V. Hugo, Les Burgravea
Voilà du vrai, du beau, du grand, où nulle place
N'est laissée au sobre impuissant I De tels vers n'iront point tourmenter dans sa classe
Le collégien innocent.
Tu montas par la brèche au bastion Rhétorique
Mieux que Malakof défendu; Et Dumarsais, juché sur le Trope bourrique,
Partit, courant comme un perdu.
Hypallage, Litote et Syllepse, — autre folle
Contemporaine des Latins, — S'en allèrent laissant Antithèse, Hyperbole,
Leurs jeunes sœurs que tu retins.
Sous le tas de chifîons des autres vieilleries
Tu mis le brûlot Liberté; Ainsi qu'on avait fait, un jour, aux Tuileries
Du rhumatisme Royauté.
C'est toi qui nous rendis tous ces mots pauvres hères,
Mots peuple, substantifs manants, Vocables parias, par toutes les grammaires
Repoussés comme malsonnants; Devant lesquels, voilant sa face pudibonde,
Jean Racine effaré se tut.
Tu leur fis faire, toi, leur chemin dans le monde,
En dépit de l'Astre Institut.
Maussade oiseau, cloîtré dans la cage Césure,
Le grand niais d'Alexandrin, Mis hors de page, a su prendre enfin une allure
D'aiglon, et non plus do serin.
Son ongle n'étreint plus la balance Hémistiche,
Perchoir, d'où, quoiqu'il s'élançât, Il n'avait pu jamais, volatile postiche»
Dégager son esprit forçat.
C'est pourquoi je t'admire, et c'est pourquoi je t'aime,
Contemplateur sombre et profond; Et viens m'agenouiller à ton autel poëme,
Ainsi que les cœurs simples font.
Car, tout illuminé de l'étincelle monde
Qui de ton génie a jailli, Je puis braver, puisant à ta source féconde,
Le traître fossoyeur Oubli.
Joseph Van II, désireux de légitimer ses hardiesses les plus extraordinaires d'accouplements de mots et d'images, a eu soin de publier, à la fm de son livre, un Supplément au dictionnaire de V Académie française^ dont tous les exemples sont empruntés à Victor Hugo. On jugera de ce Supplément par quelques exemples :
Abîme prêtre.
... L'abîme est un prêtre et l'ombre est un poète.
Aigle trépas.
L'aigle trépas du bout de l'aile nous effleure.
Alexandrin. Sorte de vers peu dégourdi.
J'ai disloqué ce grand niais d'Alexandrin.
Alphabet. Se dit très bien de tout ce qui présente un peu d'obscurité.
L'homme est un alphabet.
Les constellations, sombre alphabet qui luit. La nature alphabet des grandes lettres d'ombre.
Astre institut.
Ils jetèrent au vent les cendres du récit
De Théramène, et l'Astre Institut s'obscurcit.
Autel Poème.
Oui, grâce à ces hommes suprêmes, Grâce à ces poètes vainqueurs Construisant des autels poèmes.
Azur. Couleur particulière aux choses très légères, par exemple aux sens, aux âmes, aux strophes.
Où l'on voit, à travers l'azur de l'harmonie, La strophe bleue errer sur les luths étoiles.
Bagne lexique. Espèce de prison dans laquelle les grammairiens enfermaient les mots, avant la réforme.
Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas, leur chef, Dans le bagne lexique avait marqués d'un F.
Borne Aristote. Médiocre philosophe.
... Syllepse, Hypallage, Litote Frémirent. Je montai sur la borne Aristote.
Bouche Tombeau.
La mort est le baiser de la bouche tombeau.
