EUGÉNIE
Ce télégramme, où perce, sous la forme du langage officiel, une sourde colère contre le généralissime qui tient en ses mains débiles les destinées déjà si chancelantes de la France, reçoit le lendemain matin, à 8 h. 50, cette réponse, qui est celle d'un homme abasourdi par les événements :
L'Empereur à l'Impératrice.
» L'apparente contradiction s'explique : le major général écrit qu'on peut envoyer la division de marine lorsque celles de Châîons seront arrivées ; de mon côté, comme il faut encore trois fois vingtquatre heures pour que les divisions de Châlons arrivent, j'ai pensé qu'il serait trop tard pour faire venir l'infanterie de marine. Je suis désolé de vous contrarier, mais le bien du service n'exige aucun changement dans les circonstances actuelles. — Il a plu à torrents cette nuit. Pas d'engagements. — Nous t'embrassons tendrement. »
En donnant la composition du nouveau ministère, l'Impératrice le dit « très-convenablement accueilli par la Chambre. » Il n'est peutêtre pas hors de propos, tant ces hommes politiques ont vite passé, de rappeler que ce ministère était ainsi composé : intérieur, Henri
Chevreau ; affaires étrangères, prince de la Tour-d'Auvergne ; finances, Magne; travaux publics, Jérôme David; commerce, Duvernois; instruction publique, Brame; conseil d'État, Busson-Billault; guerre, comte de Palikao; marine, amiral Rigault de Genouilly; justice, Grandperret.
L'Empereur à l'Impératrice.
«■ Metz, 11 août, 2 h. 25 soir.
« Comment se fait-il qu'avec l'état de siège on laisse insérer des articles séditieux? »
L'Impératrice à l'Empereur,
« Paris, 11 août, 3 h. 4o soir.
» Parce que le maréchal Baraguay-d'Hilliers n'a pas voulu se servir des pouvoirs que lui donnait l'état de siège. Du reste, il a donné sa démission. Je viens d'apprendre qu'à la Chambre on veut demander la mise en accusation du maréchal Lebœuf. »
Piélri à l'Impératrice.
« Metz, 11 août 1870, 5 h. 20 m. du soir.
» Je vous dis courage, notre situation militaire s'améliore. Toute l'armée, concentrée sous les canons de Metz, ne peut être... (le mot est resté en blanc). Il faut employer les moyens énergiques. Ordonnez aux préfets, maires, populations de l'Est, de faire tout sauter, ponts, tunnels, chemins de fer, avant les Prussiens ; armer les gardes nationales, les faire venir en masse vers Châlons. J'ai eu à ce sujet
une conversation intéressante avec la personne amenée par votre ordre par M. Carlelin. Elle doit demander à vous voir à Paris demain. L'Empereur et le Prince vont bien, ils visitent le campement des troupes. »
« Metz, 44 août, soir.
» Le maréchal Mac-Mahon, en quittant Nancy ce malin, l'a fait évacuer. L'Empereur dort. Je vous donnerai les détails demain matin.
» P1ÉTRI. »
L'Empereur à /' Impératrice.
« Metz, le 12 août, 1 h. matin.
» Il est probable que l'ennemi occupe le chemin de fer de Nancy avant délivrer bataille, mais cela ne doit pas inquiéter à Paris; l'essentiel est de réunir à Châlons, sous le commandement de Mac- Mahon, le plus grand nombre de troupes, et d'armer Paris. — Nous allons bien et t'embrassons tendrement. (Note à M. Amiot.) Le fil télégraphique qui sert aux grandes communications directes entre Leurs Majestés passe par Briey, Verdun, et n'est pas menacé. »
Le minisire de la guerre au major générât.
« Vous savez sans doute que le corps badois en face de Mulhouse s'est rallié, parla rive droite du Rhin, à l'armée prussienne devant Metz; le corps de Douay paraît libre. »
V Impératrice à l'Empereur.
« Paris, 42 août, il h. matin.
» On dit que le corps badois ne peut être devant Metz que le
Les familiers du château commencent eux-mêmes à s'effrayer des fautes du chef du pouvoir et à se préoccuper de l'état de l'opinion.
Conti à Piêtri.
« Paris, 12 août, midi 40 minutes.
» On croit que l'Empereur s'est dessaisi du commandement en chef; ou ne comprend pas dès lors que Sa Majesté ait besoin d'un major général. On dit que le maréchal Bazaine a pour remplir cet office son chef d'état-major. Il est prudent dans les circonstances de ne pas résister davantage aux exigences même injustes de l'opinion »
Dans la journée, arrive la nouvelle de la démission du maréchal Lebœuf, et l'Impératrice, délivrée de ses appréhensions, lui écrit : « Mon cher maréchal,
» Je vous remercie de ce que vous faites, je n'oublierai jamais cette preuve de dévouement que vous donnez à l'Empereur ; j'en suis touchée et émue. »
L'Empereur reçoit aussi son compliment :
« Vous avez fait une bonne chose, je vous embrasse bien tendrement et je vous remercie de ce grand sacrifice que vous avez fait. >»
L'Empereur à l'Impératrice pour le Ministre de la guerre.
