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LES VRAIS FONDATEURS DE LA MONARCHIE TEMPORELLE

Voici quelle était, à la fin du xv* siècle, la situation des Etats de l’Eglise.

Venise possédait, dans li Romagne, Ravenne et Cervia, en vertu de traités faits avec les souverains-pontifes, et tenait à sa solde les Malatesli, seigneurs de Rimini, et les Manfredi de Facnza.

Ferrare , Comacchio et Modène appartenaient à la maison d’Esle.

Parme et Plaisance avaient été vendues par les Coreggio au duc de Milan.

Bologne était aux Bentivoglio ; Camerino aux Yarani, et Fermo à Jean de Fogliano; Sinigaglia aux délia Rovcre; le duché d’Urbin aux Montefeltri, et Città-di-Castello aux Vitelli.

Baglioni gouvernait Pérouse.

Riario, à Forli et à Imola, était à la solde et sous la protection de la république de Florence.

Tous ces princes consentaient à se dire vicaires pontificaux et auraient dû payer à la cour romaine un cens de quelques florins, qu’ils ne payaient pas ; mais ils transmettaient héréditairement leurs seigneuries à leurs enfants, à leurs proches, ou les vendaient. Us faisaient la guerre, ils faisaient la paix ou se mettaient au service de puissances étrangères ; ils agissaient enfin en souverains, et l’étaient.

Ancône’, Spolète, Assise, Terni, Narni,

s’administraient librement, comme de vraies républiques.

Les Orsini, les Colonna et les Savelli, « les menottes du Pape, » couvraient de leurs châteaux le duché de Rome , le Patrimoine de saint Pierre, et disputaient aux pontifes jusqu’aux rues de leur capitale , où ils avaient nombre de forteresses, mais où pourtant les papes avaient réduit le gouvernement populaire à n'être plus qu’une administration municipale.

Paul II commença l’attaque contre ces seigneuries indépendantes.

Malgré la paix éternelle jurée à Lodi, en 1454, par crainte des Turcs, il risqua de mettre l’Ilalie en feu pour enlever Rimini à Malatesta. 11 consentait à partager la Romagne avec les Vénitiens; il leur abandonnait Bologne, en outre de Ravenne qu’ils possédaient déjà, à condition qu’ils l’aideraient à recouvrer le reste de la province. Une défaite, la prise de tpul son

canon, la ruine de toutes ses forces, le décidèrent à traiter. Il laissa ses fiefs à ce vassal qui savait si bien le battre, et le 22 décembre H70 fut promulguée une convention qui unissait tous les Etats d’Italie en une ligue pour la défense générale, et maintenait chacun dans son indépendance, les princes des Marches et de la Romagnc comme ceux de la haute et de la basse Italie. La grande pensée de la croisade et de la fraternité chrétienne venait de reparaître un moment dans l’âme du pontife. •

Avec Sixte IV, les scandales du népotisme éclatent, et son neveu, le fameux cardinal Julien de la Rovère, fait de l’Etat pontifical une sorte de monarchie militaire.

Il n’est plus question à Rome de faire sonner chaque matin la cloche des Turcs dans toute la chrétienté. Ils peuvent brûler les villages du Frioul , égorger à Otrante douze mille Italiens et scier en deux le gouverneur : autour du Saint-Père on s’occupe

d’en finir par un complot et un assassinat avec les Médicis de Florence, d’ouvrir aux Suisses l’Italie pour créer des embarras au duc de Milan, de déposséder les Ordelafti de Forli et d’imola pour donner une principauté à Jérôme Kiario, neveu du pontife, enfin de s’allier encore aux Vénitiens pour partager avec eux les domaines de la maison d’Este et assurer à Riario le duché de Ferrare. Dans ces guerres honteuses et coupables, l’Eglise est mise au service d’ambitions^ personnelles; ceux que menacent les armées pontificales sont d’abord frappés du glaive de saint Pierre. L’excommunication, qui ne peut servir que contre l’hérétique ou le coupable, fait partie du matériel de guerre. Florence punit la conspiration des Pazzi, elle est excommuniée. Sixte IV traite avec le duc de Ferrare, puis se retourne contre les Vénitiens, ses alliés de la veille : Venise est excommuniée.

Je ne veux pas raconter, et j'espère qu’il

m’en sera tenu compte, les pertidies, les assassinats de César Borgia et d’Alexandre VI : leur nom en dit assez. Je remarquerai seulement que la papauté trouve bon, alors, de suivre le mouvement général de l’Europe, de transformer la condition politique de ses possessions, comme les princes transformaient celle de leurs États, et d’accomplir comme eux, contre la féodalité, le régime ancien et usé, une révolution favorable à la monarchie, le régime nouveau auquel l’Europe allait appartenir.

