RAPPORTS DU LIEUTENANT-COLONEL RARON DE STOFFEL
(Suite) (1).
Des éléments de supériorité de l'armée prussienne.
(23 avril 1868.)
Au milieu des études de toute nature auxquelles doit se livrer un officier placé dans ma position, il est une question qui se présente involontairement et sans cesse à mon esprit :
Si la guerre venait à éclater demain entre la Prusse et la France, l'armée prussienne aurait- elle, sous quelques rapports, soit comme organisation, soit comme instruction, soit comme esprit militaire, soit comme armement, etc., des éléments de supériorité sur l'armée française? Si ces éléments de supériorité existent, quels sont-ils? Enfin, qu'avons-nous à faire pour ne pas rester dans un état d'infériorité?
Comme on voit, je laisse de côté, dans l'énoncé de la question, les éléments non appréciables à l'avance, tels que le commandement en chef, qui certainement est le plus important de tous, les effectifs dont les deux nations pourraient disposer, les ressources en tout genre des deux pays, etc. Je supposerai, pour plus de clarté, ces choses .égales de part et d'autre. A ces conditions mêmes, la question que je désire traiter est des plus compliquées,
(1) Voir le chapitre II du n° 8.
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car elle embrasse tous les détails de la constitution des armées. Mon intention est de la réduire au plus simple et d'éviter de la poser dans des termes absolus comme seraient ceux-ci : Quelle est, des deux'armées, la plus parfaite? Ordinairement ces questions ne sont ainsi formulées que par des esprits superficiels, incapables de comprendre que la réponse est impossible, tant sont nombreux les sujets de comparaison, et tant il en est parmi eux qui échappent à toute appréciation.
Je me bornerai donc à indiquer quels seraient, au cas de guerre prochaine, sous les divers rapports signalés plus haut, les éléments de supériorité qui constitueraient pour l'armée prussienne des avantages réels.
Les éléments de supériorité d'une armée sur une autre sont de deux espèces distinctes : les uns tiennent au caractère de la nation, à son tempérament, à ses traditions, à son histoire, au degré de son instruction générale, etc.; je les appellerai moraux; les autres résultent du mode d'organisation de l'armée, du degré d'instruction militaire des officiers, sous-officiers et soldats, du matériel de guerre, de l'armement, de l'équipement, etc.; ce sont des éléments matériels.
Je puis me dispenser de parler, sous ce double rapport, de l'armée française : les qualités qui la distinguent sont assez connues. En Prusse, tous les militaires éclairés reconnaissent que nos soldats l'emportent sur tous les autres par une individualité plus grande, par une intelligence plus vive, un élan incomparable; ils regardent l'insouciance, la gaieté française comme des qualités précieuses à la guerre; ils avouent que nos soldats sont plus ingénieux et meilleurs marcheurs (1). D'autre part, ils admettent
(1) La Prusse est, en partie, un pays plat. Tout le monde sait que les habitants des plaines sont moins bons marcheurs que les habitants des pays accidentés. Cette différence a été sensible dans la guerre de 1866. Les corps d'armée de la Prusse orientale, de la Poméranie, du Brandebourg, ont beaucoup plus souffert .des marches à travers les défilés de la Bohême, que le corps de Silésie, par exemple.
l'avantage que donnent à l'armée française une plus longue durée de service sous les drapeaux et la présence de vieux soldats dans ses rangs : ils nous envient surtout la composition de notre corps de sous-officiers (1).
• Pour ne parler que de l'armement de l'infanterie, j'ai déjà fait savoir combien on se préoccupe en Prusse de la supériorité de notre fusil nouveau modèle, et les efforts qui se font pour arriver à perfectionner le fusil prussien.
J'en viens aux considérations sur l'armée prussienne.
Éléments de supériorité moraux.
Sous le rapport moral, deux choses contribuent à donner à l'armée prussienne un avantage incontestable sur toutes les autres armées européennes : 1° le principe du service militaire obligatoire; 2° l'instruction répandue dans toutes les classes de la nation.
Service obligatoire.
Il est inutile d'insister de nouveau (je l'ai fait longuement dans mes rapports de 1866) sur la valeur morale que donne à l'armée prussienne la présence dans ses rangs de toutes les classes de la nation, et celte conviction qu'armée et landwehr réunies, représentent le peuple entier sous les armes. Quels que soient les défauts qu'on puisse trouver à l'organisation militaire de la Prusse, comment ne pas admirer ce peuple, qui, ayant compris que, pour les États comme pour les individus, la première condi-
(1) A la vérité, l'armée prussienne compte, comme la nôtre, des sous-officiers anciens de service, mais le nombre en est très-restreint, conséquence forcée du service obligatoire, qui exige que chaque année tout le contingent entre dans l'armée.
tion est d'exister, a voulu que l'armée fût la première, la plus honorée de toutes les institutions; que tous les citoyens valides participassent aux charges et à l'honneur de défendre le pays ou d'augmenter sa puissance, et que ceux-là fussent par-dessus tout estimés et considérés (1)? A ne parler que des officiers, quel bel exemple ils donnent à toutes les autres classes! Voit-on, comme ailleurs, les privilégiés par la naissance ou par la fortune vivre dans une oisiveté regrettable? Loin de là. Les personnes des plus riches familles, tous les noms illustres servent comme officiers, endurent les travaux et les exigences de la vie militaire, prêchent d'exemple, et, à la vue d'un tel spectacle, non-seulement on se sent pris d'estime pour ce peuple sérieux et rude, mais on en vient presque à redouter la force que donnent à son armée de pareilles institutions.
Instruction obligatoire.
Le principe de l'instruction obligatoire est adopté en Prusse depuis plus de trente ans, et on pourrait même dire depuis Frédéric le Grand; aussi la nation prussienne est-elle la plus éclairée de l'Europe, en ce sens que l'instruction y est répandue dans toutes les classes. Les provinces polonaises seules vivent encore dans une infériorité relative. En France, où l'on ignore si complètement toutes les choses se rapportant aux pays étrangers, on ne se doute même pas de la somme de travail intellectuel dont l'Allemagne du Nord est le théâtre. Les écoles populaires y abondent, et tandis qu'en France le nombre des centres d'activité et de production intellectuelles se réduit à celui de quelques grandes villes, l'Allemagne du Nord est couverte de pareils foyers, et, pour les énumé-
(1) J'ai souvent dit déjà qu'en Prusse tous les honneurs, tous les avantages, toutes les faveurs sont pour l'armde ou ceux qui ont servi. Celui qui, pour une cause quelconque, n'a pas été soldat, n'arrive à aucun emploi; dans les villes et dans les campagnes, il est l'objet des sarcasmes de ses concitoyens.
rer, il faudrait descendre jusqu'à compter les villes de troisième et quatrième ordre.
