PPS EE D EE EE DD RE A SET QES ER ETES
(1) Ce sont desbouteilles, d’un beau verre blanc, dont l'ouverture à presqu’autant de diamètre que le fond , à travers lesquelles un curieux peut observer facilement tous les mouvemens de l'insecte qu'il y tient renfermé.
les étourdirait d’une manière fort désagréable. Que font donc ces petits insectes prudens ?
ils se laissent glisser de dessus les arbres; soutenus fortement par leurs fils, ils restent sus- | pendus en l’air.
__ Les oiseaux sont les ennemis les plus redoutables des chemlles ; et, en effet, un naturaliste curieux a calculé que deux moineaux appor- ‘taient , régulièrement par semaine, à leurs petits, | environ trois mille trois cent soixante chenilles. Il est vrai que, pour éviter leurs poursuites dangereuses , elles ont le soin de se placer plus souvent dessous que dessus les feuilles ; qu’elles “contrefont parfois les mortes pour échapper à leurs yeux perçans, en prenant toutes sortes de positions plus bizarres et plus extraordinaires les unes que les autres. Mais, dans le cas d'un danger pressant , c’est encore ce fil qui les met soudain hors des atteintes de leurs persécuteurs ; elles disparaissent à leurs regards, comme par enchantement.
|” J'ai oublié de dire que ce fil s’allonge à vo- Jlonté ; il se rétrécit par le procédé contraire, En effet, quand la chenille, lasse d’être suspendue, veut remonter vers sa demeure, et sou- . vent à une hauteur considérable, elle avale son
fil, qui cesse , en rentrant dans son corps, d'être une substance solide ; il se liquéfie de nouveau.
Mais l'hiver approche : voilà le moment où tout ce qui respire songe à se mettre à l'abri du froid et de l'humidité. Croit-on queles chenilles soient les dernières à se garantir de l’intempérie des saisons. N’avons-nous pas remarqué , dès les premiers jours d'octobre, sur une grande quantité d'arbres, des paquets de feuilles recourbées les unes sur les autres; on les appelle des nids de chenilles. C’est dans de semblables paquets de feuilles, tapissées intérieure-
ment et avec beaucoup d'art de ces fils protec-
teurs, que, nés à peine, des insectes bravent
les plus rudes frimats : car le froid ne saurait jamais pénétrer dans leurs paisibles retraites ; les pluies les plus abondantes, qui minent les toits de nos maisons, qui détruisent l'espoir de
nos moissons, pourrissent nos récoltes, ne
peuvent rien contre ces petites cabanes fragiles;
elles sont imperméables. u
La filière , vraiment intarissable, rend encore aux chenilles un service d’une toute autre nature. C’est peu qu'elle les mette à l’abri d’une multitude de dangers , il faut qu’elle leur offre
encore le moyen d'aller où bon leur semble
(25) sans avoir à craindre de s’égarer en voyage ou dé ne plus retrouver leur gîte. Plus tard je parlerai de cette espèce très-curieuse de chenilles, que les naturalistes appellent processionnaires ; quant à présent, il me suffit de dire que les chenilles ne marchent jamais que sur des tapis de soie qu’elles se tissent en allant et venant.
Ces tapis ne sont pas un vain objet de luxe ; leur nécessité se démontre par l'expérience : c'est le peloton de fil d'Ariane; aussi, suivant ces traces, les chenilles retrouvent toujours leurs nids , quelque tortueux que soient les détours où elles n’ont pas craint de s'engager. Pour se procurer une petite comédie assez divertissante, on n’a qu'à rompre le chemin, en passant simplement le doigt sur le tapis, on jetera les chenilles vagabondes dans le plus grand embarras, dès qu’elles voudront retourner au gite. On les verra tout-à-coup s'arrêter, lever la tête à droite , à gauche, donner les marques les moins équivoques d’impatience, de crainte et de défiance ; mais enfin qu'une chenille se montre ou plus hardie ou beaucoup moins patiente que ses voisines, elle s’allongera, donnera une vive secousse à son corps, et franchira de la sorte le précipice que vous aviez méchamment
enir'ouvert sous ses pas. Qui n’admirerait une
aussi noble audace, un dévouement aussi gé-
néreux! car il faut qu'une des chenilles se
sacrifie pour faciliter un passage à ses com-
pagnes ; et remarquez qu’en franchissant le pré-
cipice, elle a tendu en même temps son fil qui
va servir de pont à celle qui osera la suivre :
celle-ci, en passant à son tour, tendra un nouveau fil, et ainsi de suite des autres. En moins
de deux minutes, la communication se trouvera
parfaitement rétablie, etle petit pontreconstruit.
Nos ponts, que détruit la main du temps ou que font sauter des mines infernales, ne se reparent pas avec autant de promptitude; hélas! tous les instrumens de destruction sont entre nos mains, et nous ne trouvons point en nous-.
mèmes cette heureuse faculté de réproduction que nous admirons chez les insectes!
