POLITIQUE IMPOSÉE AU SAINT-SIÈGE PAB SON POUVOIK TEMPOREL
Je me propose de rechercher quelles circonstances permirent aux Papes de changer leurs droits vagues de suzeraineté en possession réelle, et de prendre rang, comme les archevêques de Trêves, de Cologne, de Mayence et de Salzbourg, parmi les souverains de l’Europe. Mais il importe, avant d’entrer dans le détail» des faits, de marquer le caractère général de la politique que la possession d’une puissance temporelle imposa au Saint-Siège.
De simple pasteur des âmes , devenu prince, le souverain -pontife eut à mêler aux questions de doctrine et de propagande évangélique des questions d’intérêts mondains ou d’accroissement territorial. Ces mains levées au ciel pour prier et bénir, durent s’abaisser vers la terre et parfois saisir le glaive. Le Pape eut un double rôle, et, selon les temps ou le caractère du pontife, l’un des deux prima l’autre. Mais, à travers la diversité des circonstances et des hommes, up fait persistant, général, se produisit, qui eut pour l’Italie des conséquences fatales. Une fois montés à l’indépendance temporelle, les pontifes n’en voulurent plus descendre. » Pour qu’ils fussent quelque chose dans Tordre temporel, a dit fort bien l’ancien archevêque de Malines, il a fallu que l’Italie ne fût rien. » Dès le premier jour de leur liberté, ce dessein se marqua. Us avaient déjà , au vT siècle, empéché la consolidation du royaume italien des Goths; ils empêchèrent, au vm c , la for-
mation de celui des Lombards. Du moment que ce peuple laissa voir l’ambition de mettre l’Italie entière sous sa puissance, la politique du Saint-Siège fut fondée. Bien résolus à ne pas accepter un maître présent, après avoir heureusement répudié l’autorité peu gênante d’un maître éloigné, les Papes décidèrent qu’il n’y aurait jamais, des Alpes au détroit de Messine, une seule domination , parce que cette domination aurait certainement Itome pour centre, et qu'à côté du roi le pontife serait forcé de reprendre la position subordonnée qu’il avait auprès de l’empereur.
Cette politique a duré onze siècles, et subsiste encore. C’est elle qui a amené en Italie toutes les invasions et qui a fait de ce beau pays le champ de bataille de l’Europe; elle qui a appelé les Francs de Pépin et de Charlemagne, les Allemands d’Otton, et, dans les temps modernes, les Français, les Suisses, les Espagnols, puis encore une
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fois les Impériaux el les Autrichiens; elle enfin qui a provoqué les guerres acharnées contre Frédéric Barberousse, Frédéric II et Manfred, et, comme Conséquence , toutes celles que le pontife devenu prince fit pour conserver ou agrandir ses Etats (l).
A cette politique se rattache aussi le renouvellement de l’Empire d’Occident, qui a été cause de la plus grande lutte du moyen âge, la querelle du sacerdoce et de l’Empire , et qui a donné à l’Allemagne ces droits sur l’Italie pour lesquels tant de sang a été répandu, qu’on ne trouverait pas, dans toute la Lombardie, un pied carré de terre qui n’en ait été abreuvé. Si Dieu rappelait à la vie ceux qui sont tombés dans ces luttes, il naîtrait soudain un peuple immense.
C’est une doctrine quelquefois soutenue, à propos de la querelle des investitures, que les Papes ont combattu pour l’indépen-
(l) Voyez à l’Appendice la note IV.
dance et la nationalité de l’Jtalie. Il serait facile de montrer qu’ils n’ont combattu que pour leur domination spirituelle, ce qui était le devoir du ‘pontife, et pour l’indépendance de leur pouvoir temporel, ce qui était le droit du pape passé roi. En agissant ainsi , les pontifes obéissaient au sentiment tout naturel de leur conservation :
un prince de la terre n’eût pas fait autrement. Mais si nous accordons cela, il faut en même temps reconnaître qu’il est bien fâcheux que des ministres de paix aient déchaîné tant de douleurs sur la Péninsule, parce qu’ils voulurent avoir ce que, durant les sept siècles les plus féconds de l’Eglise, ils n’avaient pas eu, une puissance temporelle, qui manqua encore aux plus grands pontifes du moyen âge, comme elle avait manqué aux premiers apôtres.
Je reviens au récit succinct de la formation de l’Etat pontifical. Je doute que ceux qui nous provoquent à écrire cette histoire
trouvent leur compte à ce qu’elle soit remise en lumière, car elle les conduira à reconnaître que l’honneur de posséder le siège apostolique a coûté à l’Italie l’unité, le repos et l’indépendance, et qu’au contact des choses temporelles, la Papauté aurait pu dire, mais dans un autre sens que le Sauveur : * Je sens qu’une vertu s’échappe de moi. *
PREMIERS EFFORTS POUR CONSTITUER L’ÉTAT PONTIFICAL AUI XIII e ET XIV* SIÈCLES.
Les simples évêques de l’Europe féodale n’avaieut que leur force propre; aussi les domaines de beaucoup furent-ils sécularisés.
Derrière le Pape était toute la puissance de l’Eglise, résumée en sa personne, et dans ses mains les trésors que la catholicité commençait à lui envoyer par le jubilé, par les indulgences, par les annates, par les réserves, par les grâces expectatives, par mille moyens de fiscalité que je ne veux pas râp-
peler. Il lui était donc plus aisé, avec tant de ressources, de défendre ses domaines contre la féodalité; mais la féodalité était si bien la forme politique du temps, que la lutte fut difficile et longue. La papauté s’y reprit à trois fois pour mener à bonne fin l’entreprise.