Je ne m'appesantirai pas sur les avantages qu'apporte dans la composition de l'armée une instruction avancée, répandue dans toute la nation. Mais n'est-il pas singulier qu'en France, des personnes, dites éclairées, se refusent à les admettre? N'est-ce pas vouloir nier que l'instruction et l'éducation développent les facultés de l'homme et élèvent ses sentiments en lui donnant une plus haute idée de sa dignité? Ces personnes disent naïvement qu'une armée de soldats incultes, mais aguerris, battra une armée composée d'hommes même très-instruits, mais privés d'expérience de la guerre. Or, je le demande, quel est le général qui hésiterait un seul instant si, toutes choses égales sous le rapport de la force physique, de la discipline, du nombre d'années de service, etc., il y avait à opter entre le commandement de deux armées de 100,000 hommes chacune, l'une composée entièrement d'élèves de l'École polytechnique ou de Saint-Cyr, l'autre composée de paysans du Limousin ou du Berry?
Quand il n'y trouverait que l'avantage d'instruire plus vite ses troupes de dépôt, son choix ne serait pas douteux. Mais il y a plus; car c'est sous le rapport moral qu'une des armées vaudrait dix fois l'autre. Et, à ce sujet, je citerai ce que me rapportaient, en Bohême, au mois d'août 1866, des officiers et des sous-officiers prussiens. Fiers de leurs succès, ils les attribuaient en grande partie à la supériorité intellectuelle de leurs soldats, et ils me disaient : « Lorsque, après les premiers combats, nos soldats se trouvèrent pour la première fois en présence des prisonniers autrichiens, qu'ils virent de près et interrogèrent ces hommes, dont beaucoup savaient à peine distinguer leur droite de leur gauche, il n'y en avait pas un seul qui ne se regardât comme un dieu, comparé à dételles gems, et cette conviction décupla nos forces. »
Sentiment du devoir.
Je dois encore signaler une qualité qui caractérise tout particulièrement la nation prussienne, et qui contribue à accroître la
valeur morale de son armée : c^est le sentiment du devoir. Il est développé à un tel degré dans toutes les classes du pays, qu'on ne cesse de s'en étonner, plus on étudie le peuple prussien. N'ayant pas à rechercher les causes de ce fait-, je me borne à le citer. La preuve la plus remarquable de cet attachement au devoir est fournie par le personnel des employés de tous grades des diverses administrations de la monarchie; payés avec une parcimonie vraiment surprenante, chargés de famille le plus souvent, les hommes qui composent ce personnel travaillent tout le jour avec un zèle infatigable, sans se plaindre, sans paraître ambitionner une position plus aisée. « Nous nous gardons bien d'y toucher, me disait ces jours derniers M. de Bismark, cette bureaucratie travailleuse et mal payée nous fait le meilleur de notre besogne, et constitue une de nos principales forces. »
Éléments de supériorité matérielle.
Services spéciaux, organisés en permanence.
Comme élément de supériorité matérielle à l'avantage de la Prusse, je citerai d'abord la facilité que lui donne son organisation militaire pour créer certains services spéciaux, tels que les compagnies de porteurs de blessés, les compagnies de chemins de fer, les divisions télégraphiques, etc. J'ai fait connaître, dans mes rapports de 1866, tous les détails relatifs à ces divers services; j'en ai indiqué les fonctions et la composition en personnel et en matériel; ici je me bornerai à rappeler que, grâce à l'institution -de la landwehr, ces services sont organisés sans que l'effectif des combattants de l'armée s'en trouve diminué, et qu'ils le sont à l'avance , en temps de paix, d'une façon permanente. Un mot cependant sur les compagnies de porteurs de blessés. Nous ne les adoptons pas en France; mais il serait question, je crois, de désigner, dans chaque compagnie d'infanterie, au moment de l'entrée en campagne, quatre ou cinq hommes chargés du soin de relever les blessés.
C'est quelque chose, et pourtant on reconnaîtra que des compagnies organisées d'avance, avec des fonctions et une instruction bien définies, rendraient de meilleurs services. Si l'institution des compagnies de porteurs de blessés n'avait qu'un but philanthropique, on pourrait s'en passer; mais leur influence dans les combats paraît incontestable. Qu'avons-nous va, en effet, sur les champs de bataille d'Italie? Dès qu'un soldat élait blessé, ses trois ou quatre voisins quittaient les rangs, sous prétexte de l'emporter. Ce grave inconvénient ne serait-il pas diminué si les soldats savaient qu'un service suffisant et spécial se trouve organisé de longue main, dans de bonnes conditions, pour secourir les blessés sur le champ de bataille même? En Prusse, on compose les compagnies de porteurs de blessés, d'hommes de la landwehr, présentant toutes les garanties désirables de moralité et de bonne conduite. Il est à craindre que nos quatre ou cinq hommes par compagnie n'offrent pas ces garanties au même degré.
Tir de l'infanterie.
Si notre fusil modèle 1866 a toutes les qualités qu'on lui prête, non-seulement la France n'aura rien, à envier à la Prusse, quant à l'armement de l'infanterie, mais elle' lui sera supérieure. On ne saurait nier, cependant, qu'à comparer les tempéraments des deux nations, les feux de l'infanterie prussienne seront, toutes choses égales, plus redoutables que ceux de l'infanterie française. Le soldat prussien, moins impressionnable que le nôtre, tirera avec plus de sang-froid et de justesse. Cette conviction est répandue dans toute l'armée prussienne, et je l'entends exprimer très-souvent. J'ajouterai que nous ne saurions apporter une trop grande attention à l'instruction du tir. En Prusse, on y met un soin extrême. Il est délivré, à chaque bataillon, 120 cartouches par an et par homme, quelle que soit son ancienneté de service, plus 4,000 cartouches pour les exercices d'ensemble.
