‹ Les papes princes italiensChapitre 7 sur 16 · J U LES II ET LUTHER · texte numérisé non relu

J U LES II ET LUTHER

Mais tandis que dans les arsenaux de la papauté temporelle s’entassaient les armes et les canons, tandis que le pontife et ses cardinaux dirigeaient des sièges ou gagnaient des batailles, signaient des traités ou formaient des ligues, que devenait, au milieu du tumulte des camps, la papauté spirituelle?

Quatre ans après la mort du fondateur de l’Etat pontifical, Luther éclate, et, au moment où la papauté double ses provinces,

la catholicité esl réduite (Je moitié. El de quelle arme se sert l’homme qui eu un jour détruit l’œuvre de quinze siècles? Il traduit la Bible en langue vulgaire; il fait lire au peuple le livre d’humilité, de pauvreté et d’amour, et ensuite lui dit : « Maintenant, * lève la tête; vois cette Église triomphante,

. « ces princes-évêques qui passent devant toi « comme un tourbillon de pourpre et d’or, « courant à la guerre, à la chasse, au plai- « sir, qui combattent et imposent, qui font «/des lois et frappent du glaive. Reconnais- « tu les successeurs des apôtres?»

. Ceux même qui taxent la raison de folie téméraire, et qui, malgré tant d’actes de violence et de sang, voient un secret dessein de la Providence dans la formation de la monarchie séculière des pontifes, ne voudront-ils pas reconnaître cette grande leçon de l'histoire , qui, elle aussi, est la voix de Dieu, et la plus claire manifestation de ses volontés :

Les papes martyrs des premiers siècles, conquérants du monde;

Les papes sans terres du moyen âge, triomphant des empereurs;

Les papes couronnes des temps modernes, perdant, comme pontifes, autant de royaumes qu’ils gagnent de provinces comme rois?

Parmi les scènes magnifiques et grandioses que nous montre l’Ecriture, il en est une particulièrement expressive, celle où, durant le combat, Moïse implore l’Eternel pour son peuple. Tant que ses mains sont levées vers le ciel, Israël triomphe; quand, par lassitude de la prière, il les laisse retomber, Israël est vaincu. L’Eglise aussi, dès que son chef détourne les yeux des hautes régions pour les ramener sur la terre, faiblit et recule.

l)K CERTAINS USAGES QUI ONT ÉTÉ FAITS DU TEMPOREL.

Cette principauté, payée d’un tel prix, et dont la possession fit tomber les ardeurs de la vie spirituelle, a-t-elle au moins garanti toujours l’indépendance? Et quel usage a-t-il été fait souvent de ce domaine qu’on appelle aujourd’hui le bien inaliénable de la catholicité ?

J’examinerai d’abord la seconde de ces questions.

Dans une monarchie héréditaire, la nation

n’est tenue d’assurer l’état que d’une seule maison; dans une monarchie élective, dont le chef est absolu, il y a à pourvoir autant de familles qu’il se succède de souverains. Les Papes du xv* et du xvi e siècle donnèrent des principautés à leurs fils, à leurs frères, ou à leurs neveux :

A Riario , neveu de Sixte IV, la principauté d’Imola et de Forli ;

A César Borgia, fils d’Alexandre VI, le duché de Romagne;

A Délia Rovère, frère de Jules II, la principauté de Sinigaglia et le duclié d’IIrbin ;

A Pierre-Louis Farnèsc, fils de Paul III, les duchés de Parme et de Plaisance;

A Horace Farnèse, petit-fils du même pontife, le duché de Caslro;

A Baldovino del Monte, frère de Jules III, le duché de Camerino.

Cependant, en général, à partir du xvir siècle, les papes cessèrent de démembrer i’Ktat en faveur de leurs proches. Des bul-

les pontificales interdirent formellement cet étrange emploi du temporel. Mais si les pontifes ne donnèrent plus des droits souverains qui diminuaient l’État, ils donnèrent des revenus qui épuisèrent le trésor, et d’immenses domaines, avec des droits féodanx. ou des monopoles qui ruinèrent les populations. L’abus changea de forme, non de nature, c’était toujours la catholicité et les sujets du pape qui faisaient la fortune des familles pontificales.

Ainsi, Grégoire XIII procura à son fils Jacopo de’Buoncompagni le marquisat de Vignola dans le Modenais et les seigneuries de ' Sora, Arpino, Aquino et Arce dans le royaume de Naples, avec le litre de duc.

Grégoire XIV fit son neveu duc de Monle- Marciano.

Clément VIH songea à chercher, les armes à la main, une principauté aux Aldobrandini en Toscane.

Urbain Mil créa son neveu prince de Palestrina dans les États romains.

Même à la fin du dernier siècle. Pie VI nomma sou neveu duc de Brasclii et lui donna la meilleure partie des terres qu’il avait desséchées à grands frais dans les marais Pontins, avec divers monopoles sur le commerce' des grains dont l’agriculture eut beaucoup à souffrir.

Je sais bien que de très-grosses sommes furent aussi dépensées par les pontifes pour les splendeurs du culte et les embellissements de la capitale du monde catholique; pour des subsides contre les Turcs cl les protestants, ce qui ne fit regagner au catholicisme ni une province, ni une cité, mais nourrit la guerre et prolongea ses maux; pour dos établissements hospitaliers et des secours de bienfaisance, qui ne sont pas des mieux entendus du monde, car ils poussent le pauvre à la paresse bien plutôt qu’au travail ; enfin poulies missions lointaines, œuvre cette fois admirable de civilisation et de dévoûment, qui a permis d’ajouter tant de noms modernes

sur la liste d’honneur des héros anciens du christianisme. Mais je n’ai pas mission d’exposer l’ensemble de l’administration financière des États pontificaux; je signale seulement des abus qui ne se sont produits ailleurs, ni avec cette fréquence et cette intensité, ni surtout avec ce scandale d’hommes avant renoncé au monde et qui tiennent en si haute estime les biens de la terre.

