, en compagnie du Père, il a récité les litanies de la Vierge, un Pater, Ave et Gloria à saint Joseph, à saint Dominique et à saint François, faisant à la fin le signe de la croix. Il a demandé ensuite un café qui lui a été immédiatement apporté.
12 h. 1/2. — Il a eu besoin d’uriner et a demandé un peu de pâtisserie ; 1l a ensuite baisé avec une grande ferveur l’image de la Vierge et le Crucifix. Il s'est fait enlever des oreilles, par le père Errani, les anneaux d’or qui y étaient et les a remis au Père Francesco avec un mouchoir dé coton, pour l’expédier à sa femme. (1)
12 h. 3/4. — Il à fait véritablement acte de résignation à la volonté de Dieu et a baisé plusieurs fois la Madone et le Crucilix en récitant avec le Père une partie du rosaire.
1 heure. — Il a récité les actes de foi, ete...
À h. 1/4. — Il récite les prières.
4h.1/2. — Il a dit vouloir se reposer et a dormi jusqu'à
3 h. 1/2. — Il à fait les oraisons avec le Père et s’est fait
mettre le crucifix au cou, l’étreignant avec les deux mains et le baisant avec ferveur (1).
3 h. 3/4. — Il parle doucement avec le Confesseur et prie.
4 heures. — Il repose. En s’éveillant, il demande au Père si aucun de ses compagnons n’a encore fait la communion et si eux aussi portent le crucifix au cou. Il demande lequel de ses compagnons va maintenant entendre la messe et faire la communion. Il écoute les consolations du Père.
4h. 1/4. — Il se réconcilie avec le Seigneur et récite ensuite quelques prières.
4 h. 1/2. — Il s’est levé de dessus la paillasse ; il est ferme, droit. Il se tait. Il se promène pensif et s'arrête.
(4) Voici une preuve que ce n’est pas un criminel-né.
kh. 3/4. — Il est extrait du lieu où il est et conduit à l’église de la prison où il a eu une attitude de vrai repentant et a fait la communion d'une facon édifiante, la messe terminée il a été reconduit où il était auparavant, restant concentré et silencieux,
5 h. 1/4. — Il exprime le désir de voir son cousin Luigi Trombetti et sans rien ajouter il se tait. Il parle seul avec le père, ensuite récite les prières. Il baise la sainte effigie et, réconforté par le Père, demeure ainsi jusqu'à
5 h. 3/4. — T1 dit qu'il mourrait volontiers s’il savait que son cousin Luigi Trombetti se fût converti ; à l'assurance que lui donnait le Père, 1l se montra très content.
6 heures. — Il se lève et se met à se promener. Il donne un autre mouchoir de coton à faire parvenir à sa femme.
6h. 17/4. — Il est assis ; en baisant le crucifix il dit qu'il est résigné aux divines volontés. Il demande le Père Francesco et baise encore le crucifix et l’image de la Vierge ; il s’entretient ensuite avec le dit Père jusqu’à
6h. 3/4. — Il dicte une lettre adressée à sa femme dans laquelle ïl lui exprime les plus vifs et les plus tendres sentiments d'affection, de douleur; manifestant sa conversion avec le Seigneur et l’exhortant à vivre tranquille et affectionnée à ses enfants, qu'il prierait dans le ciel le Seigneur pour eux. Il renouvelle ensuite ses prières, ete,
71h.1/2. — La lettre terminée, il s’entretient avec le Père jusqu'à 8 heures, disant des oraisons et baïsant le crucifix.
8 heures, — Il fut conduit à l'entrée de la prison avec ses autres compagnons. En se revoyant ils se sont embrassés, On leur banda les yeux et il fut, avec ses compagnons, transporté hors de la prison pour ètre conduit au lieu du supplice. Le long de la route il n’a fait que réciter des oraisons et recommander son âme à Dieu et à la Madone. Arrivé au lieu du supplice et placé à genoux en récitant les oraisons il a été fusillé et resta
sur le coup.
No IV. — Micanecn Lui 8 heures. — Quand on lui notifie la sentence, il ne dit rien.
8h. 1/2. — Conduit près de son confesseur qui lui dit de
penser à sauver son âme, 1] répond qu'elle est toujours sauvée. Il a demandé à boire de l’eau ou du vin. « Je vais être fusillé.… jy vais content... Mourir... je ne sais rien... La plus belle chose serait de mourir sitôt le prononcé de la sentence. »
8h. 35. — IL à ajouté : « Justice infâme ! Je suis toujours confessé.…. je crois seulement une fois... » Il dit de ne pas être tourmenté et se calme un peu.
8 h. 3/4. — Il demande à se confesser et on le laisse en liberté.