En outre, l'artillerie donne aux bataillons, qui, après le tir, lui rendent plus du tiers du poids des balles employées, un certain
nombre de cartouches proportionnel à cet excédant. On fait tirer ces dernières aux moins habiles tireurs, d'où il résulte que chaque soldat consomme, par an, plus de 130 cartouches. Tous les officiers du régiment participent à l'instruction pratique et sont portés sur les registres du tir. Les colonels, les généraux assistent aux examens de fin d'année pour bien montrer l'importance qu'on attache à ces exercices, car on a compris, depuis longues années, que plus l'arme du soldat de l'infanterie est perfectionnée, plus il est nécessaire d'apporter de soins à l'instruction du tir.
Tir de l'artillerie.
Il faudrait en prendre notre parti si la guerre venait à éclater : le matériel d'artillerie prussien est très-supérieur au nôtre. A la vérité, nos affûts de campagne sont plus légers que les affûts prussiens ; nos pièces attelées sont plus mobiles ; mais les deux pièces de campagne prussiennes (le 4 et le 6) tirent beaucoup plus juste que les nôtres, et elles ont une portée pi us grande. Le mémoire allemand que j'ai joint à mon rapport du .20 février dernier ne laisse subsister aucun doute à ce sujet. En outre, les pièces prussiennes peuvent tirer plus vite que les nôtres. D'où vient que bon nombre de nos officiers d'artillerie ne considèrent pas cela comme un avantage et prétendent que notre canon tire avec une vitesse suffisante. Comme s'il ne se présentait pas à la guerre des circonstances où il serait désirable de pouvoir lancer dans un temps donné, soit sur des troupes, soit contre de l'artillerie, un nombre de projectiles plus grand d'un quart ou d'un cinquième?
Quant à la plus grande justesse du tir des canons prussiens, c'est là un point tellement essentiel que j'en ferai l'objet d'un rapport spécial.
Pource qui concerne le personnel de l'artillerie prussienne, il n'est pas, comme instruction, à la hauteur du nôtre, par la raison que les artilleurs prussiens servent à peine deux ans dans l'armée active. Quant aux officiers, bien qu'à l'inverse de ce qui se passe en France, ils jouissent de moins de considération que ceux des
autres armes, leur instruction militaire ne le cède en rien à celle des officiers français.
Artilleries prussienne et autrichienne.
C'est ici le lieu de parler, comme digression, d'une erreur accréditée depuis la guerre de 1866. On a écrit et répété que l'artillerie autrichienne est supérieure à l'artillerie prussienne. Ce jugement est de source autrichienne, ce qui aurait dû engager à s'en méfier. Pour qui connaît les faits de la campagne de Bohème et veut se rendre compte des choses, l'erreur est complète. Si l'on s'était borné à dire que, dans la guerre de 1866, l'artillerie autrichienne a causé plus de dommages à l'artillerie prussienne qu'inversement, on aurait raison.
La Prusse était en train de construire son nouveau matériel en acier (le 4 et le 6), elle fut obligée d'entrer en campagne avec un tiers de canons en bronze de 12 lisses. Or, ce dernier matériel ne fut d'aucune utilité, car il n'est pas une circonstance où les pièces de 12 lisses aient pu se mettre en batterie devant les pièces rayées et à longue portée de l'artillerie autrichienne. Tous les officiers d'artillerie prussiens m'ont avoué qu'elles n'ont constitué qu'un véritable embarras depuis le premier jusqu'au dernier jour.
Par les circonstances stratégiques de la guerre, l'offensive, dans la plupart des combats, fut prise par les Prussiens : à Nachod, à Skalitz, à Trautenau, leurs divisions, en débouchant des défilés, trouvèrent les Autrichiens déjà formés, d'où il résulte que les difficultés durent être plus grandes pour l'artillerie prussienne, qui, sur un terrain inconnu, eut à choisir rapidement des positions convenables. La bataille de Kœniggraetz en offre l'exemple le plus frappant. L'artillerie autrichienne occupait d'avance, couverte par des épaulements, toutes les positions culminantes des hauteurs qui S'étendent de Maslowedod à Prim, tandis que l'artillerie prussienne, qui attaquait, eut à vaincre les difficultés qu'entraîne le choix rapide d'emplacements favorables sur un terrain dominé.
Ainsi donc, l'artillerie prussienne, pendant la guerre de Bohême,
ne put lirer aucun parti du tiers de son matériel, et c'est à elle que fut dévolu le rôle difficile dans les divers combats.
Telle est la double raison pour laquelle l'artillerie autrichienne a, de fait, causé un grand dommage à l'artillerie prussienne. Mais, je le répète, il est faux de prétendre que la première lui soit supérieure. Le matériel prussien est meilleur, en effet, que le matériel autrichien, comme il résulte du rapport allemand que j'ai adressé le 20 février dernier, et les officiers d'artillerie prussiens sont plus instruits que les officiers d'artillerie autrichiens. J'ignore s'il y a une grande différence dans l'instruction des troupes.
Je n'ai voulu, par cette digression, que relever une erreur qui s'accrédite de plus en plus. Ce qui a pu contribuer à la faire naître, c'est qu'à Koeniggraetz une partie de l'artillerie autrichienne a montré un dévouement héroïque, en essayant de couvrir la retraite vers la fin de la journée.
Voici, d'après ce qui précède, le résumé des divers éléments de supériorité particulière à l'armée prussienne :
Sentiment profond et salutaire que le principe du service militaire obligatoire répand dans l'armée, qui renferme toute la partie virile, toutes les intelligences, toutes les forces vives du pays, et qui se regarde comme la nation en armes;
Le niveau intellectuel de l'armée plus élevé que dans aucun pays, grâce à une instruction générale plus vaste, répandue dans toutes les classes du peuplé;
A tous les degrés de la hiérarchie, le sentiment du devoir beaucoup plus développé qu'en France;
Services spéciaux (compagnies des chemins de fer, compagnies de porteurs de blessés, télégraphie) organisés à demeure, avec le plus grand soin, et sans diminution du nombre des combattants ;
Feu d'infanterie plus redoutable, grâce au tempérament particulier aux Allemands du Nord et aux soins extrêmes apportés à l'instruction du tir;
Matériel d'artillerie de campagne bien supérieur au nôtre, comme justesse, portée et rapidité de tir.
Supériorité de l'état-major prussien.
Mais de tous les éléments de supériorité dont la Prusse tirerait avantage dans une guerre prochaine, le plus grand, le plus incontestable, sans contredit, lui serait acquis par la composition de son corps d'officiers d'élat-major.