Sixte-Quint avait déjà donné à un de ses neveux le cardinalat et cent mille scudi (t) de revenus ecclésiastiques; pour un autre, il avait acheté la principauté de Ycnafro et le comté de Celano, dans le royaume de Naples. Clément VIII donna aux Aldobrandini plus d’un million de scudi. Les Borghèse reçurent autant de Paul V, et Ludovisio de

|1) Le scudo romttin vaut 5 francs 3î> centime». Pour avoir In valeur actuelle des sommes de la première moitié du xvii' siècle, il faut au moins tripler.

Grégoire XV. On a compté que les Barbcrini tirèrent d’Urbain VIH cent cinq millions de scudi. Il est vrai que ce pape régna vingt et un ans, ce qui ne fait qu’un don annuel de cinq millions (1). Pourtant, en 1610, il eut des scrupules et institua une commission de théologiens, pour mettre sa conscience

|1) Kanke (IV, 292) s'étonne d’une telle somme, qui équivaudrait a quinze cents millions do francs, mais est fort embarrassé de la rejeter, la trouvant dans les comptes du temps, « Conclave di Innocemo X. Si conlann enduti nella Barbou l'ina, corne risulta da sincera nolilia di partitc distinte, 10f» « raillioni di contanli. » Kanke ajoute ; « Celle somme est si « inero.vable, qu’on pourrait bien la regarder comme une « faute de copiste. Cependant elle se trouve également dans « plusieurs manuscrits, entre autres dans le manuscrit de « Foscariui. à Vienne, et dans celui qui m’appartient. » 11 va sans dire que cette somme représente non pas seulement de l’argent comptant, mais la valeurdes espèces et celle des biens fonds, des meubles, objets d'art, etc., donnés aux Barbcrini. Trois d’entre eux étaient cardinaux. Ils auraient bien voulu que le Pape qui se fil céder par le dernier duc le duché d’t rbin (sept villes et trois cents châteaux), leur en donnât l'investiture. Urbain VIII tint bon celte fois contre l’ambition des siens. Ils révèrent un moment de remplacer à Florence le grand-duc de Toscane.

en repos. Les théologiens répondirent que le pape avait le droit de faire présent aux siens de l’excédant des revenus de sa principauté temporelle et des économies qu’il réalisait. Ils dressèrent même, à ce sujet, un règlement général, et établirent que le pape pouvait, en toute conscience, fonder, pour un neveu, un majorai d'un revenu net de quatre-vingt mille scudi (l). Ils eurent l’attention de s’occuper aussi des tilles, et portèrent leur dot à cent quatre-vingt mille scudi (2). Les jésuites étaient alors tout-puissants. Vitellesclii , leur général, fut consulté sur ce règlement; il en trouva les dispositions modérées et y donna son assentiment.

Quelques années après, les Barberini amenèrent la guerre de Castro contre les Far-

(1) 428.000 francs: valeur actuelle. plus tic 4.200,000 francs.

(2) 907,000 francs, qui ne sont pas loin (le représenter trois millions d'aujourd'hui. Voy. îi l'Appendice, note VI.

nèsc, autres neveux, qu’ils voulaient dépouiller. La guerre tourna mal pour le pontife, et Urbain VIII eut de nouveaux scrupules. Il réunit ses théologiens et leur lit examiner cette question :

« Le Saint-Père n’a-t-il pas trop favorisé « ses neveux ? »

La commission répondit :

« Les neveux de Sa Sainteté s’étant fait « de nombreux et puissants ennemis, il est

* juste et même nécessaire , pour l’honneur <r du Siège apostolique, de leur laisser les <r moyens de conserver, en dépit de ces en-

* nemis, une considération qui ne puisse « être abaissée après la mort du Pape (1). »

(l) iNieoletli, Vitadi papa Urbano y III. Voyez à l'Appcu diee, noie Y. En 1638, les liarlierini voulurent liancer une li'le tic leur maison à l'héritier des duchés de J’arme et de Plaisance; après la mort de leur oncle, une Barbcrina épousa le duc de Modène et lui apporta en dot mezzone millionnc d’oro(Mu,ratori, t. XVI, p. 11), quelque chose comme sept ou huit millions. Vers le même temps, le roi d'Espagne maria sa

Ali! les commodes docteurs! Malheureusement les meilleures choses de ce monde ont un revers : à quelque temps de là Pascal écrivait ses Lettres provinciales , et la doctrine de la morale facile déférée par une puissante main au tribunal de la conscience humaine était pour jamais attachée au pilori de l’histoire.

Depuis, les choses ont changé à Rome :

le cardinal-neveu n’est plus une institution nécessaire (l) ; mais les revenus du pays ne sont- ils employés qu’à défrayer une administration laborieuse et à développer le bienêtre des populations? N’y a-t-il plus personne qui vive du budget romain sans rendre à l’État, en services utiles, ce qu’il prend aux peuples en traitements et dotations? Bien des gens assurent qu’il ne faut

fille à Louis XIV, Lu «loi lut lu nul me, mais il y eut eetle différence que les liarbeiini payèrent leur dut, et que le lui d’Espagne ne fut pus eu état de payer lu sienne.

P) Voyei à l'Appendice, note Ml.

pas, pour rester édilié sur celte question, regarder de trop près à l’emploi de toutes les sommes levées dans les domaines pontificaux.

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