‹ Les papes princes italiensChapitre 4 sur 16 · ORIGINE DG POUVOIR TEMPOREL · texte numérisé non relu

ORIGINE DG POUVOIR TEMPOREL

Un mot d’abord sur l’origine des biens de la papauté et sur la politique qu’ils lui imposèrent; car il est bon que ceux qui parlent tant aujourd’hui de droit sacré, inaliénable, sachent au moins d’où ce droit est venu , et quelles en ont été les suites.

Je ne veux pas rappeler ce que le moyen âge tout entier plaçait à la base de la monarchie temporelle : pour le domaine , la fausse donation de Constantin ; pour la juri—

diction, les fausses décrétales d’Isidore (1) l’une qui aurait assuré au Pape l’Italie et tout l’Occident’; les autres qui étaient calculées de manière à mettre l’Eglise entière dans la main du souverain-pontife et tendaient à y placer la société civile, comme Grégoire VII et Innocent III essaieront de le faire. Depuis le quinzième siècle, personne n’ose plus parler sérieusement de ces documents apocryphes.

La papauté séculière a commencé, comme l’autre, humblement, mais n’a pas grandi si vite. Tandis que l’une conquérait le monde à la foi, l’autre n’avait qu’une croix de bois et s'habillait de bure. Jusqu’à Constantin , l’Eglise romaine ne posséda rien; et jusqu’en 726, elle n’eut que des propriétés particulières, éparses eu diverses provinces. Jusqu’à celte dernière époque aussi, les papes restèrent dans la situation que leur avait faite le premier empereur chrétien, celle de su-

Pt Voyez A l’Appendice la noie I.

jets soumis, dans l’ordre civil, à foules les lois de l’Empire, forcés, même dans l’ordre spirituel, de subir l’ascendant du prince, qui se regardait comme l’évêque du dehors (1).

Les faits suivants déterminent la situation politique du Pape à la fin du vu* siècle et au commencement du vin*. Ils sont exclusivement empruntés à l’Histoire ecclésiastique de l’abbé Fleury et aux Bénédictins.

En 655 , le pape Martin est enlevé de Rome et relégué dans la Chersonèse Taurique, par ordre de l’empereur grec, qui commande au peuple et au clergé de procéder à une nouvelle élection.

En 677, Constantin Pogonat révoque l’édit d’un de ses prédécesseurs , qui avait soustrait l'archevêque de Ravenne à la juridiction du Saint-Siège.

/près 697, l’exarque de Ravenne, lieutenant de l’empereur grec en Italie, ordonne

(Il Eiisi'Ijp, fit de Constantin, IV, 21.

au duc de Rome de chasser le Pape de cette ville, et Sergius I er reste sept ans éloigné de son siège.

En 7t0 , le Pape Constantin, sur l’ordre de l’empereur Justinien, se rend à Constantinople.

En 727, le pape Grégoire II écrit au duc impérial de Venise: « Nous voulons, avec « le secours du Seigneur, demeurer invio- « lablement attaché au service de nos maî-

* très, Léon et Constantin, grands ernpe- « reurs. » Dans la même lettre il appelle l’exarque de Ravenne « notre excellent

* maître (1). »

Aucun pape, enfin, n’était consacré qu’après avoir obtenu la confirmation impériale de son élection.

A cette date, les papes n’ont donc encore ni la puissance, ni même l’indépendance

(I) Baronius, Annales ecclesiaslici , t> XII, p. 343. Ce Pape a été canonisé. Voyez encore la seconde lellre du même poulife à l'empereur Léon.

temporelles. L’empereur est toujours le souverain de Rome et du pontife. Mais il était inévitable que la catholicité enfin constituée en monarchie régulière, avec son peuple, les fidèles , ses chefs locaux , les évêques , son armée régulière, les moines, et son chef suprême, le Pape, aspirât à s’affranchir des liens où la tenait l’autorité séculière. La translation du' siège impérial de Rome à Constantinople prépara cette révolution ; et l’intervention violente des empereurs dans les questions religieuses offrit une première fois l’occasion d’en tenter l’accomplissement. L’hérésie des iconoclastes, eu forçant le pontife de mettre l’empereur grec hors de la communion romaine, lui fournit le prétexte de se mettre lui-même hors du pouvoir impérial.