Il faut le proclamer bien haut, comme une vérité éclatante, l'état-major prussien est le premier de l'Europe; le nôtre ne saurait lui être comparé. Je n'ai pas cessé d'insister sur ce sujet dans mes premiers rapports de 1866, et d'émettre l'avis qu'il était urgent d'aviser aux moyens d'élever notre corps d'état-major à la hauteur du corps d'état-major prussien. Persuadé que, dans une guerre prochaine, l'armée de l'Allemagne du Nord tirerait de la composition de son corps d'état-major de sérieux avantages, et que nous aurions à nous repentir cruellement peut-être de notre infériorité, je reviens sur cette question, selon moi la plus grave de toutes. Je ne le dissimulerai pas; ma conviction est telle à cet égard, qu'ici je jette le cri d'alarme: Caveant consules! Je croirais manquer à un devoir en agissant autrement.
Je vais donc faire connaître le mode de formation de l'état-major prussien et les principes qui lui servent de base. On comprendra facilement alors les raisons de la supériorité de ce corps sur celui de l'état-major français.
Lorsque j'arrivai à Prague, pendant l'armistice de 1866, c'est avec des officiers d'état-major que je nouai mes premières relations. Je fus tout d'abord frappé de leur mérite; chez tous, sans exception, je reconnus une intelligence remarquable, le savoir militaire le plus étendu. A mesure que je fréquentai un plus grand nombre de ces officiers, mon étonnement augmenta. A tous les degrés de la hiérarchie, je trouvai des officiers sérieux, pleins d'instruction et de jugement.
Il était intéressant de rechercher les causes d'un pareil fait et je me suis mis à étudier l'organisation du corps d'état-major prussien.
Composition de l'état-major prussien.
En Prusse, il n'existe ni loi, ni règlement relatifs à la composition de rélat-major. On est parti de ce principe très-juste que, de tous les officiers de l'armée, ceux de l'état-major doivent être les plus intelligents et les plus instruits. S'il importe, a-t-on dit, qu'un officier commandant une compagnie ou un escadron n'ait pas des connaissances militaires très-étendues, il en est tout autrement pour un officier d'élat-major. Ses fonctions si diverses, l'influence que ses rapports de toute nature peut exercer sur la décision des généraux, aujourd'hui surtout que les armées sont nombreuses et les théâtres d'opérations très-vastes, l'obligent à posséder une instruction variée et une aptitude spéciale (1).
Une fois admis ce principe que, de tous les officiers, ceux de l'état-major doivent être les plus capables, qu'a-t-on fait pour en faciliter l'application? On est convenu de recruter ces officiers parmi ceux de toute l'armée, à quelque arme qu'ils appartiennent, et de faire aux jeunes gens qui se présenteront des avantages sérieux sous le rapport de l'avancement, tout en se réservant la faculté de renvoyer de l'état-major ces officiers à un moment quelconque de leur carrière, s'ils ne fournissaient plus la preuve du zèle et de l'aptitude convenables. La conséquence de ces dispositions est forcément celle-ci : il ne se présente pour l'état-major que de jeunes officiers ambitieux, intelligents et travailleurs; ambitieux, parce qu'ils désirent avancer plus vite; intelligents et travailleurs, parce qu'ils savent qu'en ne satisfaisant pas aux études exigées, ils s'exposeront à être renvoyés au service de leur arme.
Pour bien comprendre le genre d'avantage qu'on fait aux officiers d'état-major, il faut savoir que l'armée prussienne n'a pas de loi sur l'avancement et qu'on n'y avance qu'à l'ancienneté. A la vérité,
(4) Frédéric, dans ses Mémoires, insiste beaucoup sur la nécessité d'avoir des officiers d'état-major instruits et intelligents. Il attribue aux défauts de ces officiers les pertes des batailles de Malplaquet et de Lutzen.
le Roi se réserve le droit de nommer par choix, au grade supérieur, un officier quelconque, mais il n'en use que très-exceptionnellement, et, comme la proportion du nombre des officiers ainsi promus ne dépasse pas l/30e à l/40e, on peut dire d'une manière générale, je le répète, que l'avancement des officiers n'a lieu qu'à l'ancienneté. Or les officiers admis à l'état-major gagnent, en moyenne, sept ou huit ans sur les autres officiers de l'armée.
Recrutement des officiers d' état-major.
J'entre maintenant dans les détails propres à faire connaître les mesures employées en Prusse pour composer le corps d'étatmajor.
L'armée prussienne, ou aujourd'hui l'armée de la Confédération de l'Allemagne du Nord, formée, comme on sait, de corps d'armée permanents, a aussi un chef d'état-major permanent : c'est le général de Mollke.
Il est, de plus, le chef presque absolu de l'état-major, considéré comme corps à part; c'est lui qui choisit les officiers destinés à y être admis et employés : c'est lui qui les nomme d'un grade à l'autre (le ministre se bornant à. ratifier); c'est lui, enfin, qui les répartit dans les divers services de l'armée. Son pouvoir est discrétionnaire', pour ainsi dire, et cette situation, qui se comprendrait à peine en France, paraît ici toute simple, tant à cause du mérite et de l'intégrité reconnus du général de Moltke, qu'en raison de la composition de l'armée en corps permanent.
Tout lieutenant, quelle que soit son arme, a la faculté, après trois années de grade passées au régiment, de s'offrir pour entrer à l'Académie de guerre (Kriegs Académie), instituée à Berlin. C'est une école d'enseignement militaire supérieur, sans égale en Europe, tant par le mérite des professeurs que par la nature et l'étendue des études. Ce n'est pas une école spéciale d'état-major, son but est plus vaste. Il consiste à familiariser des officiers de choix et de bonne volonté avec les parties élevées de l'art de la guerre, en leur donnant une instruction qui serve de base à leur
développement intellectuel ultérieur, et qui les rende aptes au service de l'état-major et au commandement supérieur des troupes (1). Je me dispense, en joignant à ce rapport un exemplaire de Y Instruction qui vient de paraître, relative aux cours de l'académie, de donner le programme complet des études. Je dirai seulement qu'il embrasse les branches suivantes : tactique (théorique et appliquée), histoire des guerres, armement, fortifications passagère et permanente, histoire des sièges, levers de terrain (théorie et pratique), service de l'état-major : géographie militaire, administration; et comme sciences accessoires, les mathématiques, la géodésie, l'histoire universelle, la littérature, les éléments de philosophie, la géographie générale, la chimie, la physique expérimentale, enfin les langues française, anglaise et russe.
