XI J I
LE TEMPOREL A-T-IL AU MOINS ASSURE l’indépendance DU PONTIFE.
Je passe à uue autre question, celle de l’indépendance que la principauté temporelle a donnée au souverain-pontife.
Du moment qu’il y eut un lieu où l’on put saisir la papauté, elle fut à la discrétion de ses voisins et des forts. La France la mata par Avignon, que Louis XIV lit plusieurs fois saisir ; l’Espagne, par le royaume de Naples, où était Bénévent, son autre domaine extérieur;
l’Autriche , par le Milanais, qui louchait à Parme et à Plaisance, et par le Mantouan, d’où l’on dominait Bologne et Ferrare.
' Je suis forcé, pour cette question politique, de remonter en arrière du point ou l’étude du temporel m’avait amené, et de revenir encore au xyi‘ siècle..
Léon X était mort plein de confiance dans l’avenir, au milieu des succès de Charles- Quint contre François I er . Clément YII , son successeur, vit mieux de quel danger le menaçait la puissance impériale. Il donna les mains à l’organisation d’un vaste complot, qui eût affranchi l’Italie. La réponse de Charles- Quint fut terrible : le sac de Rome et la captivité du Pontife. Clément VII se résigna. Il vint à Bologne, en 1529, recevoir les lois de l’Empereur. Jamais ni Charlemagne, ni Otton , ni Henri III n’avaient été aussi puissants dans la Péninsule. L’Italie était asservie à la maison d’Autriche, et, avec elle, le Saint-Siège, qui lia désormais ses destin
nées à celles de la domination étrangère.
« De ce jour, dit un sincère catholique, les « consciences troublées cherchèrent la reli- •< gion du Christ et ne surent plus où elle x s’était réfugiée. »
Quelques faits, entre beaucoup d’autres, montrent cette servitude imposée à la papauté spirituelle par la papauté temporelle.
Clément VII serait parvenu, peut-être, à retenir , par des moyens que je n’ai pas à examiner, Henri VIII dans le giron de l’Eglise romaine; mais Charles-Quint , par des raisons de famille, poussa le Pontife aux extrémités dernières , et l’Angleterre fut perdue pour la foi catholique.
Le roi d’Espagne, Philippe II , voulait saisir la couronne de France. Le Saint-Père suivit l’Espagne dans ses menées ambitieuses. Rome, aussi bien que Madrid, célébra la Saint-Barthélemy comme une victoire, la Ligue, comme l’armée même de la religion.
Elle soutint les rebelles contre le prince lé-
gitime, avec de l’or , des soldats, et tous ses moines (1). Elle excommunia Henri IV ; et , après son abjuration , pour complaire à l’Espagne, elle maintint plus de deux années encore la sentence, au risque de perdre la France, comme elle avait perdu l’Angleterre (2). Et pourtant le même pape qui hasardait ces dangereuses lenteurs disait à ses confidents, en se plaignant de l’arrogance des Espagnols : « Peut-on tolérer qu’ils veulent commander dans la maison d’un étranger, malgré lui (3)? »
Un de ses successeurs, Paul V, voulut faire revivre toutes les prétentions de la juridiction ecclésiastique. Les Vénitiens faisaient îuger par leurs tribunaux les prêtres cou-
(1) Voyez à l'Appendice, noie IX.
(ï) L’abjuration de Henri IV est du Î5 juillet 1593; l'absolution pontificale ne fut accordée que vingt-six mois après, le 17 septembre 1595.
(3) Lettre du cardinal Du Perron, ambassadeur de France à Rome, du Î5 janvier 1605.
pables de crimes ordinaires; Paul V exigea qu’ils fussent remis à l’autorité ecclésiastique. Ils avaient interdit à l’Eglise l’acquisition de biens fonds, tout en l’obligeant à vendre ceux qu’elle possédait déjà ; il protesta contre ce « désamortissement. » Venise ne tint compte ni des réclamations, ni des menaces, entendant rester maîtresse chez elle. Et comme le jésuite Bellarmin venait de reprendre les vieilles doctrines de la théocratie du moyen âge (1), elle lui fit répondre par son consultor, Fra Paolo Sarpi :
Que le pouvoir de l’Etat vient de Dieu et n’est soumis à personne ; que , par conséquent , tous , laïques ou ecclésiastiques , lui doivent obéissance ;
Que le Pape n’a qu’une juridiction purement spirituelle, puisque Jésus-Christ n’ayant exercé aucune juridiction temporelle, n’a pu
|1) Pans snn livre De poteetate sutnmi pontifiait in rehtt temporalibiu.
transmettre à saint Pierre ni à ses successeurs un droit qu’il n’avait pas jugé bon de réclamer pour lui-même (1).