« Metz, 43 août, 2 h. soir.
» L'ennemi fait de fortes reconnaissances qui se retirent dès qu'on marche en avant. Vous pouvez réunir à Châlons les éléments d'une
puissante armée. Le maréchal Mac-Mahon y va avec les débris de ses cinq divisions. Vous pouvez y appeler par le télégraphe le général de Failly, qui est à Mirecourt. Enfin vous pouvez faire venir les deux divisions du général Douay, qui sont trop isolées à Belfort. Nos approvisionnements suffisent pour dix jours, mais l'intendant en rassemble à Verdun. Il est essentiel de faire refluer sur Châlons une quantité considérable de matériel, qui encombre le chemin de fer de Châlons à Nancy. »
Le général de Failli) au major général*
« Mirecourt, 13 août, 3 h. 20 soir.
» Le maréchal Mac-Mahon a pris de nouveau la direction que j'avais choisie, Neufchâleau et la vallée de l'Aube. Obligé d'appuyer à gauche et de prendre Chaumont comme premier objectif, je porte demain le corps d'armée à Marche-Franay et environs, route de Mirecourt à Chaumont. »
L'Impératrice à l'Empereur.
« Paris, 13 août, 4 h. 10 m. soir.
» Les ordres sont expédiés. Le Ministre assure qu'il aura 80,000 hommes à Châlons dans quatre jours, en comptant les corps de Mac-Mahon et de Failly. »
!» Les ordres sont donnés pour les mesures à prendre dans le cas où l'on voudrait faire sauter la ligne du chemin de fer de Thionvillc à Sedan. Je m'assure de l'exécution de ces ordres. »
» Dès que les mesures relatives à la ligne de Thionvilie à Sedan seront prises, je vous en informerai, afin que vous puissiez donner Tordre de faire sauter, dès que vous le jugerez opportun. »
L'Empereur à l'Impératrice.
« Metz, 13 août, 8 h. 40 m. soir.
3> On dit Nancy occupé, et la communication interrompue avec Toul. Ici rien de nouveau. — Mille tendresses. »
Au milieu de ces graves préoccupations, arrive de Perpignan au ministère de l'intérieur cette dépêche, qui montre que Ton pressentait déjà partout en France l'avènement de la République :
» On m'assure de Perthuis, que les troupes et la garde civile se concentrent au fort de Figuières, et que les carabiniers doivent s'y rendre aussi. Le bruit court que. d'accord avec les comités, le maréchal Prim s'apprête à proclamer la république. Les populations de la frontière sont inquiètes. — Le préfet. »
Mais le Ministre de l'intérieur a bien d'autres martels en tête. Il écrit confidentiellement aux préfets :
« Les généraux conserveront la nomination des officiers dans la mobile. Concertez-vous avec eux, et appuyez surtout les anciens officiers et sous-officiers. »
Et le même jour encore :
« Il est indispensable que, dans les circonstances actuelles, les municipalités restent organisées. Vous voudrez bien en conséquence maintenir dans leurs fonctions les maires en exercice. Il sera ultérieurement pourvu au renouvellement général. »
Chef de gare de Cummercy à l'Impératrice.
« Voie libre jusqu'à Nancy, qui est occupé par les Prussiens. Voie interrompue entre Marbach et Pont-à-Mousson. »
U Empereur à l'Impératrice.
« Metz, 14 août, 5 h. 55 m. matin.
» Je connaissais ce que lu m'as écrit hier soir ; aussi, nous allons passer sur la rive gauche de la Moselle, Verdun sera notre point d'appui. 11 faut faire sauter le chemin de fer de Thionville à Sedan, dès que l'ennemi s'en approchera. — Nous t'embrassons tendrement. »
Nous n'avons aucun renseignement sur la journée du 15. Peutêtre les lignes télégraphiques avaient-elles été coupées par l'ennemi.
La transcription des dépêches sur le registre dont nous avons parlé s'arrêtait ici. Le trouble des dernières semaines avait sans doute empêché qu'on ne se livrât à ce travail de bureau ; peut-être aussi l'Impératrice déchirait-elle les dépêches aussitôt qu'elles lui étaient transmises. C'est en lambeaux que la commission des Tuileries retrouva le brouillon, sans date, d'un avis de haute importance, destiné à l'Empereur :
« Avez-vous réfléchi à toutes les conséquences qu'amènerait votre rentrée à Paris sous le coup de deux revers? Pour moi, je n'ose prendre la responsabilité d'un conseil. Si vous vous y décidez, il faudrait au moins que la mesure fût présentée au pays comme provisoire : l'Empereur revenant à Paris réorganiser la deuxième armée et confiant provisoirement le commandement en chef de l'armée du Rhin à Bazaine. »
Les textes qui vont suivre ont donc été transcrits non plus sur cette mise net au confidentielle, mais sur les originaux mêmes, sur les minutes des dépêches confiées au télégraphe. Chaque jour, ces ori-
ginaux revenaient au cabinet et étaient soigneusement classés en petits paquets liés par une bande de papier blane portant la date.
Voici le fac-similé de la disposition d'une de ces dépêches. Ces minutes se ressemblent à peu près toutes :
No 311.