DD TEMPOREL
La Bruyère a un chapitre intitulé : De l'utilité des ennemis. Il aurait pu citer comme preuve les services que les protestants rendirent à l’Eglise catholique , en l’obligeant à épurer ses mœurs et à raffermir sa discipline. A partir, en effet, du milieu du xvi c siècle, il se produisit, au sein du clergé, un grand mouvement de réforme, et on ne vit
plus monter à la santa sede des Papes, qui oubliaient, comme il arriva souvent dans l’époque antérieure, qu’ils étaient assis dans la chaire de saint Pierre. Mais si les abus que j’ai signalés devinrent beaucoup plus rares, on reconnaît toujours l’inconvénient d’appeler au métier de roi un homme resté souvent étranger aux intérêts du monde, ou qui prenait charge de les conduire à un âge qui eût conseillé d’y renoncer. Ces papes, dignes de respect, n’arrêtèrent pas la décadence progressive de la monarchie pontificale, et leurs vertus furent inutiles à leurs sujets, parce que, prêtres et exclusivement entourés d’ecclésiastiques, ils confièrent naturellement l'administration de l’État, non pas à ceux qui connaissaient le mieux les affaires, mais à ceux qui avaient étudié le plus la théologie.
Voulez-vous un témoignage non suspect?
Lisez la lettre que le cardinal Sacchetti
adressa, quelques jours avant sa mort, en
1664, au pape Alexandre VII. Il n’a rien été écrit, dans ces derniers temps, même par des mains ennemies, de plus fort contre l’administration pontificale.
Après avoir montré l’oppression du faible par le fort, la corruption des cours de justice, les procès les plus simples durant des années et des lustres, les perpétuelles exécutions pour recouvrer des impôts innombrables, une conduite, enfin, qui semblait calculée pour faire haïr le prince et enrichir scs serviteurs, le cardinal mourant ajoutait : « Ce sont là, Très-Saint-Père, des fléaux pires « que les plaies des Hébreux en Egypte. Vos « peuples sont traités plus inhumainement e que les esclaves ne le sont en Syrie ou en < Afrique. Qui peut voir ces choses et ne pas « verser des larmes (!)? »
(I) u Quesle afflizioni, D. P., cite supcruno di grun lunga « quelle del Popolo eletlo in Egilto... cd in vcro elii mai po- « trebbead occhi asciutti udirecbc i Popoli... oggi si vcdouo « solto un giugo insoffribile pin inumamuncntc Irallali el.e
Les sujets du Pape plus malheureux que les esclaves des Turcs, que les nègres d’Afrique : voilà ce qu’un saint homme, un cardinal, écrit au Saint-Père avant de mourir !
Cette adjuration suprême fut-elle écoutée?
Je passe un siècle et demi , et voici ce que je trouve dans les pièces officielles de la diplomatie autrichienne. On m’accordera, je l’espère, que je vais chercher mes preuves en bon lieu.
Rapport adressé, en novembre 1822, à son gouvernement par un agent autrichien :
« ... Rome est à présent, on peut l’as- « surcr, au spirituel, le foyer de la déino- 4 ralisation; au temporel, celui du désordre. « Les habitants sont enclins à la supersti- 4 tiou plus qu’à la vraie religion. Dans ce
« gli sehia\i dell’Aflïica c dclla Suria ? » Celle lollrc, liréedes manuscrits do In reine de Suède, a été publiée par Arekenliolfcr. {Mémoires , l. IV, app. n° xxwii). On la (routera à l’Appendice, n» VIII.
« gouvernement de cardinaux, de prélats et « de prêtres, la politique est un jeu conti-
* nuel de pharisaïsme et de machiavélisme.
« L’économie sociale n’est qu’un humiliant « désordre. Les contrats passés par le gou- « veruement n’inspirent aucune confiance,
* parce que une fois stipulés, si l’on trouve « quelque avantage à les anéantir, ou les « annule par un décret pontifical, ou on
* en change les conditions, au grand dètri- « ment des contractants. Les finances sont
* plus mal conduites qu’on ne peut le dire.