A la suite d'examens sérieux, auxquels se présentent environ 120 lieutenants chaque année (je prends des chiffres moyens), il en entre à l'Académie 40, tous avec le désir, plus ou moins avoué, de parcourir la carrière d'officier d'état-major. La durée des études est de trois ans, datant du 1er octobre.
Les cours de la première année durent neuf mois, après lesquels les officiers rentrent à leurs régiments respectifs, où ils restent pendant les trois mois suivants (du 1er juillet au 1er octobre), pour prendre part aux manœuvres dilesd'automme.
Il en est de même de la deuxième année.
C'est dans la troisième année que les élèves reçoivent plus particulièrement l'instruction nécessaire aux officiers d'état-major, et le dixième mois est employé à faire, sous la conduite des professeurs, de préférence dans un pays accidenté, un voyage dit voyage d'étatmajor : reconnaissances, appréciation du terrain, croquis militaires, campement des troupes, problèmes à résoudre, etc.
(1) Aujourd'hui presque tous les généraux de l'armée prussienne sont d'anciens élèves de l'académie de guerre et les trois quarts ont servi dans l'état-major. La proportion ira en augmentant. — L'école polytechnique, celles de Metz et deSaint- Cyr, ne sont que des écoles spéciales, comparées à l'académie de guerre avec son programme si vaste.
Premier choix fait parmi les élèves de l'Académie.
Ces trois années écoulées, tous ces lieutenants, sans examens de sortie ni liste de classement, sont renvoyés à leurs régiments. Les professeurs et le directeur de l'Académie désignent au général de Mollke ceux qui se sont montrés les plus capables et les plus studieux. On en choisit douze, en ayant soin qu'il figure dans ce nombre des officiers des différentes armes (infanterie, cavalerie, artillerie), et, dans le courant de l'année qui suit leur sortie de l'Académie, on les détache pour six ou neuf mois chacun dans un régiment d'une autre arme que la sienne. Ceux qui, pendant ce stage, ont témoigné du zèle et de l'aptitude nécessaires, sont acceptés par le général de Mollke, qui les appelle à Berlin au grand état-major général pour faire le service, comme on dit ici. Ils conservent l'uniforme et le caractère d'officiers de leur arme. Le temps que ces officiers passent au grand état-major général (un an et demi ou deux ans) a une importance capitale pour leur carrière à venir, car, ils sont là comme dans une école supérieure spéciale d'état-major, dont le chef est le général de Mollke lui-même. Celuici, en les instruisant, apprend à les connaître et à les juger. Il a soin de les familiariser successivement avec les travaux propres à chacune des six subdivisions qui composent le grand état-major général; il leur fait des conférences, leur donne à rédiger des mémoires sur des sujets qu'il choisit, lit et critique ces productions devant les officiers réunis, sans jamais en faire connaître l'auteur, aussi bien pour ne pas froisser les moins instruits que pour ne pas exciter la vanité des plus capables.
Deuxième choix.
Après ce séjour des officiers au grand état-major général, le choix du général de Moltke est fait, mais sans que les officiers le connaissent. Il pourrait donner de suite le caractère d'officier d'état-major à ceux qu'il a reconnus les plus aptes à ce service; mais pour ne pas froisser leurs concurrents, il renvoie une der-
nière fois, dans leurs régiments respectifs, tous les officiers indistinctement.
Ces derniers y sont laissés et continuent la carrière dans leurs armes, en ne conservant que le souvenir des épreuves subies : les autres sont promus, après quelques mois, au grade de capitaine et désignés comme officiers de l'état-major, dont ils revêtent l'uniforme.
Promotion au choix au grade de capitaine.
Le général de Moltke, toujours comme major général permanent de l'armée, répartit ces capitaines, selon les besoins, dans les différents services. Il conserve les uns au grand état-major général, en les employant à des travaux pour lesquels ils ont montré des dispositions particulières, et il envoie le plus grand nombre aux états-majors des corps d'armée ou des divisions, dont ils auront à apprendre le service spécial. Mais on se garde bien, dans ces états-majors, de charger ces officiers de travaux d'écritures qui absorberaient leur temps. Ces travaux sont faits par des sousofficiers et des soldats, sous la seule surveillance des officiers, qui peuvent ainsi, a rencontre de ce que nous voyons en France, consacrer leur temps à des choses plus utiles et plus dignes d'eux.
Au bout de deux ans ou deux ans et demi, ces capitaines cessent de faire le service d'officiers d'état -major, et, pour éviter de les mettre en contact avec leurs anciens camarades de régiment, qu'ils ont devancés, on les place dans un régiment autre que celui où ils avaient servi comme lieutenants. Là, chacun reçoit, selon son arme, le commandement d'une compagnie, d'un escadron ou d'une batterie.
| Promotion au choix au grade de chef d'escadron.
Après deux ans moyennement de ce service dans la troupe, ils sont promus au choix au grade de chef d'escadron, et reprennent la qualité et l'uniforme d'officier d'état-major. Le général de Moltke
les emploie comme tels, selon les besoins du service, soit à l'armée dans les états-majors, soit à Berlin à l'état-major général.
J'insisterai ici sur le système d'épreuves et d'épuration continuelles auquel le corps d'état-major est soumis; car si l'on venait à reconnaître que parmi les capitaines employés, comme je l'ai dit plus haut, soit au grand état-major général, soit aux états-majors de corps d'armée ou de division, il s'en trouvait dont le zèle se fût ralenti ou dont l'aptitude générale eût été appréciée trop haut, on ne les nommerait pas au choix chefs d'escadron, et on les laisserait au service de leur arme, sans jamais les remployer comme officiers d'état-major.
Avant d'aller plus loin, je dirai que ce qui constitue le grand avantage fait aux officiers d'état-major, c'est précisément le passage rapide du grade de capitaine à celui de chef d'escadron. Ils gagnent d'un de ces grades à l'autre moyennant six à sept ans; ils avaient gagné un an à leur promotion comme capitaine; total, sept à huit ans (1).
Passage alternatif de l'état -major a la troupe.