Les Italiens frémirent de colère quand arrivèrent, en 726, les édits impériaux qui prescrivaient de briser les images des saints ; ils aimèrent mieux briser celles des em-

pereurs. En Orient, ces édits avaient fait des martyrs; en Italie, ils firent des rebelles.

Les Romains chassèrent leur duc, et le Pape se trouva tout naturellement investi, sur la nouvelle république romaine, d’une grande influence, comme beaucoup d’autres évôques l’étaient dans leurs cités épiscopales, mais il n’eut pas plus qu’eux la souveraineté.

Les Romains datèrent encore leurs actes de l’avéuement de l’empereur, et conservèrent son image sur les monnaies. En droit, le souverain de Rome était toujours à Constantinople; en fait, une insurrection commençait l’autorité du Pape (1). Le pouvoir temporel est né d’une révolte victorieuse.

(!) Ce n’est que depuis le xv» siècle que le l*ape a Ole réellement, et de continu, le souverain de Rome, cl qu'il n réduit le gouvernement de celte ville à n’être qu’une administration municipale. Ce serait une curieuse histoire que le tableau des efforts faits par le peuple de Rome pour constituer ou garder son indépendance contre le Pape, l’Empereur et les barons romains. Il suffira de rappeler les noms de Crescentius, d'Arnaldn de Brescia, de Brancaleone, de Rienzo et de Porcari.

Ce n’est pas nous qui nous en plaignons; mais il y a des gens qui devraient bien se souvenir que le droit peut quelquefois sortir du fait.

tÉS TROIS DONATIONS,

On sait comment les papes recoururent d'abord à Charles Martel, puis à Pépin, donnant à celui-ci les litres de palrice et de consul de Rome, qui lui attribuaient de vagues droits de suzeraineté sur la ville éternelle, et recevant en retour, du roi des Francs, « pour l’Eglise et la république de Rome, » l'Exarchat et la Pentapole (la Romagne et les Marches), deux provinces dont le véritable propriétaire était l’empereur de Constantinople (1).

(I) Voyez A l'Appendice la noie II.

Tous deux disposaient donc de ce qui ne leur appartenait pas. Au reste, ils étaient de ceux, non pas qui héritent du. droit, mais qui le créent. Deux ans plus tôt, Pépin, consultant le Pape touchant les rois mérovingiens, avait reçu de Zacharie cette réponse :

« Il est juste que celui qui a le pouvoir ait <t aussi le titre. » Et le dernier des fils de Mérovèe avait été, avec la légitimité de ce temps-là, enfermé au fond d’un cloître, la première dynastie dépossédée, et une grande révolution accomplie par la sanction du Pontife.

Les événements qui suivirent précisèrent le caractère de la donation de Pépin. Charlemagne la confirma et l’étendit. Mais comme il était roi d’Italie et empereur d’Occident, avec Rome pour capitale, le nouveau patrimoine de saint Pierre ne fut bien réellement que la plus vaste des immunités de l’Empire.

Après la chute de l’empire romain, les

rois barbares, incapables de conserver l’ordonnance de la société eivile et de faire marcher les mille rouages de la grande machine administrative que les empereurs avaient montée, donnèrent à l’Église et aux laïques des terres et des droits publics. En vertu de ces concessions nommées immtinilates, les donataires eurent l’autorisation de lever sur ces terres, non-seulement le cens dû au propriétaire, mais le revenu dû à l’État. En outre, ils purent instituer des juges, conduire les soldats requis par le souverain, faire des règlements particuliers, etc. De ces immunités sont sorties les deux féodalités laïque et ecclésiastique.