Depuis que l’Espagne était à Milan, elle éprouvait de continuelles tentations au sujet du riche territoire de Venise qui touchait à sa frontière. A cette heure même le gouverneur du Milanais, Fuentès, amassait des troupes, des armes, des vivres, sans qu’on pût deviner pour quel dessein. L’ambassadeur espagnol auprès du Saint-Siège saisit l’occasion de la rupture entre Venise et Rome pour envenimer le démêlé et pousser le Pape aux mesures extrêmes, en promettant tout l’appui de son maître. Paul V fulmina l’excommunication contre le doge, le sénat et tous les pouvoirs de la République. Venise défendit à son clergé de publier la sentence et lui ordonna de continuer ses fonctions
( 4 ) Riposta Sun dot tore in theologia ad una lettere scrittagli sopra il brève delle censure.
pour le soin des âmes (1). Pas un prêtre n’hésita. Le service divin fut seulement célébré avec plus de pompe, et au milieu de foules plus nombreuses. Les jésuites seuls, après quelques hésitations, les théatins, et une partie des capucins, voulurent partir. On leur signifia qu'ils en étaient parfaitement libres, mais que s’ils quittaient Venise, ils n’y rentreraient plus.
Le Pape, étonné du peu d’effet de ses armes spirituelles, et poussé par l’Espagne, assembla des soldats, du canon. Le gouverneur du Milanais achemina ses troupes vers les provinces vénitiennes, et Philippe III chassa de sa cour l’envoyé de la République. Mais Henri IV déclara à Madrid et à Rome qu’il avait quinze mille bons soldats au service de Venise. C’en était assez, en ce temps-là, pour faire réfléchir le petit-fils de Charles-Quinl. Le Pape
(1) Edit, du 6 mai 1606, Cf. Daru, Histoire de Venise t. IV, p. 196 cl suivantes.
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se contenta de cette réponse de la sérénissime République : « qu’elle se conduirait toujours « avec sa piété accoutumée. »
Venise ne voulut même pas qu’on levât publiquement l’excommunication, « parce qu’elle avait été nulle de plein droit. » Et quand les jésuites se présentèrent pour rentrer, on leur répondit que, puisqu’ils avaient jugé à propos de partir, ils devaient rester où ils se trouvaient.-
L’érudition canonique de PaulV (1), et l'ambition très-mondaine de l’Espagne, venaient de faire commettre à la Curia Rouiana une faute grave, en révélant à tous qu’avec de la justice, du bon sens, et une tranquille fermeté, on n’avait, au milieu même de l’Italie et du dix-septième siècle, plus rien à craindre d’idées et de prétentions d’un autre âge.
|1) Paul V avait d'abord été avocat, puis audïlorf di caméra, et inquisiteur. Il avait toujours vécu avec le* livres et jamais avec les choses. Relatione di IV ambasciatori manda ti a Roma ; 15 janvier 1606.
Le Saint-Siège n’en garda pourtant pas rancune à ses dangereux amis. Une vallée des Alpes, la Valteline, séparait les possessions des deux branches espagnole et autrichienne de la maison de Habsbourg, le Tvrol du Milanais. Elle appartenait aux Grisons: les Espagnols s’en emparent pour que les deux maisons puissent se tendre la main à travers les Alpes et mettre tour à tour, au service de l’une, les ressources de l’autre. Le Saint- Père, choisi comme médiateur, va donner raison à l’Espagne, lorsque Richelieu et la France interviennent. Le domaine est rendu à son propriétaire, et l’Italie à une sécurité relative. Le Pape, plus Espagnol que le roi, envoyait une armée pour reprendre la Valteline, quand le traité de Monçon l’arrêla ( 1626 ).
L’empereur Ferdinand II essaie en Allemagne ce que le fils de Charles-Quint a tenté en France. Sous le couvert de la religion, il poursuit un but tout politique : l’asservissement des princes allemands, comme ses suc-
cesseurs ont cherché l’asservissement des princes d’Italie, en dédommagement de l’Allemagne arrachée des mains de l’Autriche par les victoires de Turenne et de Condé. Le pape Paul V contribue à cette guerre de ses subsides ; Grégoire XV en double le chiffre ; Urbain VIII les continue, et, en 1635, le trésor pontifical devait déjà l’énorme somme de trente millions de scudi.