9 h. 3/4. — Une heure après, en retournant, il a dit : « J'ai
sommeil... » et il s’est jeté sur la paillasse sans dire autre chose.
10 h. 3/4. — Il s'est levé pour uriner puis est retourné se reposer.
{ heure. — Il s’est éveillé, mais n'a pas parlé et il reste
étendu de tout son long. Il s’est levé et s’est mis à se promener en disant : « Demain ils feront un repas à Imola etils riront C'est une véritable injustice... Je ne me suis pas trouvé... et Je me trouve ici... j'ai 32 ans... je n'ai pas donné une giffle à qui que ce soit. ». [l a repris sa promenade après quatre minutes, sans parler. On lui a demandé s'il avait besoin de quelque
chose : il a répondu « Non ! » et a continué à se promener.
1 h. 1/2. — Il s'est arrêté pour uriner, puis il s'est assis el a demandé à être laissé en liberté avec le confesseur. Je me suis alors retiré : il était 1 heure 1/2 et 4 minutes.
2h. 1/2. — La confession terminée il s'est mis à méditer, ayant les bras posés sur la table et la tèle dessus.
3 heures. — Il s'est levé et s’est ensuite jeté sur la paillasse pour se reposer.
4 heurns. — Il a redemandé le confesseur et s’est confessé.
4 h. 1/2. — Ilse prépare pour la communion.
% h. 3/4. — Il se réconcilie avec le confesseur.
5 heures. — Il est conduit dans la chapelle à la Sainte messe où il communie avec une vérilable édification, étant des premiers à genoux avec le Père confesseur. La confession terminée il a pris en main le crucifix, le regardant bien fixement sans parler.
5 heures. — Il a continué à demeurer à la chapelle où il a écoulé une autre messe avec beaucoup de dévotion ayant toujours en mains le crucifix et près du confesseur, parlant secrètement avec lui et restant ainsi jusqu'à 8 heures, heure à laquelle il fut conduit au lieu du supplice.
À sept heures il a demandé à écrire à sa sœur Giovanna, à Imola, ce qui lui fut accordé. J'ai écrit sous sa dictée la lettre suivante :
Faenza, 17 septembre 1850.
Très chère sœur,
« Je vous fais savoir qu'à 8 heures je vais avec résienation « dans l'Éternité, Vous saluerezles parentsauxquels vousdeman- « derez pardon pour moi si je leur af occasionné quelque tour- « ment; vous saluerez aussi pour moi, ma fille et ma femme « auxquelles vous demanderez aussi pardon pour moi. Vous « saluerez tous nos frères et sœurs et leur demanderez qu'ils « me recommandent au Seigneur, pendant que moi, du ciel, je « vous augure beaucoup de félicité.
« Et je signe avec tout l'attachement, « Votre affectionné frère,
« Luicr MACHINELLI, »
Transcription du certificat du confesseur, placé sous la lettre :
« Moi, Père Giocondo, d’Imola, certifie que le sus-nommé Luigi a exécuté parfaitement toutes les obligations d’un bon chrétien : qu'il les a suivies avec édification, se résignant totalement à la divine volonté, recevant avec larmes les dernières consolations de notre religion, et j'ai pleine confiance qu'il jouira des biens du ciel. J’atteste aussi que la dite lettre a été dictée par lui ».
8 heures, — Conduit au lieu du supplice, accompagné du Père confesseur, pendant lout le voyage jusqu'au Boario, il est demeuré en oraisons et ne fut fusillé qu'au second coup, dit coup de grâce.
16. — Dans une page antérieure de ces Palimpsestes, nous citons un malheureux qui, avant de se suicider, grave sur un vase : « Je suis un malheureux et mon destin est de mourir en prison étranglé, » et au-dessous, lui-même pendu.
17, — Analogue est le dessin de Fusil, homicide et voleur, qui, cent Jours avant de se suicider grave sur un vase l'histoire de son crime et cetle inscription qui, traduite, signifie : « Jai passé cent jours en cellule pour avoir tué Gambro » et « Adieu Gambro voleur », Finalement il se pend lui-même avec cette inscriplion au-dessous : « Derniers excès. » (1)
18. — Le plus simple des saluts posthumes des criminels, je l'ai trouvé chez un très jeune homme qui se suicida par pendaison et qui mit sur son lit deux larges croix faites avec de la paille et, au milieu d'elles, ses deux souliers, ce qui voulait dire, dans le langage des peuples sauvages : « Je m'en vais, priez pour moi. » — C'est, pour qui ÿ pense, un petit etémouvant poème.
(1) Voir mon Alas de l’Homme criminel, 1890, Alcan.