L’État pontifical ne fut pas d’abord et ne pouvait pas être autre chose. Si le Pape y eut le domaine utile et une part de l’administration, il dut laisser les Missi dominici faire pénétrer partout la surveillance impériale, et les officiers du prince prendre le serment du peuple , celui même du pontife,

dont l’élection ne fut valable qu’après la confirmation de l’empereur. Ou frappa les monnaies à son effigie ; des comtes du palais rendirent la justice eu son nom, à Rome même, et des gouverneurs royaux furent envoyés dans les villes de la Romagne que Pépin avait cédées. Enfin des capitulaires, rédigés aux bords de la Meuse ou du Rhin, avaient force de loi sur ceux du Tibre; et, dans le testament du grand empereur (1), Rome n’est citée que comme une des vingt et une métropoles de son empire, avec Bourges, Embrun, Mayence, etc., auxquelles il destine un legs égal.

On a prétendu que la donation de Charlemagne étant antérieure au rétablissement de l’Europe germanique, les droits des papes sur les terres cédées à l’Eglise romaine primaient ceux des empereurs allemands. Mais

(l)Eginliard, secrétaire de Charlemagne, nous a conservé ce testament dans sa Vie de ce prince.

Charlemagne était palrice et consul de Rome, avant d’être empereur; en outre, il ne pouvait pas y avoir en ce temps-là l’idée d’une cession absolue de souveraineté à l’Église; enfin c’est bien la plénitude de l’autorité impériale que Charlemagne reprit en l’année 800 et que tous les jurisconsultes reconnurent à ses successeurs. Avec l’activité et la résolution qu’il portait en toutes choses, il avait, dès le lendemain du sacre, mis la main au gouvernement de Rome et des affaires temporelles de son Église (1).

Les empereurs allemands firent comine

lui , quand ils le purent : toute l’histoire jusqu’en 1250, en témoigne. En 1197, il y avait encore, à Rome, un préfet impérial, qui recevait de l’empereur le glaive,

(i) Ordinatis demie Romanis ut-bis et | ■ipotlolici , totiwque Italie, non tantum pvbticis, sed eliam ecilcsiasticis et pritatis relue...*. Routa profectus est (Annal. Fraueorum apud Dora Bouquet, t. \ ■ p. ! >3. Ad unu. 800).

signe de sa dignité, et lui prêtait foi et hommage (1).

Après Charlemagne, le pontiticat monte, l’Empire descend, et si vite, que les papes arrivent, en un demi-siècle, de la sujétion à l’indépendance, et de l’indépendance à la suprématie. C’était le César, naguère, qui faisait le Pape; le Pape prétend faire maintenant les Césars. En couronnant Charlemagne , Léon 111 avait rempli une fonction, comme saint Remi en sacrant Clovis; ses successeurs en firent un droit. Celui qui semblait le maître de la plus belle des couronnes pouvait bien disposer des autres, et la tiare s’éleva naturellement au-dessus de toutes. La révolution fut accomplie dès le règne des petits-fils de Charlemagne. Jean VIII donna à Charles

(1) Juramenio Jidelitatis imperatori erat obligatus (Card. de Arag., Vit a Pap. apud Muratori, Scriptores, III, 487). C’est ce préfet impérial qu'innocent III obligea de porler son serinent de fidélité au Saint-Siège. Cf. Ilurter, Vie d'innocent ///, t. I, p. 112.

le Chauve, * par l’inspiration de l’Esprit saint, » sa couronne d’empereur, et Nicolas 1 er fut bien près de briser sur la tète de Lothaire sa couronne de roi.

