VICTOR HUGO ET COURTAT
Les Pauvres gens translatés de baragouin en français. — Discours de M. Nemo (Ignotus), successeur de M. Victor Hugo, prononcé à l'Académie française, le jour de sa réception. — Réponse de M. OYTIS, directeur de FAcadémie française. — Le Bord du crime et Le Bord de la mer. — Épitaphe de Victor Hugo.
Gourtat était un obscur écrivain qui entassa des brochures sur les sujets les plus différents. Il parla de Voltaire et de la peine de mort. De quoi n'aurait-il pas parlé? Il se crut poète, composa de froides comédies versifiées, rima sur «La maternité » et « L'imagination » et exécuta des tours d'adresse avec les mots en ure^ en esse^ en agre, les mots sans rimes, les mots à une seule rime et les mots n'ayant que deux rimes. Il fut lourd, pédant, poncif, ennuyeux, et le meilleur service à lui rendre serait certainement de l'oublier s'il n'avait pas mené une campagne acharnée contre l'auteur de Noire- Dame de Paris. A force de violence sa haine atteint presque une certaine beauté. Elle le rendit ingénieux, souple et adroit. Il sut renouveler et
varier ses injures, frapper avec vigueur et protester avec virulence. Il sut également, ajoutons-le, être grotesque à souhait. Tout lui était bon. Il n'hésitait même pas à montrer que Victor Hugo ignorait les règles élémentaires de la composition poétique et manquait d'inspiration, tandis que lui,Courtat... Bravement, il se mit donc en devoir de translater les Pauvres gens « de baragouin en français».
Avec une touchante modestie, il nous prévient de ses intentions : « Je dirai avec pleine assurance : en changeant, corrigeant ou modifiant 158 vers sur 256; en résistant au désir d'en refaire un certain nombre d'autres, je suis certain d'avoir converti un poème ébauché en une œuvre littéraire, sans lui avoir ôté son cachet^ et je suis heureux d'avoir prouvé que le vers brisé ne représente que la paresse ou l'impuissance du littérateur assez humble pour en faire usage. »
Voyons comment Gourtat remplit son rôle de correcteur.
Vous vous rappelez les vers célèbres de Victor Hugo :
Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close. Le logis est plein d'ombre, et l'on sent quelque chose Qui rayonne à travers le crépuscule obscur. Des filets de pêcheurs sont accrochés au mur.
Gourtat rectifie :
Il est nuit. La cabane est bien pauvre, bien sombre, Mais cependant bien close, et l'on y sent, dans l'ombre, L'avenir rayonner sur quelques fronts obscurs.
Ces modifications ne sont pas très heureuses. Tous ces « bien» sont d'un fâcheux effet. Pourquoi les avoir accumulés? Parce que la cabane du premier vers ne doit pas devenir un logis au deuxième et il importait de supprimer ce terme malencontreux. 'L'avenir remplace quelque chose. C'est que quelque chose ne rayonne pas, nous dit Gourtat. h' avenir peut-il rayonner davantage? Il parait. Enfin quelques fronts obscurs est substitué à crépuscule obscur attendu que crépuscule obscur s'applique mal à la demi-obscurité d'une cabane.
Poursuivons :
Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs, Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent. La haute cheminée, où quelques flammes veillent, Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit. Une femme à genoux prie, et songe, et pâlit. C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume, Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume. Le sinistre océan jette son noir sanglot.
V^oici le texte de Gourtat :
Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs. Cinq enfants tout petits, nid d'âmes, y sommeillent, La haute cheminée, où quelques flammes veillent. Rougit le ?ioir plafond, et, seule au pied du lit, Une femme à genoux prie et souvent pâlit : C'est la mère Jeannie. Au dehors la tempête De l'océan sinistre achèçe la conquête.
Il jette à tous les vents son Jurieux sanglot.
Heureusement Gourtat a prodigué des notes qui
expliquent, commentent et voudraient justifier ses corrections. Il nous prévient qu'il a modifié le vers admirable :
Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent
parce que enjants^ repos d'hémistiche, rime avec hancs. Il a mis le noir plafond pour le plafond sombre, afin d'économiser ce dernier mot. Il a modifié le vers pour conserver le mot seule, en intercalant deux vers plus loin, le nom de la mère. Ce nom, Victor Hugo le donne seulement au quarantième vers, c'est-à-dire trop tard. Il y a somment pâlit au lieu de -pâlit tout court. En voici la raison : « Pâlit ne représentant point une action qui dure, doit être précédé ou suivi d'un adverbe, comme souvent; sinon la mère n'aurait pâli qu'une seule fois)). Dans le texte de Gourtat, il n'est pas question de la blanche écume et le vers
Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume
est supprimé. N'en soyez pas surpris. «L'écume, nous dit le correcteur, n'est d'aucune couleur, sauf de la noire, en pleine nuit, sans étoiles. )) Quant au vers, qu'est-ce, je vous prie? Une « enfilade de mots que la brume ne doit pas terminer après la nuit : La brume n'ajoute rien ou ajoute trop peu à la nuit; en tous cas, elle devrait la précéder dans le vers. » Victor Hugo écrit :
Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.
Notre professeur s'empresse de rectifier : De sa barque, à lui seul, il gouverne la voile.
Il estime, en effet, qu'il y a là une erreur grossière du poète des Pauvres gens. Jamais un pêcheur au filet ne s'est aventuré en mer seul^ dans un bateau à quatre voiles. L'équipage est toujours composé d'un patron, de trois matelots et d'un mousse. « J'ai retranché trois voiles, conclut Gourtat, pour diminuer le faux absolu de ce passage. «^
Continuons. Hugo nous dit en parlant du pêcheur :
Il s'en va dans l'abîme, il s'en va dans la nuit.
Dur labeur! tout est noir; tout est froid; rien ne luit.
Dans les brisants parmi les lames en démence,
L'endroit bon à la pêche, et sur la mer immense
Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant,
Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent,
Ce n'est qu'un point; c'est grand deux fois comme la chambre.
Or la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre,
Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant,
Comme il faut calculer la marée et le vent 1
Cette fois, Courtat est envahi d'une douce gaieté. Quand il fait nuit noire, rien ne peut luire. Alors, que signifie le vers de Hugo :
Dur labeur I tout est noir; tout est froid, rien ne luit. Le poisson ne se tient jamais parmi les lames en
démence, mais dans les eaux tranquilles au-dessous. Alors, que signifient ces mots :
Dans les brisants parmi les lames en démence, L'endroit bon à la pêche...
Cet endroit bon à la pêche devient un lieu au vers suivant et n'est plus qu'un -point au troisième vers. Ce point est grand deux fois comme une chambre. Souffrez que Courtat s'esclaffe et écoutez-le:
Troisième et incommensurable erreur. Elle est en proportion inverse de la dimension donnée au rendezvous des poissons ! Jamais la nécessité de la rime n'a réduit un poète à si plaisante extrémité. Les poissons se réunissant dans un espace grand comme deux jais la chambre et les pêcheurs sachant le retrouver ! Victor Hugo l'homme des grèves de Tocéan, a voulu évidemment s'amuser aux dépens de ses bénévoles lecteurs.,. Me trompé-je? Voulait-il se donner la joie enfantine de rimer en ambre? Il aurait pu dans ce cas adopter l'un des sept vers suivants. Je rappelle d'abord le vers aux nageoires d'argent :
Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent. Et je continue :