Ce qu’en effet les rois de France, d’Angleterre, d’Espagne et de Portugal avaient fait chez eux, Alexandre VI se proposa de l’exécuter chez lui. Louis XI, pour réunir la France sous sa main, envoyait à l’échafaud le connétable de Saint-Pol et le duc de Nemours; il empoisonnait peut-être son frère, et achetait la mort du grand-duc de Bourgogne; il faisait poignarder Armagnac, et arracher du sein de sa femme le dernier rejeton d’une race maudite. Le Pape agit de

même pour se débarrasser de la noblesse romaine eide la féodalité romagnole. Mais a la cruaulé il ajouta les vices et l’orgie : c’est Louis XI doublé de Néron et d’Elagabal.

Sixte IV avait affaibli les Colonna, Innocent VIII les Orsini : il acheva de les dompter. Le duché de Borne et le Patrimoine de saint Pierre pacifiés par le poison ou le poignard, il livra l’Ombrie, les Marches et la Romagne à son fils, César Borgia. Louis XII donna des soldats, de l’argent et l’influence de la France. A force de crimes cl d’habileté supérieure, Borgia écrasa sous ses pieds celte féodalité prineière, et une décision solennelle du collège des cardinaux le reconnut duc indépendant de la Romagne , comme Paul II avait reconnu Borso d’Este duc de Ferrare en 1471, comme Paul III créa son fils duc de Parme et de Plaisance en 1545.

Borgia avait tout calculé, dit Machiavel, pour s’assurer sa principauté, tout prévu, excepté qu’il serait mourant lui-même quand

Alexandre VI expirerait. Le père et le fils avaient pris par mégarde, dans iin festin, le poison qu’ils destinaient à un cardinal leur convive. Incapable de parler et d’agir, Borgia fut contraint, pour sauver sa vie, de livrer ses villes, ses forteresses, son duefié. L’Etat pontifical héritait d’un bandit.

J’arrive à un homme qui ne fut pas un saint pontife, mais qui a etc un grand prince, tel du moins que ce siècle les admirait. Jules II* ce cardinal de la Rovère qui menait si bien les armées de Sixte IV, et qui détermina l’invasion de Charles VIII en Italie, fut certainement un général intrépide et un homme d’Etat consommé. 11 voulait être et il fut « le maître du jeu du monde. » il reste la plus haute expression du Pape-Roi, ou plutôt du prince des Etats- Romains, car en lui le Pape ne se montra guère (1).

(1) Cependant Ich Bénédictin* discnl : « C'est sous son pon-

11 se proposa deux choses : constituer le pouvoir temporel de la papauté, puis chasser les barbares de l’Ilalie; et, pour atteindre ce double but, il usa de tous les moyens. D’abord il acheva l’œuvre de lîorgia, soumit ce qui restait de princes encore debout. Les deux plus puissants, Baglioni de Pérouse, Bentivoglio de Bologne, lui remirent ces deux fortes villes. Une armée française avait décidé Bentivoglio à céder.

Sur la place publique de Sologne il se lit dresser, par Michel-Ange, une statue qui, de la main gauche, tenait une épée, et, de la droite levée et menaçante, foudroyait la ville de sa bénédiction.

Les Vénitiens occupaient depuis longtemps Ravenne, et s’étaient autorisés de la sentence d’Alexandre VI, qui avait déclaré la Romagne un Etat libre, pour s’y étendre,

« lifical, selon l'abbe Fleury (IX e discours), que commença de s s’établir l'opinion de l’infaillibililé ponlilicale. »

après le désastre de Borgia. Jules II noua contre eux la ligue fameuse de Cambrai dont il fut l’ûme, et la France le bras. Les Barbares lui semblaient bons pour celle besogne.

Grâce à notre victoire d’Agnadel, il recouvra sans peine ce qu’il convoitait. La monarchie temporelle était reconstituée. De Terracine jusqu’au bord du Pô tout obéissait. Le premier plan était exécuté.

Aussitôt, et avec une audace de déloyauté qui, même en ce siècle, parut grande, il se tourna, pour accomplir le second, contre son allié, son protecteur de la veille. Les Français et les Espagnols étaient dans la Péninsule ; il commença par les premiers, qui lui semblaient d’autant plus redoutables qu’ils l’avaient mieux servi, et forma contre nous une ligue qu’on appela sainte parce qu’il en était le chef, mais qui déchaîna mille maux sur l'Italie et sur la France.

« ba ttamme s’élèvera jusqu’au ciel, »

avait dit Machiavel, et il avait été prophète. Un légat apostolique débaucha nos soldats et jeta sur la Péninsule les hordes féroces des Suisses avec le titre de défenseurs du Saint-Siège ; une flotte pontificale souleva Gènes contre la France; enfin Jules II excommunia Louis XII, mit son royaume sous l’interdit et délia ses sujets du serment de fidélité.