Mais si la papauté, à cette époque, trouve des droits, elle perd ses domaines. C’est que l’Italie revêt, elle aussi, la forme sociale nouvelle. La féodalité s’y infiltre, y grandit, et, au moment où le Pape allait être son propre suzerain et le maître de ces biens que lui attribuaient des actes certains, douteux ou faux, mais tenus tous pour authentiques, voilà que partout autour de lui s’élèvent les donjons des barons et les murailles des républiques. Toute cîme de l’Apennin porte un château, et toute colline de Rome a une forteresse.

En outre, depuis que le Saint-Siège avait autre chose qu’un pouvoir spirituel, c’est-à-dire de gros revenus, des vassaux et des serfs, les barons avaient envié la puissance et l’or qui se trouvaient maintenant auprès du tombeau de saint Pierre.

Bientôt ils en vinrent à se disputer la tiare les armes à la main. Elle fut comme un arrière-Qef du comté de Tusculum. Des femmes immondes en trafiquèrent : Théodora, Marozia la donnèrent à leurs fils, à leurs amants. Huit papes furent nommés par elles.

Quels pontifes!

Ces désordres aidèrent l’Allemand Otton à renverser le royaume italien, qui essayait encore de se reformer, et à refaire l’empire de Charlemagne, en ressaisissant à Rome et sur l’Italie les droits impériaux. Cette fois la puissance spirituelle fut en danger.

Grégoire VII la sauva, et, dans le même temps, accrut les domaines du Saint-Siège en décidant la comtesse Mathilde à lui lér guer ses biens. L’héritage était magnifique, mais l’empereur le revendiqua (1). La contestation dura près d’un siècle et fit couler des flots de sang. A la fin, le Saint-Siège

(1) Voy. à l’Appendice, noie III.

reçul, dans le sud de la Toscane, la province qu’on appela plus particulièrement le Patrimoine de saint Pierre.

Voilà les titres de propriété, les trois donations de Pépin, de Charlemagne et de Mathilde. Nous n’attachons pas grande importance à la démonstration que nous avons faite de leur caractère. La polilique n’est pas l’érudition, et ce n’est point avec des parchemins vieux de onze siècles qu’on peut envelopper et lier un peuple comme une momie d’Egypte. Cependant, puisqu’on parle de droits sacrés, imprescriptibles, il n’est pas inutile de constater qa’il n’y a pour l’Etat pontifical ni mystère redoutable, ni mode particulier de formation. Comme il avait été donné aux évêques et aux abbés de l’Allemagne un tiers du territoire allemand, à ceux de France et d’Angleterre un cinquième de ces royaumes, les évêques italiens avaient eu une part de l’ftalie. La plus grande était, comme de droit, revenue à

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leur chef. Si l’abbé de Saint-Martin de Tours recevait des terres de vingt mille serfs, il était tout simple que Charlemagne en donnât de cent mille au souverain-pontife.

En Angleterre, en France, les rois surent conserver à pes biens leur caractère de domaines privés. En Allemagne, les empereurs ne purent les empêcher de devenir des seigneuries, et, plus tard, des souverainetés, comme il arriva aussi, grâce aux mêmes circonstances, pour les fiefs laïques ; ce qui valut à ce pays l’honneur de posséder jusqu’à cinq et six cents souverains, dont trentesix lui restent encore. En Italie, les villes, puis les princes, héritèrent des évêques, et, pendant longtemps, du Pape. Les cités de la Romagnc, des Marches, de l’Ombrie, Rome même, se constituèrent en républiques; à côté de ces républiques il y eut des duchés , des comtés , des marquisats.

Cette partie de la Péninsule fut, alors et durant des siècles, un chaos féodal au-des-

sus duquel planait le souvenir confus des donations faites au Saint-Siège et des droits qui en résultaient pour lui. Ces droits passeront-ils comme ceux des rois d’Arles, de Provence et de Bourgogne, comme, plus tard, ceux mêmes des empereurs allemands?

ou deviendront-ils un pouvoir réel comme celui des rois de France, d’Angleterre et d’Espagne? Le temps seul et les circonstances devaient en décider.

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