J'abandonne les Recontemplations ^ mais, puisque nous avons parlé du grief que faisaient ses ennemis à Victor Hugo d'introduire certains mots prohibés dans ses poèmes, je veux citer deux anecdotes que les Concourt racontent dans leur Journal :
A l'Académie, dit le poète aux Goncourt, il faut vous
dire, je ne sais pourquoi, dès mon arrivée. Cousin s'était posé vis-à-vis de moi en antagoniste. Un jour arrive le mot : Intempérie. L'étymologie ? demandet-on. Intempéries, répond quelqu'un... « Messieurs, s'écria Cousin, nous devons apporter une certaine réserve dans le choix des mots que nous avons l'honneur de consacrer; intempéries n'est pas du latin, ça n'existe dans aucun auteur de bonne latinité : c'est du latin de cuisine. Tout le monde se taisait. Alors je jette tranquillement intempéries, et j'ajoute : « Tacite. » « Tacite, mais ce n'est pas du latin, reprend Cousin, c'est du latin bon pour le romantisme, n'est-ce pas. Patin, vous qui savez le latin? » Mais avant que Patin eût pris la parole, on entendit sortir de la haute cravate de Royer-Collard, avec une intonation nasillarde et méprisamment moqueuse : « Messieurs, Cousin et Patin sont des messieurs qui savent du latin ! » L'on rit, et l'étymologie fut accordée.
Un autre jour, un autre mot vint... malheureusement, je ne me le rappelle plus... non je ne me le rappelle plus. Cousin de déclarer que le mot n'était pas français. Là-dessus un silence au milieu duquel je dis : « M. Pingard, voulez-vous descendre à la bibliothèque et m'apporter le troisième volume de Regnard. » Et le volume apporté je lus le mot dans une phrase du Voyage en Laponie. Il ne faut pas me montrer plus fort que je ne le suis. Quelques jours avant, un hasard m'avait fait faire une recherche dans le volume pour quelque. chose que je faisais. Cousin aussitôt de s'écrier : « Est-ce vraiment une raison d'accepter un mot parce qu'il est dans le coin d'un bon auteur? » De la grande cravate on entendit encore sortir : « Dans les bons auteurs, il n'y a pas de coin, pas de coin. »
Les Contemplations eurent l'honneur d'être attaquées par un académicien belge. Un chef d'escadron d'état-major en retraite, L. Devère, railla les Chansons des Rues et des Bois dans une plaquette qu'il signa : Un frelon, et dont le titre est : Bonds, ruades et chute du Cheval- Prodige (quadrupède de V infini) monté par le grand poète des Chansons des rues et des bois (1). Sachons gré au frelon de se pas s'illusionner sur la valeur de son œuvre. Il dit dans sa préface :
L'à-propos manquant à ces rimes,
On peut deviner leur destin.
Elles iront bien loin des cimes
S'enfouir, dès demain matin,
Au fond du gouffre immense et sombre
Où toute chose doit tomber :
Grande, petite, — rayon, omhrel
Toutefois, l'ancien officier croit remplir un devoir en signalant la révoltante immoralité des Chansons des Rues et des Bois. Les strophes galantes et badines de Victor Hugo le mettent hors de lui, et il écrit :
Un vieux colonel à barbe encore noire, Bien qu'il eût par trop vaillamment fêté Du nord au midi Vénus Astarté, Me disait un jour, voici mon histoire : Séduit, ébloui par les beaux atours, J'ai d'abord aimé le riche velours.
Le point d'Angleterre et la zibehne;
(1) Versailles, imprimerie E. Aubert, 1866.
Puis j'aimai longiemps l'humble mousseline;
Mais, dégoûté d'elle, et grâce à Fanchon,
J'aime aujourd'hui — quoi? — j'aime le torchon.
C'est ainsi que jadis ce maître de la rime, Par René baptisé du nom d'enfant sublime, Légitimiste alors et soutien de la foi, Fit résonner la lyre au sacre d'un vieux roi; Que plus tard afîolé de brunes odahsques, De parfums d'Orient, de ciel bleu, de lentisques, Il rejeta bien loin le divin instrument Pour saisir la guitare, et qu'enfin maintenant. Qui l'eût dit? vieux barbon dont les ans et les veilles Ont sillonné le front dès le berceau pensif, Il embouche, — ô pudeur ! bouche-toi les oreilles, — La flûte du faune lascif]
Au heu d'Apollon un satyre, Un mirliton au lieu de lyre.
Après le velours le torchon 1 Fils, chantons chonchaine chonchon !