« L’infidélité des ministres et leur impéritie
* font dans le trésor des vides considérables...
« Dans tout l’Etat pontifical , la justice est « vendue ouvertement
t Les attaques des brigands sont conti- « nuelles. »
Rapport du 8 juin 1823 :
« L’agitation est extrême. Ce ne sont « qu’invectives contre les gouvernements lé-
« gitimes 11 faut attribuer ce désordre
* au peu d’énergie et à l’insuffisance du « gouvernement papal. Les bons et paci-
* fiques citoyens se plaignent hautement de « ce gouvernement, qui, malgré les impôts
* énormes qu’il prélève sur eux, ne sait « point les protéger, et ils se demandent s’ils « ne prendront point le parti d’émigrer. »
Rapport du 8 juin 1824 :
« A part les légions de prêtres, de frères « et de vieux fanatiques, les populations non- « seulement sont froissées, mais indignées et « irritées contre le régime actuel... Je me « suis appliqué à rechercher les causes d’une « telle situation; les voici:
* Lois nouvelles qui restreignent, dans les ' « plus étroites limites, la liberté de la vie
« quotidienne.
« Inquisition en vigueur dans toute l’é- « tendue de l’Etal, et se donnant carrière « sans aucune entrave.
« Confiance sans bornes accordée aux ca- « rabiniers (gendarmes), qui peuvent faire « des arrestations sur un simple soupçon.
« Aggravation des impôts.
« Administration sévère et dure.
« Système qui tend à faire vivre les « hommes de toute condition en moines et « non en citoyens.
« Voilà ce qui provoque le dégoût popu-
* taire et pousse les choses au point que « plutôt que de vivre dans une telle con- « trainte, On passerait volontiers sous un t autre régime, quel qu’il fût. »
Rapport du 6 octobre 1825 :
« Décidément, Babvlone est le nom qui « convient à Rome. Tout s’y obtient à prix '
* d’or, et, sans or, n’y espérez rien Le
« corps sacerdotal, à Rome, est composé, pour « deux bons tiers, d’hypocrites et de simonia- » ques : les prédicateurs sont pour la plupart
« indifférents ou athées C’est un gouver-
« ucment thêocralico-turc {{) . »
C’est, à cent soixante ans de distance, le mot du cardinal Sacchetti qui est retrouvé :
« Les sujets du Pape sont plus malheureux * que les esclaves des Turcs, »
Depuis le pape Léon XII (1823-1829), qui rétablit l’usage du latin dans les tribunaux, étendit la juridiction ecclésiastique aux affairés civiles, accorda la faculté illimitée de faire des üdèi-commis, et abolit la commission de vaccine, mais qui restaura le droit d’asile dans les couvents et les temples, et rendit à certaines congrégations le privilège de gracier les condamnés à mort ; depuis ce temps, qui est encore si voisin de nous, le moyen îige, ressuscité à Home en plein dix-neuvième
(1) Ces pièces, ex Irai les du recueil des Carte seertte e atti vfficiali delta politia austriaca trouvés dans les archives de Milan cl de Venise, après l'expulsion des Autrichiens de ces deux villes en 1848, ont été citées par un zélé catholique, M. E. Rendu, dans son livre de l'Autriche dans la confédération italienne .
siècle, a-t-il été recouché dans son sépulcre et définitivement scellé sous la pierre de son tombeau? Un saint pape, qui a toutes les vertus du prêtre et qui a eu toutes les aspirations généreuses du citoyen, Pie IX, a voulu le faire, et il ne l’a pas pu.
DES MOYENS DE DÉFENDRE LE TEMPOREL POUR ASSURER L’INDÉPENDANCE DU PONTIFE.
A une monarchie absolue qui ne peut compter, pour sa défense, sur la plus grande de toutes les forces, l’assentiment national, il faut au moins la force matérielle que donnent de bonnes finances et de bonnes armées.
Je ne veux pas analyser le budget romain. On a bien souvent relevé la part mesquine faite, dans ce budget, aux dépenses