Cependant les traités de Westphalie mettent fin à cette guerre terrible. Depuis trente années le sang coulait, et l’Allemagne était en feu. L’Europe, par des raisons d’ordre public et de civilisation, pour organiser mieux la société laïque, ce qui est le grand devoir ici-bas, l’obligation rigoureuse et sainte, laissa aux protestants les biens d’Rglise que la guerre n’avait pu leur ôter. Une seule voix s’éleva contre cette pacification bienheureuse, celle du Souverain-Pontife. Il protesta solennellement contre ces conventions, et en déclara les articles injustes, iniques et vains. Elles consacraient
aussi l’abaissement de l’Autriche : dans la protestation du Pape cette puissance trouvait le moyen d’invalider le traité le jour où la force lui serait revenue (1). Peut-être verrons-nous se renouveler cette même combinaison.
Les Portugais avaient secoué le joug odieux de l’Espagne et repris leur indépendance avec leur vieille maison royale. Sur un ordre parti de Madrid, Innocent X refusa l’investiture aux évêques nommés par le nouveau roi. il ne céda qu’après une déclaration solennelle des églises de Portugal et de tout l’épiscopal français, que, si le Pontife persistait dans son refus, Jean IV avait le droit de faire nommer canoniquement aux sièges vacants, et d’appeler des évêques du dehors pour consacrer les élus (2). Cette fois le Pape avait tort. Quand
(1) I.e pape Innocent XI fut un des principaux instigateurs de la guerre de la ligue d’Augsbourg contre Louis XIV.
(î| L’assemblée du clergé de France écrivit à ec sujet, au Pape, une lettre aussi forte que respectueuse, qui le décida à expédier les bulles (1650).
il voulut contraindre un de ces Barberini qui avaient si bien exploité leur qualité de neveu du pape, le cardinal Antoine, réfugié en France, à retourner près du Saint-Siège , il avait raison. Mais le cardinal Mazarin interdit tout envoi d’argent de France à Rome, et le Pontife , dominé par le temporel, se réconcilia avec des gens qu’il avait d’abord voulu contraindre, et très-justement, à rendre gorge.
Son successeur, Alexandre VII, était d’abord plein de zèle pour les réformes. Un sien confident l’arrêta : « Père saint, voulez- « vous durer longtemps? Laissez les choses « aller comme elles vont(l). » Et il se remit à vivre comme tout le monde.
C’était peut-être la seule chose qui restât à faire, dans la situation où se trouvait la papauté avec de si impérieux voisins.
A chaque conclave, l’Espagne prenait ses
(I) State-paper office, à Londres, collection intitulée France, \ol. colé 222, Correspondance d’unagent secret, 34 juill. 1655.
précautions, et avec üe grosses pensions s’assurait un parti parmi les cardinaux. C’est ainsi que Philippe II, après la mort de Sixte V, qui lui avait paru trop indépendant, désigna ceux parmi lesquels il voulait bien permettre que les membres du Sacré- Collége fissent leur choix. U maintint cet ordre pour les élections successives d’Urbain VII, de Grégoire XIV, d’innocent IX et de Clément VIII. Si, malgré ces précautions, les choses n’allaient pas dans le conclave au gré de l’Espagne, le vice-roi de Naples lâchait sur Rome les brigands, conservés, à ce dessein, dans les Abruzzes. C’était un moyen d'intervenir à main armée, d’effrayer ou de frapper ses adversaires et d’emporter une élection douteuse, avec le droit de nier ensuite qu’on y fût pour rien. Voilà les bandits élevés au rang d’une institution politique (1).
(1) Pour l'élection de Grégoire XIV, le conelare traînait en
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La France a malheureusement sa pari d’humiliations infligées au souverain-pontife. Quand la maison de Bourbon voulut remplacer, dans la suprématie sur l’Europe, la maison d’Autriche, Louis XIY fut aussi dur que l’Espagne pour la papauté. Toute la puissance temporelle du Saint-Père n’empêcha pas qu’il ne fût obligé, pour obtenir la remise d’Avignon, de faire porter d’humbles excuses à Versailles par le cardinalneveu.