Le « vieux colonel à barbe encore noire », c'està-dire L. Devère, improvise une parodie du Chei>al de Victor Hugo. Ce poème réjouit particulièrement le critique et il se borne à faire entrer dans sa satire celles des images et des comparaisons qui lui ont semblé les plus baroques. Quel est ce chev^al gigantesque que monte l'auteur des Orientales! demande-t-ii :
C'est lui qui soufjfJe Vépopéc, Il souffle aussi les coups d'épée Flamboyants hors de leur fourreau, — Tour de force vraiment fort beau.
Un soir, dans sa rapide course, Fauve, il relaya la Grande-Ourse Et traîna le chariot d'or Aussi fier qu'un tambour- major.
Sur son dos il eut la sybille; La mesure du vers d'Eschyle Est le battement de son pied, Et V humeur d' Achille lui sied.
Quand il dresse ses crins, terrible, L'ouverture de V impossible, Cachée à tout être vivant, Luit sous ses deux pieds de devant.
Nargue du Pégase-Perruque !
Portant le monde sur sa nuque, Celui d'Hugo, — comme il ressort, — Est un gaillard autrement fort.
Son fougueux coursier, le poète le conduit au vert. Sombre jadis, il entend être drôle aujourd'hui et composer des couplets « sans caleçon» :
C'est dans les bois, loin du tapage, Que je veux prendre mes ébats, Encouragé par le sufïrage Des Deux- M ondes et des Débats (1).
(1) Devère fait allusion à un article paru dans la Revue des Deux-Mondes, le l^- noven^bre et signé E. Forcade. « Jamais, disait le critique, Victor Hugo ne s'est montré plus jeune, plus riche de rêve, animé d'une volonté d'artiste plus énergique et plus puissante. Nos lecteurs connaissent ce Cheval des inspirations lyriques au mors duquel se pend le poète comme un cavalier que Michel- Ange aurait sculpté. Victor Hugo mène bien au vert ce Pégase du délire poétique. Quels sons, quels parfums, quels caprices, quelles fan-
Il entend aussi choisir une maîtresse à sa guise et chanter Goton, si Goton lui plait :
Aucune femme ne diffère D'une autre que par la beauté :
Le nom, le rang, — plaisante affaire ! Embrasse-t-on une entité?
Jeannette vaut Léocadie, Gloé vaut autant que Marton, Horace a célébré Lydie, J'immortaliserai Goton (1).
Avec sa robuste commère aux mains rouges, au front bas, à la bouche ombrée d'un noir duvet et digne du « pinceau de Courbet» par « lasplendide ampleur de ses formes», il va s'étendre sous les ombrages solitaires qui couronnent le Haut Meudon et dit à la belle :
Asseyons-nous donc sous ces saules; Donne-moi V éblouissement De ces deux fuyantes épaules Dont Virgile serait l'amant;
taisies dans ces heures données à la nature et aux émotions d'amour!... Dans l'ode suprême adressée au Cheval à la fm du volume, le poète renvoie le monstre à l'abîme, à l'idéal. C'est là que M. Hugo trouve des accents qui n'appartiennent qu'à lui; c'est la véritable fureur poétique dans le sens antique et grandiose du mot : on ne peut entendre sans tressaillir cette voix de Titan, On est fier, en vérité, des miracles que M. Hugo fait accomplir à notre langue poétique, et on voudrait le remercier, comme d'un service rendu à la patrie, des grandes et nobles choses qu'il envoie à nos âmes avec cet élan héroïque et cette forme incomparable. » (1) Dans Le Poète bat aux champs, Hugo avait dit :
Si Babel a la gorge ronde
Babet égale Phohé.
18't LES PAMPHLETS CONTRE VICTOR HUGO
En attendant un dithyrambe Digne de son divin attrait, Laisse épier par moi ta jambe, Tout comme Pline le ferait (1).
Chère Goton, vive la joie I Folichonnons, et cœtera.
Ah ! si V épine me tutoie La rose au moins me baisera.
Pourrais-tu n'être pas émue, Pourrais-tu garder ton chapeau, Quand le liseron insinue Ce que conseille le moineau?