Mais les évêques se souvinrent de l’exemple qu’avaient donné leurs prédécesseurs dans la querelle de Philippe-Auguste et d’innocent III au sujet de l’Angleterre, dans celle de Philippe le Bel et de Boniface VIII au sujet des droits de la couronne ; ils se mirent résolûment du côté du roi , de la justice et de la France. Le royaume ne se souleva point, mais fut envahi par les Espagnols, les Suisses, les Impériaux, les Anglais, et nous perdîmes le Milanais, malgré notre victoire de Bavenne, où celui qui fut Pape l’an d’après , sous le nom de Léon X , com-

battit et fut fait prisonnier. Pour sa part de butin, Jules II eut Parme et Plaisance.

Dans cette guerre , le Pape s’était conduit en soldat. « Il avait , disait-on , jeté dans le « Tibre les clefs de saint Pierre et pris l’épée « de saint Paul. » A la Mirandole, on l’avait vu, le casque en tète, entrer par la brèche que son canon avait ouverte, et il fit déposer dans la chapelle de Notre-Dame de Lorrette un boulet qui, dans la tranchée, avait tué un homme à côté de lui, apparemment pour remercier la Vierge d’avoir dirigé sur ce pauvre diable le projectile qui allait tout droit sur l’étole pontificale.

Jules II mourut le 21 février 1513, la tête pleine encore de grands projets d’alliances et de guerres qui auraient agité le monde.

« L’Italie , écrivait-il , peu de jours aupara- « vant, à son frère le cardinal, l’Italie n’aura «plus qu’un seul maître, le Pape. » Il n’avait pu réaliser tous ses desseins; du moins il avait donné au domaine temporel les li-

mites que depuis il n’a jamais dépassées; et, comme beaucoup de ses prédécesseurs, il avait mis dans les fondements du nouvel État ce qu’on trouve malheureusement dans ceux de tant d’autres, de la guerre et de la force, de la perfidie et du sang(l).

« C’était, dit un historien du temps, avec * des mains souillées de sang que les Papes « touchaient alors aux choses saintes (2).

Jules 11 avait été un soldat; Léon X, qui voulut faire son entrée pontificale à Rome avec le cheval sur lequel il avait combattu à

(1) 11 employa, pour relever la puissance temporelle du Saint- Sicge, « les moyens les plus propres à lui faire perdre, s’il « était possible, sa puissance spirituelle, en quoi consiste sa « véritable grandeur. » (Les Bénédictins, Chronologie historique des pontifes, t. III, p. 416, de l’Art de vérifier les dates. ) Une opinion analogue était exprimée, il y à trois ans, par un évéque qui depuis a bien changé d'avis: « Les ultra- « montains perdraient l’Église, disait-il, si l’Église pouvait « périr. »

(2) « Manibns sanguine respersis sacra traclabant. » (Guicciardini, I/ist. d'Italie, liv. IV, in proœm., apud Goldast., de Monarch , III, 17.)

Ravenne, fut plutôt, malgré ce belliqueux début, un artiste et un poëte. Mais je n’ai pas à considérer ici le protecteur de Raphaël et l’ami de Beinbo, c’est du prince italien que je veux seulement parler.

« Moins vicieux que ses prédécesseurs, dit «■ un de ses plus célèbres contemporains, Guic- « ciardini , qui fut son ambassadeur et son « général, il se montra aussi ambitieux que « Jules II, mais plus dissimulé; il accabla ses « sujets d’impôts et porta aux derniers excès

* les abus contre lesquels l’Europe murmurait « depuis longtemps. Pour décorer une église « magnifique, et pour recouvrer deux places ® sur lesquelles il n'avait que des droits au t moins douteux, il perdit sans retour une « partie de l’Allemagne, et livra en quelque

* sorte aux Turcs Belgrade et l’ile de Rhodes, « les deux boulevards de la chrétienté. »

Léon X rêva pour son frère Julien une couronne, celle de Naples, et, afin de la conquérir, se rapprocha de la France. Louis XII, las

tic courir les aventures en Italie, lardant à répondre, il se retourna du côté de l’empereur et lui acheta Modène pour 40,000 ducats, comme Clément VI avait acheté Avignon 80,000 florins. Il voulait unir cette place à Ueggio, Parme et Plaisance, peutêtre même à Ferrare, s’il se présentait quelque bonne occasion de l’enlever à son duc, et trouver ainsi dans le Nord, pour son frère , la couronne qu’il avait d’abord cherchée dans le Sud (1).

Notre première victoire de Marignan renversa ces beaux rêves de dévoûment fraternel ; il fallut nous céder Parme et Plaisance. Pour les recouvrer , il se jeta dans les bras de Charles-Quint et fomenta la grande guerre qui embrasa l’Europe. Eu récompense de sa coopération , l’Empereur avait promis de lui rendre les duchés. Il mourut de joie à la nouvelle de nos revers dans le Milanais.

|ij Voyez à l'Appendice, ncte V.

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