Parvenus au grade de chef d'escadron, les officiers d'état-major n'ont plus, comme avancement, d'avantages particuliers; mais chose digne de remarque, ils restent soumis à cette règle constante qu'à tous les degrés de la hiérarchie, ils ne sont promus au grade supérieur qu'après être sortis chaque fois de l'état-major, pour rentrer un an, au moins, au service de l'armée. Ainsi, un an au moins avant l'époque où il pourra être nommé lieutenant-colonel, le commandant d'état-major reçoit le commandement effectif d'un bataillon ou de plusieurs escadrons ou de plusieurs batteries; de même, le lieutenant-colonel est placé à la tête d'un régiment d'infanterie, de cavalerie ou d'artillerie, un an environ avant sa promotion au grade de colonel.
(4) Comme on doit le penser, ces officiers sont un sujet de jalousie pour le reste de l'armée. Mais ce sentiment n'est que très-limité, parce qu'on tient compte aux officiers d'état-major de leur mérite réel et des travaux incessants auxquels ils sont soumis.
ix. 5
Ces officiers ne perdent donc ni l'habitude du cheval, ni celle du commandement des troupes.
Officiers d'élite recherchés pour l'état-major dans touie L'armée.
Mais là ne se bornent pas les soins de toute nature employés pour constituer un corps d'état-major d'élite. Les officiers dont il a été question jusqu'ici proviennent tous d'une même origine : ce sont 12 élèves choisis sur 40, qu'on avait admis à l'académie de guerre, sur 120 qui s'y étaient présentés. Or, on s'est dit que parmi les nombreux lieutenants de l'armée, avant trois années de grade, ilse trouve sûrement des sujets distingués qui, par une raison ou par une autre, ne se sont pas présentés à l'Académie, et que, même parmi les 80 exclus, il peut s'en rencontrer de très-capables : on n'a pas voulu négliger cette autre chance de recruter de bons officiers pour l'état-major, et voici comment on agit :
Les colonels de l'armée sont invités à proposer aux généraux, et ceux-ci au général de Moltke, les officiers de leurs régiments qui se distinguent par l'étendue de leurs connaissances, le goût du métier ou leurs aptitudes, et il faut dire que, sur ce point, il y a plutôt à modérer qu'à exciter le zèle des chefs de corps, qui désirent généralement faire valoir leurs officiers et leur procurer un avancement rapide. Le général de Moltke envoie aux officiers désignés des questions à étudier, des problèmes à résoudre, et, s'il les juge capables, il les appelle auprès de lui au grand étal-major général. S'ils lui donnent là des preuves de qualités réelles, le général de Moltke les nomme officiers d'état-major et les emploie en conséquence. Dans le cas contraire, il les renvoie à leurs régiments, où ils sont pendant quelque temps, il est vrai, le sujet des plaisanteries de leurs camarades.
J'ai dit plus haut que, dans les états-majors des corps d'armée et des divisions, les travaux d'écriture, stérile occupation pour des officiers, sont faits par des sous-ofïiciers et des soldats, ce qui permet aux officiers d'employer leur temps d'une façon plus utile. Effectivement, en dehors du service proprement dit, les généraux leur donnent des questions militaires à étudier, et annuellement le
chef d'état-major de chaque corps d'armée fait avec tous les officiers un voyage dit d'état-major, pour confirmer ou étendre les connaissances acquises. Les officiers du grand état-major général de Berlin font aussi, sous la direction même du général de Mollke, tantôt dans une province, tantôt dans une autre, un voyage semblable, dont la durée est de quinze jours à trois semaines.
Motifs de la supériorité de l'état-major prussien.
On doit comprendre, par ce qui précède, les raisons de la supériorité du corps d'état-major prussien : 1° le choix se fait sur toute l'armée, puisque tous les lieutenants, sans distinction d'arme, sont appelés à concourir ; 2° il ne se présente que des officiers ambitieux, intelligents et travailleurs; ambitieux, car ils désirent avancer rapidement; intelligents et travailleurs, car ils savent qu'on les soumettra, pendant toute la durée de leur carrière, à un système d'épuration et à un travail incessant.
C'est ainsi qu'en partant de ce principe juste, qui veut que les officiers d'état-major soient l'élite de l'armée, et qu'en l'appliquant à l'aide d'un moyen simple, celui d'un avantage fait aux officiers d'état-major sous le rapport de l'avancement, la Prusse est par* venue à composer le corps le plus instruit de l'Europe. Plus j'ai d'occasions de le comparer au nôtre, plus je suis frappé de sa supériorité. Non pas que notre état-major ne compte des officiers aussi distingués que les meilleurs de l'état-major prussien, mais celui-c^ n'en a pas de médiocres, et combien, au contraire, n'en comptonsnous pas dont l'instruction est plus qu'insuffisante! Combien n'en trouve-t-on pas chez nous qui ne savent pas lire sur une carte, qui n'ont aucune connaissance des manœuvres des diverses armes, qui n'ont jamais étudié une campagne des temps modernes, qui, enfin (on a pu le voir dans la campagne de 1859), ne savent même pas choisir un campement convenable pour une brigade d'infanterie ou un régiment de cavalerie (1) ! Ici, rien ne pareil : de tels officiers
(1) On pourra croire que j'exagère, et on dira peut-être que, pour bien choisir
ne seraient pas admis dans l'état-major, ou bien on les exclurait aussitôt leur incapacité reconnue.
Il ne m'appartient nullement d'indiquer les moyens de relever de son infériorité notre corps d'état-major, mais je cherche en vain de quel principe nous partons comme base de son organisation. Admettons-nous, comme en Prusse, que les officiers d'état-major doivent être l'élite de l'armée? Nullement. Chez nous, le recrutement des officiers d'état-major est laissé au hasard d'un seul examen passé à vingt et un ans, puisque nous le prenons, en majeure partie, parmi les premiers numéros sortis de Saint-Cyr.