Une ardeur violente ne tarde pas à s'emparer du poète; il devient pressant, décide sa Goton. Tous deux font ce qae Victor Hugo a appelé « mêler Tâme à l'âme».
Et nos baisers furent étranges,
De sorte que sous ces berceaux,
Après avoir été deux anges.
Nous n'étions plus que deux oiseaux (2).
(1) De même dans Orphée, au bois de Caystre, nous trouvons as deux strophes :
André Chénier sous les saules Avait l'éblouissement De ces fuyantes épaules Dont Virgile fut l'amant.
Pline, oubliant toutes choses, Pour les nymphes de Milet, Épiait leurs jambes roses Quand leur robe s'envolait,
(2) Ftrophe entièrement prise à Hugo.
Là-dessus arrive le garde-champêtre indigné
Est-ce ainsi qu'un vieux se comporte?
Veuillez me dire votre nom?
Mais « le vieux» est malin et sait se tirer d'affaire. Au lieu de répondre, il pose au fonctionnaire une quantité de questions analogues à celles dont il importune Psyché dans les Chansons des Rues et des Bois :
Donc, quelle est la chose sacrée?
Est-ce l'ombre, est-ce le rayon?
Une substance aigre ou sucrée?
Est-ce la vertu Montyon?
Qu'est-ce qui fait que l'esprit pense?
Que l'œil voit, que l'oreille entend?
Qu'en Cochinchine, comme en France,.
On ouvre la bouche en chantant?
Quel est l'autel, quelle est la myrrhe? Dans le fond arrondi d'un nid.
Dans un regard, dans un sourire, Combien de kilos d'infini?
Ah ! notre ignorance est profonde !
Que sont cet énorme bourgeon, Vulgairement nommé le monde, Et la moutarde de Dijon?
Le génie ennemi de l'ombre Parviendra-t-il en temps et lieu A rectifier le mal sombre Faute d'orthographe dç Dieu?
Quel est le feuillet du saint livre Où l'absolu pose son doigt?
Comment, quand on n'a rien pour vivre, Peut-on payer ce que l'on doit?
Le malheureux garde-champêtre finit pas s'endormir. Goton et son ami s'éclipsent rapidement. L'aventure qui aurait pu se terminer par un procès-verbal inspire de tristes réflexions à l'amant infortuné et il décide, puisque toute pudeur n'est pas morte, puisque l'on n'est pas libre de s'ébattre à son aise, de chanter les pires gaillardises, d'aller nu et de faire l'amour comme les moineaux, de quitter la terre et de remonter sur son fougueux coursier. Monture et cavalier repartent en effet, et bondissent à travers les nuages. Cependant le cheval se fatigue ; il tombe près de Londres :
De nos deux voyageurs la chute S'opéra sans grand accident; Ils tombèrent sur une butte Près de Londres, — à l'Occident.
Un des grands docteurs de la ville, Dit : point de membre disloqué; Mais ce praticien habile Trouva leur cerveau détraqué.
Or, ils prirent par ordonnance De l'éHxir de Sydenham, Et furent admis, vu l'urgence, Pensionnaires à Bedlam.
La Quintessence des Chansons de M. Vertigo (j ),
(1) Paris, chez les principaux libraires, i866.
mince plaquette inspirée à « un rapin de Pontoise » par le même recueil du poète, est moins amusante. Le procédé du critique est, du reste, semblable à celui que nous trouvons dans Les Bonds^ Ruades et Chute de Devère. Le rapin de Pontoise qui était, en réalité, Jules Vacoutat, se borne à enchâsser dans ses courts poèmes les images, les métaphores et les comparaisons qui lui ont paru bizarres ou burlesques. Gomme Devère, il ne s'imagine nullement avoir écrit une œuvre admirable :
Ce livre ne vaut rien, je le fais, mais qu'importe ! La Réclame — Elle — est là ! Donc, trompettes sonnez Et vantez-le partout, pour ne pas qu'à son nez Chacun ferme sa porte.
Ceci a la prétention de rappeler les vers de Victor Hugo :