CABINET DU PRÉFET
Paris, le 10 février 4870.
Mon cher Piétri,
» J'ai reçu vos dix billets de mille ; ils sont arrivés aussi neufs qu'ils étaient partis. Nous serons prêts pour le mois d'août, mais on travaille peu en ce moment, à cause de la grosse mer.
» Nous sommes éreintés ; on se couche tous les matins à cinq heures, et il me tarde que le carême arrive : il y a un peu trop de princes à la clef, mais ils sont bons princes, et il ne faut pas s'en plaindre; cela fait bien dans le Sport et la Gazette des Etrangers. Je demande plus que jamais à rester ici, surtout quand je serai de première classe.
Votre bien dévoué,
G. d'Auribeau.
(Octobre 1858.) Mon cher Piétri,
Je suis (sic) passé, il y a cinq jours, avec Mme d'Auribeau, par Paris, me rendant en toute hâte à Chantilly, auprès de mon-beau père, qui a
une attaque d'apoplexie; je l'ai quitté, il y a deux jours, un peu mieux; mais il a quatre-vingt-quatre ans! je n'ai pas cherché à vous voir, je n'avais rien de bien important à vous dire. Je suis revenu ici pour le départ de la reine (d'Espagne). Il a eu lieu ce matin à sept heures du malin (sic). Un temps affreux, peu de monde, pas de manifestations; la Reine, très-émue et très-affectueuse.
» Je vous envoie une copie delà lettre qu'elle m'a remise en parlant.
» Je vous adresse également le manifeste de Marfori, cette pièce curieuse; si vous y comprenez quelque chose, vous voudrez me le dire. La rectification insérée au numéro suivant du Mémorial, que je vous adresse également, prouve bien l'authenticité de la note.
» Marfori est parti hier de Pau pour Paris; il a coupé ses favoris, sans doute pour éviter que les Parisiennes ne le reconnaissent et ne se l'arrachent.
» Le comte de Ezpeleta le remplace auprès delà Reine; c'est un excellent homme qui n'est pas Marfori du tout.
» Les terrains de Saint-Esprit ont été mis en adjudication hier. Un seul lot a été vendu; deux autres lots vont l'être de gréa gré; le prix moyen est de 16 fr. le mètre; mais je doute que la ville puisse vendre la totalité de ses terrains à ce prix. Je crois qu'en offrant de 8 à 10 fr., on serait très-généreux, et que le Conseil accepterait cette offre avec grand plaisir.
» J'ai reçu la note du maître d'hôtel qui a été chargé de nourrir la Reine et la cour jusqu'au moment où la maison a été organisée, c'est-à-dire pendant quatre jours. Celte note m'a paru exorbitante : 3, G00 francs, c'est-à-dire 900 francs par jour. Je suis en pourparlers avec le maître d'hôtel pour obtenir les justifications de ses prétentions.
» Je n'ai plus d'argent; si vous ne voulez pas en demander maintenant, je ferai les avances nécessaires, car la presque totalité des dépenses portées à mon budget doivent être soldées immédiatement. Ce sont des secours ou des travaux comme ceux de la pointe du Phare, qui doivent être exécutés tout de suile.
» Les maisons ouvrières de Rayonne terminées vont être louées. Le comité de la Société du Prince impérial s'occupe, en ce moment, du choix des locataires. Les demandes sont très-nombreuses.
» Fort peu de monde à Pau jusqu'à présent, et du vilain monde. J'irai vous voir vers le 10 décembre et j* VOUs porterai mes comptes.
Votre bien dévoué,
G. d'Auribem;.
Étrange fonctionnaire que ce préfet!
On dirait un sous-intendant jovial et cascadeur, pour qui Yanse du .panier n'a point de secrets, écrivant à son chef immédiat.
Ces princes, dont « il y a un peu trop à la clef, » mais ,« qui font bien dans le Sport et la Gazette des Étrangers; » ce beau- père moribond et qui « a quatre-vingt-quatre ans {!); » ce comte de Ezpeleta « qui n'est pas Marfori du tout; » cette bonne affaire de terrains de Saint-Esprit; celle noie « exorbitante » des frais d'hôtel de la Reine d'Espagne; ce « je nai 'plus d'argent » et ce style d'auvergnat brochant sur le tout, cela fait, ma foi! une singulière olla podrida, bien digne d'un préfet de l'empire.
Est-ce un rapport ou une lettre de camaraderie? Les deux, sans doute. A coup sûr l'un et l'autre ont-ils le mérite de la franchise, voire même de la brutalité!