LE DOSSIER DU SIEUR LOUIS YEUILLOT
Paris, ce 3 mars 4860.
M. Louis Veuillot, dans une lettre adressée à sa sœur, rend compte de l'audience que le Souverain-Ponlife a daigné lui accorder, et il ajoute :
Pie IX m'a déclaré qu'il avait la preuve d'un plan bien arrêté pour assurer la destruction de la puissance temporelle du Saint-Siège. Sa Sainteté m'a dit en outre qu'il ne fallait croire à aucune promesse de l'Empereur, à aucun langage de ses journaux.
2° Extrait des pièces saisies chez le sieur Louis Veuillot.
Cardinal Marini.
Février-mars 4860.
La décentralisation est nécessaire. Consalvi a perdu l'État,
cédant aux conseils des incrédules qui lui montraient les facilités du gouvernement nouveau. Pie VII se moquait de lui et le laissait faire. Il nous a donné un attirail qui ne va pas a l'Eglise. Le pape est entouré de trop de pompe et de pouvoir trop séculier. // devrait réyner, xiii 5
non gouverner. Tout était ainsi autrefois. Le pays s'administrait entièrement lui-même, sous un légat et sous des juges choisis par le prince.
Les envahissements de la birreaucratie. J'ai vu le temps où le prélat qui était nommé Ministre des finances, emmenait avec lui son secrétaire et c'était tout son bureau.
Le luxe. Je ne sors jamais le soir; cependant une fois, dernièrement, j'ai passé à la nuit dans la via Condotli. Quand j'ai vu ces boutiques éclairées au gaz, ce luxe, je n'ai plus reconnu Rome-Veuillot. Ah! Eminence, si vous vouiez Paris!
Ils sont fiers de cette science matérielle, ils ne s'aperçoivent pas de ce qu'elle leur coûte. Plus de gouvernement et plus d'art. Au fond, qui est-ce qui distingue ces savants du castor, qui bâtit sa maison; de l'hirondelle, qui construit son nid; du ver à soie, de l'épinoche; Toutes les bêtes sont très-avancées en civilisation matérielle et ne troublent pas les lois constitutives de la société.
Il admire ce que jJai à faire. Point de plus beau rôle pour un homme; Pour aucun homme, vous faites seul la guerre à celui qui fait trembler tout.
Griselli exécute des sentences rendues sans procès ; il amène un homme mort ou vif ; quelquefois il l'a amené mort. Si un homme est un homme, Guise a été moins assassiné que beaucoup de ce temps~ci, qui ont disparu.
En somme, un prince quelconque, prince d'hier et de hasard, condamne 500,000 hommes à mort pour une idée de territoire ou pour se tenir en place un an de plus. Et vivent les Droits de l'Homme.
Les rois ont perdu l'autorité, et les peuples ont perdu la liberté; voilà en deux mots le programme du monde.
Au Vatican.
24 mars.
Bon et souriant accueil du Saint-Père. // me donne sa main à baiser, et commence à me parler sur les affaires du temps. Il est calme, même gai. 11 sent que la papauté est forte. Il dit que peu d'époques ont été plus glorieuses pour elle.
Il s'élève avec vigueur contre les hypocrites ; cela l'indigne et le dégoûte, mais la gloire de l'Eglise n'en souffrira pas.
— Du moins, Saint-Père, seront-ils punis?
— Certainement et prochainement. J'ai déjà commencé dans le dernier consistoire, hier 25 mars, de la part de Jésus-Christ et de ma part, quoique indigne d'un tel ministère, au nom de Dieu et des saints canons violés ; j'ai excommunié personnellement le roi de Piémont et la Canaille qui le pousse et l'entoure. Les cardinaux n'en ont rien dit, parce que je leur ai imposé le secret consistorial.
— Est-ce que le secret m'est aussi imposé?
— (Souriant.) Ici, oui... Attendez que vous soyez en France. D'ailleurs, bientôt cela serajniblié; ce sera aussi le sort de ses complices.
— Cette justice est attendue et il importe qu'elle soit solennelle.
— J'ai à ménager la situation des évêques. Je me souviens de Pie VII; mais le portrait sera fidèle et personne ne s'y trompera. On les reconnaîtra bien.
Cinq officiers français en bourgeois étaient l'autre jour parmi les factieux; l'ambassadeur me l'a avoué.
Encouragement pour le journal : liberté complète, bénédiction. Cependant il faut éviter de blesser les adversaires catholiques. Je lui fais une petite exposition des doctrines de Brogtie, Il avoue qu'on doit reprendre partout ce qui est répréhensible.
Il se réjouit du triomphe d'Orléans.
Meaux-Mirès. Versailles à propos du denier de Saint-Pierre.
Son opinion sur Carcelles; pas un aigle, mais bonhomme; un peu du correspondant; pas tout à fait.
L'audience a duré une demi-heure.
Visite au cardinal Antonelli; exposition de mes plans; approbation de la ligne politique.
Visite du capitaine Henry de... GoU'alto, polonais expatrié, naturalisé romain par dévouement. Comme l'armée romaine pourrait devenir une école de fils de famille et faire qu'ils soient autre chose que d'honnêtes imbéciles !...
Un colonel autrichien, chevalier de l'ordre tectonique, fidèle a ses voeux, les observant, faisant ses prières, s'est fait chef de ba- TAILLON DANS L'ARMÉE PONTIFICALE PAR DÉVOUEMENT. Ce COLONEL EST TRÈS- BIEN.