Franchement, y a-t-il là pour toute la durée d'une carrière qui, selon le précepte prussien, n'admet pas de médiocrité, la moindre garantie d'un jugement sain, d'un goût prononcé au travail, d'une aptitude spéciale? Et pourtant ces jeunes gens sont et resteront officiers d'état-major quand même jusqu'à leur retraite. Qu'après leur sortie des écoles, ils ne manifestent aucun goût pour l'état militaire, aucune disposition, qu'ils s'adonnent à la paresse et vivent dans l'ignorance, qu'importe ! nous confierons pendant la guerre à ces officiers incapables ou dégoûtés les fonctions qui exigenlsle plus d'activité, le plus de jugement, les connaissances les jdIus étendues ! Voilà cependant où nous conduit l'absence de tout principe. Gomme on comprend tout autrement en Prusse ces importantes fonctions ! Je le répète, on y excuse la paresse ou la médiocrité chez un officier quelconque, hormis celui de l'état-major. Et, pour ne parler que des aptitudes physiques, croit-on rencontrer ici, comme en France, des officiers hors d'état de faire une lieue à cheval à grande vitesse? Je sais de près ce qui concerne l'étatmajor prussien, et j'affirme que le général de Moltke exclurait de
le campement des 'troupes, des officiers d'état-major prussiens qui n'ont pas fait la guerre ne s'en tireront pas mieux que les nôtres. Mais niera-t-on les avantages de ces voyages d'état-major faits, soit par les élèves de l'Académie, soit par les officiers d'état-myjor des corps d'armée, soit par ceux du grand état-major général sous la direction du général de Moltke, voyages où sont posées et résolues toutes les questions relatives à la connaissance du terrain, au campement des troupes, à la fortification, etc.
cette arme, sur-le-champ, tout officier impropre au service à cheval. Lui-même donne l'exemple et monte à cheval tous les jours.
En général, et il importe de ne pas l'ignorer en France, on prend ici incessamment les soins les plus minutieux pour qu'en toutes choses, civiles ou militaires, les détails d'organisation et d'exécution approchent de la perfection. Mais ces soins se portent particulièrement sur l'armée. C'est l'application constante du principe laissé par le grand Frédéric à ses successeurs : « 11 faut que la Prusse soit toujours en vedette. » S'il m'était permis d'employer à ce sujet une comparaison tirée du vocabulaire des courses de chevaux, je dirais aujourd'hui la nation prussienne est, sous tous les rapports, en plein d'entraînement.
Mon intention n'est pas d'insister sur tous les détails défectueux particuliers à noire corps d'élat-major, sous le double rapport de l'organisation et de l'instruction ; mon but est simplement de faire comprendre les raisons qui placent l'état-major prussien bien audessus du nôtre. Cependant, comment ne pas s'affliger de la position faite à ces nombreux officiers qui, en France, passent des années entières, celle où l'homme jouit de toute la plénitude de ses facultés, dans un bureau d'état-major général, occupés exclusivement à un travail d'écritures que ferait aussi bien tout sous-officier intelligent? Que de temps, que d'intelligence perdus? Et comment s'étonner, après cela, que nos officiers servent de sujet de risée, même à des feuilles militaires autrichiennes, comme on peut s'en convaincre en lisant certains numéros du Camarade, publié à Vienne. Elle les appelle des encroûtés, qualifient leurs fonctions ^indignes d'un officier, et se moquent de leur attitude devant la troupe. Quant aux officiers prussiens intelligents, ils s'étonnent d'autant plus du mode d'organisation de notre état-major, qu'ils rendent pleine justice à notre armée sous les autres rapports. Mais ils se refusent à comprendre qu'on sort officier d'état-major quand même, par le seul fait d'avoir passé, à 21 ans, un bon examen de sortie d'une école militaire ; ils n'admettent pas qu'un officier d'état-major ne puisse pas faire, au besoin, plusieurs lieues de plein; galop, qu'il ne parle pas au moins une langue étran-
gère (1), qu'il n'ait jamais commandé ni une compagnie, ni un bataillon, ni un régiment, et ils m'en expriment souvent leur surprise.
Et maintenant, est-ce à dire qu'il faille adopter pour notre étatmajor l'organisation prussienne ? Évidemment non. Y songeât-on, qu'on en serait empêché par le mode d'avaneement général des officiers de l'armée, qui est tout autre chez nous. Mais un même problème (il consisterait ici à former le meilleur état-major possible) a souvent plusieurs solutions, qui dépendent des données premières. En supposant que nous reconnaissions la nécessité de perfectionner noire état-major, la première 'question serait de savoir si le principe posé en Prusse, principe qui exige que l'étatmajor soit l'élite de l'armée, ne doit pas être adopté comme éminemment juste. Ce principe admis, les conséquences, comme application, en découleraient sans grande difficulté.
Je terminerai le présent travail en déclarant que, dans ma conviction, il est urgent d'aviser au moyen de relever notre corps d'état-major de son état d'infériorité. Soit dit encore une fois, celle infériorité est trop réelle, trop évidente pour quiconque voudra se donner la peine d'étudier l'état-major prussien. Et c'est sans exagération, après un examen approfondi, après mûre réflexion, que j'ai dit plus haut : La composition de l'état-major prussien constituerait, dans une guerre prochaine, le plus sérieux élément de supériorité en faveur de l'armée prussienne.
J'ai été à même, lors de mon séjour en Bohême, et depuis, de connaître bien des faits qui, par leur caractère individuel, ne peuvent trouver place dans les relations officielles de la guerre de 1866. Il en est résulté pour moi celte vérité incontestable : c'est que les armées prussiennes ont dû une grande part de leurs succès aux officiers d'état-major. On n'exagérerait pas en disant que ce sont ces officiers seuls qui ont dirigé la campagne de 1866. Que de faits
(1) Voir, à ce sujet, page 65 de l'Instruction jointe à mon rapport, les raisons pour lesquelles il est nécessaire que tout officier d'état-major prussien sache le français. Les mêmes raisons obligeraient tout officier d'état-major français à savoir l'allemand.
je pourrais citer où les officiers qui composaient, soit les grands états-majors généraux, soit des états-majors de corps d'armée, ont donné les preuves les plus réelles d'un jugement droit d'une véritable intelligence de la guerre, d'un zèle extrême! Sans parler du général de Moltke, quel est le général en chef qui ne s'estimât très-heureux d'avoir pour chef d'état-major, soit le général Voigts Rhetz, soit le général de Blumenthal, officiers de la plus haute dislinction, qui remplissaient ces fonctions pendant la campagne, l'un à la première, l'autre à la deuxième armée? Et que de qualités précieuses, que de connaissances de toute nature chez les officiers d'état-major, colonels, chefs d'escadrons, capitaines, qui servaient sous leurs ordres ! Je n'en connais pas un que tout gêné** rai ne fût heureux d'employer à la guerre. Quelle garantie, je dirais presque quelle assurance et quelle tranquillité ne donnent pas à un général en chef des états-majors ainsi composés d'officiers intelligents, instruits et dévoués à leurs devoirs !