Dans cette affaire, le pontife n’avait pas eu les premiers torts. Dans une autre où il avait parfaitement raison, la querelle au sujet du droit d’asile, il lui fallut subir l’af-
longueur. « Alors le duc de Mouiemarciano entra sur le territoire de l'Etat ecclesiastique avec une troupe de bandits; Marco Sciarra en forma une seconde dans les Abruzzes, et de là porta le pillage sur les cantons environnants. Une troisième se réunit, sous Battislella, dans la seigneurie féodale de Castro. Enfin Olivarès menaça le conclave d’un siège. Les cardinaux cédèrent à toutes ces menaces. » Léo, Histoire d'Italie, t. III, p. 176. Sur les bandits* voyez à l’Appendice, note X.
front de voir, tout prince qu’il était, le marquis de Lavardin , notre ambassadeur, entrer dans Rome avec une petite armée et braver, au pied même du Vatican, les foudres de l’Église.
Kn 167i, Clément X veut établir un droit de 3 pour 100 sur tous les objets entrant à Rome. Les ministres étrangers refusent de s’y soumettre. « Ne suis-je pas le maître chez moi? > disait le Pape (1). On lui lit bien voir que non. L’ambassadeur de France le força de céder.
Une autre fois, en 1735, c’est l’Espagne et l’Autriche qui se font la guerre. Le pape déclare sa neutralité. On n’en prend pas moins ses Etats pour champ de bataille :
30,000 Autrichiens entrent dans les Légations, et, selon leur usage, s’y refont aux dépens du pays qu’ils dévorent et rongent
0) « Che il papa era padrone in casa sua. » Muratori, t. XVI, p. H3.
jusqu’aux os. Les Espagnols et les Napolitains ne ménageaient pas plus Velletri , Rome et sa campagne.
Même chose en 174-2, et tant que dura la première guerre de Sept-Ans (1).
Je ne vois donc pas que la domination temporelle ait protégé les habitants beaucoup mieux que le pontife, et l’histoire montre que cette indépendance a été le plus habituellement une servitude.
De Charles-Quint à la Révolution française, on ne trouve vraiment qu’un seul pape, un vieillard plein de feu malgré ses quatre-vingts ans, Paul IV, qui essaya de secouer le joug.
C’était à une époque assez voisine du jour où les États d’Italie avaient été asservis pour (ju’on ne fût pas façonné encore à obéir et
(!) Muratori, Anuali d'Italia. ad ann. 1735, 1712, et surtout 17 44, Cette année, le prince de Lohknwilz.le roi de Naples et le duc de Modène se livrèrent à Velletri une sanglante bataille qui fut pourlant plus fatale à celle ville qu’aux deux armées
qu’on espérât pouvoir ranimer la liberté mourante. Paul IV s’effrayait de voir les Espagnols à côté de lui et sur sa tête, à Naples et à Milan. Il s’unit au roi de France, à l’allié des hérétiques allemands, mais à l’adversaire de la maison d’Autriche. 11 força Henri II de rompre la trêve de Vaucellcs; il appela le duc de Guise en Italie, avec une armée française, pour chasser de Naples les Espagnols, et il lança l’excommunication contre le roi très-catholique, ce Philippe II que les réformés avaient cependant bien le droit d’appeler « le Démon du Midi. * La défaite de Saint-Quentin ruina ses espérances; le duc d’Albe imposa, un genou en terre, la loi espagnole au Pontife, et les fers de l’Italie furent rivés pour trois siècles.
A partir de ce jour, Rome a déposé le casque et la cuirasse; mais, docile aux instructions parties de Madrid et de Vienne , elle aida à étouffer partout la vie de l’esprit et les vertus civiques. Les arts tombent, la pensée s’arrête,
la civilisation recule, les âmes se dégradent et le banditisme fleurit. Durant ces trois siècles, la papauté temporelle n’a plus d’histoire, parce qu’il n’y a plus rien qui vive autour d’elle: l’Italie est la terre des morts (l).
Un jour elle se réveille au bruit du canon de la France, qui brise la pierre de son sépulcre. Bonaparte escaladait les Alpes et chassait les Autrichiens des plaines du Pô. Les peuples de la Lombardie saluent d’immenses acclamations le jeune victorieux qui leur apporte la vie et la liberté. Mais l’Autriche comptait un allié au Vatican. Par derrière notre armée, on excite une insurrection, on égorge nos soldats isolés, nos
(l)-Je ne veux pas développer celle question; je mécontente de renvoyer au dernier chapitre de Sismondi, lequel a pour litre : «quelles sont les causes qui ont changé le caractère des Italiens depuis l’asservissement de leurs républiques,» t. X, p. 364-101. Je n’ai pas besoin d’ajouter que les Italiens modernes Son! , pour Sismondi, ceux du commencement de ce siècle, époque où il écrivait son livre, et que, grâce à ta France et à ses idées, les choses ont bien changé depuis sur certains points. «
malades. Le Pape partage la défaite de ceux auxquels il avait lié sa fortune : par le traité de Tolentino, il cède à perpétuité les Itomagnes.