Griselli dit avec un sentiment d'indignation véritable : « J'ai assassiné un tel, à trente pas, et je n'ai pas été récompensé ; je n'ai pas eu de pension, pas même la croix d'honneur.
— Mérode, qui est un saint, dit partout qu'un homme se déshonore; il n'a nul sujet de le croire; il avoue qu'il parle ainsi pour avoir lu quelque chose contre cet homme dans un journal. On lui fait voir qu'il se trompe; on le confond, mais il n'a pas de remords et il recommence le lendemain.
Un congrès de peuples à Rome; un Irlandais, un Polonais, un Serbe, un Français, un Savoyard, un Ionien, un Indien, un Maronite. Les douleurs qu'ils représentent.
Fin février (après le 48.)
Audience du Saint-Père: il me reçoit dans la salle du Conseil des ministres : Beati qui pcrsecutionem patiuntur propler justitiqm, quoniam ipsorum est regnum cœlorum. Il me dit qu'il s'attend à une catastrophe, qu'elle lui semble inévitable : les mesures sont prises; les canons sont braqués; nous reviendrons, mais nous serons d'abord abattus.
Le pape ne meurt pas et il n'esi pas captif; même à Fontainebleau, il est encore libre. Je serai libre en prison, mais je souffrirai et l'Église souffrira.
La pleine liberté de l'Église est nécessaire au monde, et le pouvoir temporel est nécessaire à la pleine liberté de l'Église. C'est pourquoi je le défends. Je sais bien que je ne suis point pape pour me promener en voiture à quatre chevaux. Qu'est-ce que cela et quel prix puis-je attacher à cela? Ce dehors est une place assignée au chef de l'Église comme les yeux ont leur place dans le corps humain. Il doit en être ainsi, parce qu'ainsi le veut l'ordre et que l'ordre sera rétabli, mais au prix de quels supplices!
Je lui parle de mon invincible foi dans la splendeur de l'Eglise, et que le Pape distribuera des trônes dans ce monde qui veut follement lui ôter le sien.
Je le crois ainsi ; je raisonne, et je dis que Dieu ne répand et n'emploie en vain aucune force. Or je vois qu'il a répandu avec abondance dans toute l'Eglise la force de la prière. C'est un concert dans toutes les parties du monde catholique; la force de la prière aura son effet; et quel peut être le résultat, sinon la splendeur de l'Eglise?
LES DERNIERS JOURS DE L'EMPIRE
Documents et dépêches. (Suite.)
L'Impératrice à l'Empereur.
Paris, 9 août, 6 h. du soir.
» Je crois absolument nécessaire que vous ayez des renforts. D'après les avis que j'ai reçus, la jonction des deux armées prussiennes va vous mettre au moins trois cent mille hommes sur les bras. Appelez à vous les troupes de Ghàlons et tout ce que vous pourrez rassembler. Si vous approuvez, envoyez-moi des ordres immédiats. »
L'Impératrice à l'Empereur.
)> Ce que je craignais est arrivé: j'ai un changement de ministère. Palikao est à la tête; mesure admirablement acceptée. L'annonce de la nouvelle situation du maréchal Bazaine a produit le meilleur effet. Votre prestige est intact. Il n'en est malheureusement pas de même de votre major général. Tout le inonde est aux plus grands sacrifices. Notre seule préoccupation est que vous n'ayez pas assez de monde. »
Voici la série des dépèches du 10 août :
L'Impératrice à l'Empereur.
« Je vous envoie communication d'une dépêche que je reçois. Voulez-vous que nous vous envoyions des masses de gardes nationales mobiles, dans la direction de Tannée? Nous nous chargeons d'assurer leur nourriture et leur armement.
» Le ministère sera formé aujourd'hui à 5 heures, je l'espère du moins. Je pourrais alors, en faisant venir les gardes nationales des départements avoisinant Paris, envoyer l'infanterie de marche, excellente troupe, au camp de Châlons. Toute ma préoccupation est que vous n'avez pas assez d'hommes. M'aulorisez-vous, chaque fois que je pourrai former un noyau dont j'aurai assuré les approvisionnements, à vous les envoyer? Vous ne m'avez rien répondu au sujet de plusieurs de mes dépèches d'hier. Je vais bien, je vous embrasse tendrement. Ne vous tourmentez pas pour nous, tout s'arrange. »
L'Empereur à l'Impératrice,
Melz, 40 août.
« 11 m'est plus impossible de me passe r d'un major général que du ministre de la guerre. Il n'y a aucun rapport entre ces fonctions et celles du maréchal Bazaine.Un seul exemple : si je supprime, sans le remplacer avantageusement, le major général, l'armée pourrait manquer de vivres, le corps de cavalerie de fourrages et tous les détails duservicesouffriraient.il ne faut rien connaître aux choses de la guerre pour penser, qu'à la veille d'un combat, je puisse supprimer le rouage le plus important de l'activité. J'apprends avec peine que la Chambre s'est déclarée en permanence ; c'est une violation manifeste de la Constitution. »
L'incohérence que nous constatons aujourd'hui dans la série de ces dépêches, finit par frapper les personnes mêmes qui en' étaient
les rédacteurs. Les Tuileries ne peuvent retenir l'expression de leur irritation :
« Paris, 40 août, 10 h. du soir.
» Je reçois du major général une dépêche, datée de 4 h. 1/2, par laquelle il demande que la division d'infanterie de marine reste à Paris. Ces télégrammes contradictoires, écrits en clair, transpirent dans le public. Ils produisent le plus déplorable effet, parce qu'ils trahissent dans le commandement une hésitation et un défaut d'unité dont tout le monde redoute le danger.