Ma conviction est trop entière pour que je ne l'exprime pas une dernière fois : Méfions-nous de l'état-major prussien!
Berlin, 23 avril 1868.
Du désarmement.
Ceci m'amène à dire quelques mots de cette singulière question du désarmement des puissances, question qu'on soulève de temps à autre, et dont les journaux s'occupent aujourd'hui plus que jamais. Quelle absence de sens commun dans les articles que ces journaux donnent en pâture à l'avidité publique ! Quelle ignorance des institutions des pays étrangers ! On ne se demande même pas ce qui constitue pour une puissance un désarmement, et on confond ce mot avec celui du licenciement.
Jl faut reconnaître qu'on a quelque peine à donner du mot désarmement une définition précise. D'abord, comme il n'y a pas deux puissances dont l'organisation militaire soit la même, il ne saurait avoir exactement le même sens pour elles. Ensuite, à ne consi-
dérer qu'une même puissance, la France, par exemple, qu'est-ce qui constitue au juste un désarmement, et où commence-t-il? Estce un licenciement, ce qu'on regarde d'ordinaire comme équiva lent à un désarmement? Encore faudra-t-il savoir ce qu'on licenciera. Serais-ce une partie de l'armée qui est sous les drapeaux, ou une partie de la réserve? Le licenciement sera-t-il provisoire ou définitif, sans rappel possible ? Tout cela paraît bien vague.
En cherchant au mot désarmement une signification précise qui s'applique à tous les pays, on ne trouve que celle-ci : diminution dans l'effectif des hommes qu'une puissance instruit et réserve pour la guerre. Le désarmement sera partiel, si cette puissance diminue son effectif dans une certaine proportion; il sera total si elle ne forme plus aucun soldat et qu'elle se borne à n'entretenir qu'une sorte de gendarmerie pour l'intérieur. Or, ce dont nos journalistes ne se doutent même pas, c'est qu'un désarmement partiel ou total, chose concevable, c'est-à-dire possible, pour la France, l'Autriche, l'Italie, l'Angleterre, en un mot pour toutes les puissances, est absolument impossible pour une seule, la Prusse.
Le mot de désarmement appliqué à la Prusse n'a, en effet, aucun sens. Pourquoi cela? A cause du principe du service obligatoire pour tous, principe fondamental des institutions militaires prussiennes, et l'on peut ajouter, de l'existence sociale delà nation. Il exige que tous les citoyens valides passent trois ans dans l'armée aclive, comme dans une école de guerre, et qu'ensuite ils servent quatre ans dans la réserve et cinq ans dans la landwehr. Autrement dit, tous les jeunes gens valides de vingt ans, c'est-à-dire 93,000 hommes (le contingent de 1868 pour la Confédération de l'Allemagne du Nord, était de 92,886 hommes), entrent chaque année dans l'armée ; ils y sont instruits pendant trois ans au métier des armes, et, cette instruction reçue, ils restent pendant neuf ans à la disposition de l'État.
La Confédération du Nord a, de la sorte, et comme conséquence de ses institutions, 300,000 hommes de 20 à 23 ans qu'on instruit au métier de la guerre; plus 600,000 hommes de 23 à 32 ans, qui ont été complètement instruits. Total : 900,000 hommes.
De Stofeel.
Ce rapport, le plus long et le plus curieux du baron de Stoffel, est une preuve évidente de l'insanité d'esprit à laquelle Napoléon était en proie, lorsqu'à la suite de l'incident Benedetti, sur lequel la lumière est faite aujourd'hui, il déclara la guerre à la Prusse.
C'est vraiment à n'y rien comprendre, et lorsqu'aujourd'hui on voit les pauvres Parisiens maudire l'homme de Sedan autant que les communeux, on doit comprendre leur haine pour ce chef imbécile quit fit entrer la France dans la série de tous les effroyables malheurs qu'elle subit, pour consolider sa dynastie.
Nous sommes loin aujourd'hui du jour glorieux où le petit Louis ramassait des balles à Sarrebruck.
Liste alphabétique, biographique, anecdotique de personnes ayant eu, à un titre quelconque, des rapports financiers avec l'Empereur, rédigée d'après les papiers trouvés aux Tuileries.
Notes sur les dépenses de la liste civile de Napoléon III.
Nous continuons aujourd'hui la publication de ce document si intéressant, dont la fin paraîtra dans le n° 10 des Papiers Secrets du Second Empire (1).
Lorsqu'on fera l'histoire du règne de Napoléon III, il sera indispensable de constater la liste si curieuse des rapports financiers de cette cour, grugée par ses créateurs, ses complices et bien d'autres.
Les annotations font pénétrer dans bien des mystères, donne le mot de nombre d'énigmes ; bref, ces commentaires sont d'un intérêt énorme.
(4) Voir les n«« 7 et 8.
Un M. d'Ornano meurt en 1865 : c'est le même sans doute, et l'Empereur solde un certain nombre de mémoires insignifiants, qui ont passé sous nos yeux.
Orsay (Le comte d% lié avec Louis-Napoléon en Angleterre, reçut sous la présidence une pension de 24,000 francs. Après sa mort pour liquider ses dettes en France, que M. Laffîte (août 1852) évalue à 30,484 francs .... Sa pension est affectée durant un an à- ses créancier.
Orsi, qualifié « ami du prince » dans une lettre de M. Bouffet-Montauban (1861), était en effet lié avant 1848 avec le prétendant. Il était, avec son associé, M. Armani, à la tête d'une entreprise industrielle (metaiiic lava) et financière. Leur maison recevait, dès cette époque, certains fonds déposés par le prince et destinés à divers paiements, par exemple aux pensions Gwynne, Brunetière, Gillemand, Wezyk.
Lel4marsl851,M.Orsiabesoinde5,000fr.
et les demande à M. Bure, pour un mois environ. Il est, au moins dès cette époque, représentant à Paris de la maison Orsi et Armani.
En 1852, c'est par ses mains que passent les remboursements Rapallo (250,000 francs).
En 1854, il lui est alloué, sur les fonds de l'intérieur, 50,000 francs
En 1856 et 1857, il louche 5,000 francs par mois; depuis 1858, régulièrement, par mois, 1,000 francs ; ce qui donne à penser qu'il était pour le prince autre chose et plus qu'un banquier et qu'un dépositaire. .....
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