Mais ce qu’il avait bien le droit de ne pas attendre, c’est que l’Autriche elle-même trafiquerait de l’Etat pontifical. En 1798, la Cour de Vienne proposa à la France un plan de réorganisation de l’Italie. Mous devions garder la Savoie, Nice et une partie du Piémont; l’Autriche étendait son domaine de l’Adige à l’Adda, et le roi de Sardaigne, dépossédé,- recevait, en compensation, les États de l’Eglise.
En 1814, convention analogue avec Murat. L’Autriche se chargeait de faire céder au roi de Naples, pour prix de sa coopération, une portion des Etats de l’Eglise; elle lui remit, par traité secret, un bon de quatre cent mille âmes à prendre sur les provinces pontificales.
Et cependant rien de tout cela n’a servi
Dit
d ’avert issemen t à la papauté temporelle. On sait quelle a été, depuis 1815, sa docilité envers ce maître impérieux. Il n’est personne ayant des yeux pour voir qui ne reconnaisse que le Gouvernement pontifical était devenu une simple lieutenance d’Autriche.
Au congrès de Vienne, celte puissance que le comte de Maistre a appelée « la grande ennemie du genre humain, » se fit donner le droit de mettre garnison dans les forteresses de Ferrare et de Comacc-hio, pour s’assurer la navigation du Pô et s’ouvrir l’Italie centrale. Sansleczar Alexandre, qui eut tant à faire pour contenir les ambitions éhontées de ces vainqueurs d’un jour, elle eût pris bien autre chose, toutes les Romagnes. Le Saint-Père protesta solennellement contre cette violation de ses droits, qui allait commencer pour lui une nouvelle servitude.
L’Autriche n’en resta pas moins à Ferrare, y étendit sous mille prétextes sa zone mili-
(aire, et y organisa la société Ferdinandéeune, qui se proposait ouvertement l’annexion des provinces romagnoles au royaume lombardvénitien. Rome voulut détruire ce foyer de conspirations, et condamna à l’exil le chef, Baratelli, un fonctionnaire pontifical. L’Autriche força le Saint-Siège de payer à Baratelli une indemnité de cent mille francs et le fit demeurer à Ferrare, où il continua ses services au gouvernement impérial-royal.
A côté du gouvernement officiel, il y eut alors, dans les États pontificaux, un gouvernement occulte, et quand celui-ci avait besoin de quelques renseignements qui lui manquaient, il s’adressait tout simplement à celui-là, le vrai maître pourtant, et le sommait d’obéir.
En 1829 , les Autrichiens voulurent avoir les noms de tous les suspects dans les Légations. Le secrétaire d’Etat, cardinal Bernetli, auquel ils en demandèrent communication , était du petit nombre de ceux qui sentaient la
Dig
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honte, et le péril de cette ingérence hautaine de l’étranger dans les affaires du pontifical, il essaie d’y échapper en montrant des difficultés d’exécution. Les suspects, dit-il, sont le peuple tout entier; la seule liste des noms formerait un volume. Cependant il s’effraie à l'idée de ne pas obéir ; il promet de livrer quelques centaines de noms, et il finit par cette humble déclaration : » Si Votre Excellence désire connaître les plus célèbres notabilités révolutionnaires, il ne faudra qu’un signe de sa part pour que le soussigné s’empresse de se mettre à ses ordres. »
Le même cardinal était gouverneur de Home en 1822. Le duc de Modène, qui faisait, au service de Vienne, la police secrète dans les Etats pontificaux, lui fit passer l’ordre d’étouffer une conspiration naissante parmi les étudiants de la Sapiema. Le marquis d’Azeglio, alors âgé de vingt ans, et désigné comme un des coupables, est appelé à la police; mais le gouverneur, quelque peu de sa famille,
veut que l’interrogatoire ait lieu devant lui. On'ne trouve aucune charge. Resté seul avec le jeune homme, Bernelti ne peut cacher sa douleur: « Ah ! seigneur cavalier, ce sont là choses odieuses. Mais que voulez-vous? Que faire? L’Autriche nous y force; le duc de Modène nous l’a fait dire. Ils sont plcs forts OLE nous (1). ».