Au commencement du xm e siècle, sous Innocent III;
Au milieu du xiv e , par la mission du cardinal Albornoz ;
Au commencement du xvi% par César Borgia, Alexandre VI et Jules 11.
Innocent III réussit, grâce à la haine des populations contre les Autrichiens et les Allemands. L’empereur Henri VI en avait inondé ces provinces; il avait donné à son grand sénéchal, Markwald, le duché de Romagne, le marquisat d’Ancône et le comté de Molise ; à 'son parent, Conrad de Souabe, le duché de Spolète; à sou frère, Philippe de Souabe, le marquisat de Toscane. Sa mort prématurée,
qui causa la ruine du parti allemand dans la Péninsule, et les cruautés de Markwald, favorisèrent la révolution. Les villes mirent avec joie l’étendard de saint Pierre sur leurs murs, mais n’ouvrirent leurs portes aux légats pontificaux que pour faire accroître leurs franchises et libertés. Bologne, qui faisait remonter les siennes à Otton le Grand, était en état d’envoyer contre Venise une armée de quarante mille hommes, et le Pape ne pouvait autre chose que s’offrir comme médiateur aux deux puissantes cités pour ménager entre elles un traité de paix.
Au xiv c siècle, l’ennemi avait cessé d’être l'Allemand ; c’étaù la féodalité italienne.
L’Empire alors sans force, même en Allemagne, ne jetait plus sur l’Italie son ombre funeste. Les archevêques de Trêves, de Mayence et de Cologne, plus heureux que le pape, avaient la pleine possession de leurs domaines, et, à leur tour, comme électeurs, disposaient de la royauté germanique ; tandis
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que le drapeau de la cour pontificale, alors réfugiée à Avignon, ne flottait plus, en 1353, que sur trois châteaux italiens.
Le légat Àlbornoz fut envoyé à cette époque pour voir ce qu’il serait possible de recouvrer. Il passa les monts avec quelques soldats, un peu d’argent, beaucoup de promesses, et encore plus d’habileté, chassa les tyrans des villes, et rendit à celles-ci leur gouvernement républicain. En quatorze années de légation, il soumit toutes les cités de la Romagne, de la Marche, de l’Ombrie et du Patrimoine.
Ses successeurs n’eurent ni sa modération, ni son adresse. Us voulurent une domination réelle au lieu d’une simple suprématie. La cour pontificale d’Avignon était devenue la plus riche de l’Europe. Ses légats prirent à leur solde les bandes farouches dont Charles V débarrassait la France, et s’en servirent contre tous, amis ou ennemis.
Avec les Routiers anglais d Hawkwood,
le cardinal de Saint-Ange essaya d’enlever, par surprise, Florence, la plus fidèle alliée du Saint-Siège dans toutes ses tribulations.
Avec les Êcorcheurs bretons de Malestroit, le cardinal de Genève assiégea Bologne soulevée. 11 jurait de ne pas s’éloigner des murs « avant qu’il eût lavé ses pieds et ses « mains dans le sang des habitants. * Le courage des Bolonais l’empêchant de tenir parole, il se dédommagea sur Césène. Cinq mille personnes, c’est-à-dire la population entière, moins quelques fugitifs, furent égorgées. « Tuez-les tous, répétait-il au capitaine « qui hésitait devant cette boucherie de « femmes et d’enfants, tuez-les tous, je veux * du sang ! » 11 fut Pape plus tard sous le nom de Clément VII.
A Pérouse, le neveu du légat enlève la femme d’un citoyen; celui-ci demande justice. Le légat condamne son neveu à avoir la
tête tranchée s’il n’a pas, dans cinquante
jours, rendu la femme au mari.
Quoi d’étonnant que ces faits scandaleux, ces cruautés et d’odieuses exactions eussent fait, en moins de neuf années, crouler le gouvernement des prêtres! Au commencement de 1376, l’Eglise possédait soixantequatre villes et mille cinq cent soixante et dix châteaux. A la fin de cette même année, il ne lui restait que Rimini. Florence avait envoyé à toutes les cités pontificales un drapeau sur lequel était écrit, en lettres d’or, le mol Liberté.
Le siècle qui suivit fut, pour l’Italie, un pêle-mêle de guerres et de traités, de succès et de revers, de puissances qui s’élevaient et de dominations qui croulaient, le chaos enfin, mais un chaos que sillonnaient les éclairs. Ces républiques, qui faisaient si bien la guerre, faisaient encore mieux le commerce, l’industrie, l’agriculture. Ces tyrans abominables pour qui le poison, le poignard, étaient les moyens habituels de gouvernement, étaient les amis des lettres, les pro-
moteurs de la renaissance des arts. L’Italie ressemblait à un fleuve trop plein. La vie y coulait exubérante et troublée, parfois magnifique, parfois sanglante.
Et que faisait en tout cela la papauté?
Elle combattait, négociait, entrait dans toutes les ligues, savait en sortir à propos, et pourtant avait grand’peine à s’assurer une existence précaire. Dans ce contact de chaque jour avec les intérêts mondains, elle abaissait son caractère sacré et laissait se tarir en elle la vie spirituelle. En vain les docteurs de la France, Clémengis, Pierre d’Aiily, le grand Gerson, l’üniversité de Paris, demandaient la réforme des abus : la papauté, jadis la tête du monde, se rejetait en arrière. Les avertissements des saints étaient inutiles, les conciles impuissants. Au lieu de la grande ambition d’autrefois, les Papes n’avaient plus que celle d’être princes de la terre. Le népotisme se glissait dans la chaire de saint Pierre. Galixte III comblait ses pro-
ches de donations, d’où sortit la scandaleuse fortune des Borgia; Sixte IV faisait la guerre pour gagner une principauté à son neveu; Alexandre VI, pour en donner une à son lits.