C’est, à deux siècles de distance, les paroles mêmes de Clément VII, déplorant la même tyrannie (2).
Cette domination ne s’arrêtait pas même devant les choses religieuses. L’Autriche trouva bon pour ses provinces allemandes le concordat de 1855; mais elle le trouva mauvais pour ses provinces italiennes, parce que le clergé lombard n’avait pas oublié la patrie
{1) «Sonocosc odiosc... ma che vuole? L’Auslria ci obbliga, il duca di Modcna ci manda le note... si sa. . non si puô fare altrimenli. Sono piu forli di noi. » C’est le marquis d'Azeglio lui-même qui raconte ce 'fait personnel, dans son ouvrage : la Politique et le Drtit chrétien, p. 62.
(2) Voyez ci dessus, p. 10t.
el était en communion avec son peuple pour les mômes espérances. Les articles 4 et 24 du concordat portaient : * Les cures seront données au concours public, et les évêques admettront aux fonctions ecclésiastiques ceux qu’ils jugeront opportun d’y élever. « Une circulaire du 14 mars 1856 enleva ce droit aux évêques pour le transférer à l’administration autrichienne. Les évêques réclamèrent à Rome : c’était le cas de résister, car il s’agissait d’un privilège précieux pour l’Eglise, pour la foi. On leur répondit de fermer les yeux et d’obéir (1).
(1) E. Rendu , l'Autriche dans la Confédération italienne. p. 77. « Occupation militaire presque permanente du domaine pontifical, envahissement politique par la diplomatie, immixtion scandaleuse de la police dans l'administration intérieure, substitution à peu près complète d'une souveraineté étrangère i\ la souveraineté du chef temporel des Etals de l’Eglise, périls accumulés autour du Saint-Siège p:.r la confusion systématiquement établie entre les intérêts du pouvoir temporel et le maintien de la domination allemande dans l'Italie supérieure, hostilités provoquées contre le catholicisme par la reconstruction essayée en son nom d'un
Si, à Rome, un cardinal, un Pape, montrait quelque velléité de comprendre les besoins de la société moderne et d’y céder, il était dénoncé aussitôt à Vienne, et alors commençait autour de lui un travail mystérieux et infatigable qui minait le sol sous ses pas et le précipitait, ou qui l’enlaçait de mille liens invisibles que nulle force ne pouvait briser.
Le cardinal Consalvi, ancien ministre de Pie VII, avait passé par trop d’épreuves pour 11’être pas désireux d’en épargner de nouvelles à la papauté et à son pays, en donnant quelques modestes satisfactions à l’esprit public. Les agents de l’Autriche le désignèrent,
système social qu'a condamné la raison des siècles: ainsi se résume le rôle de l'Autriche à l’égard de la papauté depuis 1815. » ld., ihid., p. toi. Cependant je prendrai lu liberté do dire à l'habile et savant auteur de cet excellent livre qu’il faut être juste même envers l'Autriche, et no pas l'accuscr seule de tout le mut que tant d’autres l’ont aidée à faire La papauté a trouvé malheureusement, sans les chercher jusqu’à Vienne, de bien funesles conseillers.
dans leurs rapports secrets, comme le premier carbonaro d’Italie ; il fut contraint de se démettre de ses fonctions.
Le cardinal Ferretti veut aussi remuer quelque chose dans cet empire de la mort, pour y réveiller un peu de vie : le prince de Metternich lui enjoint de renoncer a ses dangereuses théories et à ses réformes, « plus abusives que les abus mêmes (1). »
Pourquoi ltome n’esl-elle pas aujourd’hui la tête de l’Italie régénérée? Pourquoi Pie IX, qui a entendu monter vers lui, durant deux années, les acclamations enthousiastes des peuples établis du Saint— Gotthardt au canal de Malte, est-il triste et désolé dans son Vatican solitaire, au lieu d’être le chef glorieux et adoré des nations italiennes serrées
(Il « Depuis t H 1 o . uniquement appuyée sur le bras de fer de l'Autriche, la Papauté s’est aliénée le cœur de tout ce qui l'entoure et n'a vu de salut que dans une compression par la main de l’étranger. » Letlre du P. Lacordairc à M. l’abbé Perreyve.
tout entières autour de son trône ? C’est que sur lui s’est étendue la main de cette puissance funeste et de ce parti fatal qui, en 1847 , accusaient « le carbonaro Mastaï » d’avoir usurpé le Saint-Siège par l’intrigue, et osaient bien l’appeler : « un Robespierre en tiare. »