Une connaissance bien précise du nombre et de la position des pattes des chenilles n’est pas d'une médiocre importance pour un observateur.
Nous voyons sur les arbres des milliers de chenilles qui ont.depuis six jusqu'a vingt-deux pattes; leur forme est absolument la même :
l'apparence est donc bien trompeuse. Comment
ne confondrons-nous pas, dans cette multitude,
(27) les chenilles ou vers qui n’engendrent que des mouches, avec les véritables chenilles, de la chrysalide desquelles doit naître un papillon ?
Un amateur de papillons n'aura qu’à s’emparer indistinctement de quelques-unes de ces chenilles ; il sera chaque jour dans l'attente d’une métamorphose qui doit, à n'en point douter, enrichir sa collection, Ne deviendra-t-il pas bien piquant pour lui de voir enfin , pour prix de tous ses soins, sortir, un beau jour, un moucheron souvent insignifiant, souvent impur, de cette même coque qui recélait imaginairement un brillant papillon!
Toute chenille qui est destinée à engendrer un papillon ne doit pas avoir plus de seize pattes ni moins de huit.
Ces pattes ou jambes ( carje me servirai indifféremment de ces deux mots ) sont, par leur qualité, ou ecailleuses où membraneuses ; par leur position, antérieures, intermédiaires et postérieures. :
L’extrême variété du nombre de ces pattes a engagé les naturalistes à les diviser en cinq classes bien distinctes.
La première classe, en mème temps la plus
(28) mombreuse, puisqu'elle comprend toutes les chenilles appelées communes , se compose des chenilles qui ont seize jambes ; la seconde en offre à quatorze jambes ; la troisième, à douze ; la quatrième, à dix; et enfin la cinquième et dernière, à huit seulement.
Deux caractères bien constans chez chacune de ces chenilles, à quelque classe qu’elles appartiennent , c’est d'abord d’avoir attachées aux trois premiers anneaux de leur corps et deux par deux, six jambes, toutes dures, fines, et terminées en pointe, que l’on appele les s2x pattes écailleuses , et ensuite de porter tou jours leurs deux jambes postérieures sous le douzième anneau; conséquemment il n’y a plus que leurs pattes intermédiaires dont le nombre et la position varient.
On a remarqué, sur les pattes écailleuses des chenilles, trois articulations peu visibles, trèsdélicates, dont sont privées leurs pattes inter-. médiaires et postérieures, qui sont, l’une et l’autre membraneuses : aussi ces dernières ontelles la propriété toute particulière de s’allonger, de se raccourcir, de se gonfler, de s’applatir à volonté ; aussi servent-elles à ces petits animaux , au moyen des petits crochets aigus
dont elles sont armées, à se cramponer fortement à tous les objets sur lesquels ils marchent , et à s'y attacher pendant leur sommeil. Mais partout nous pouvons appliquer le juste système des compensations. Les six pattes écailleuses, dont les fonctions semblent beaucoup moins déterminées, subsistant jusqu’après les deux transformations de la chenille, reproduisent les six pattes que nous remarquerons plus tard au papillon dans son état parfait, tandis que les pattes membraneuses, dont les propriétés. sont si constatées, si apparentes , et sur-tout dont la position varie toujours en raison de leur nombre, disparaissent bientôt et se perdent au milieu des métamorphoses que subit l'insecte.
Si la connaissance de la position des pattes intermédiaires de chaque classe de chenilles pouvait contribuer à en faire distinguer de suite l'espèce, je me ferais un plaisir d’entrer, à cet égard, dans quelques détails; mais comme il n’en est point ainsi, j'épargne à mes lecteurs une nomenclature aussi longue qu'inutile, Il suffit de savoir que les jambes intermédiaires des plus grandes chenilles sont placées, au nombre de huit, sous leur sept, huit, neuvième anneaux,
On concoit qu'une chenille , à qui la nature a prodigué quatorze ou seize pattes, puisse, sans aucun effort, aller, venir de toutes les manières; elle forme, en marchant, de véritables ondulations qui se succèdent uniformement : mais cette chenille, généralement moyenne ou petite, qui n’a, en tout, que douze ou même dix jambes, ne doit avoir qu’une démarche pénible, embarrassée, en un mot, bien différente. L’espace qui se trouvera entre ses six pattes écailleuses et ses intermédiaires est si grand, puisqu'en effet les quatre, cinq, six et septième anneaux sont nus et dépourvus de pattes, qu'il lui faut recourir absolument à des moyens artificiels.
Qu'une chenille de cette espèce se détermine donc à marcher, elle commencera par courber en arc tous ses quatre anneaux sans paites, jusqu’à ce que les jambes de devant et les intermédiaires se touchent : ceci fait, elle portera: en avant la partie antérieure de son corps de toute la longueur du cercle qu’elle aura décrit. De la sorte, son corps se déploiera dans toute son étendue; elle semblera j pour ainsi dire, mesurer le terrain qu’elle se propose de parcourir. Le nom de géométre ou d'arpenteuse
qu'on s’est imaginé de donner à cette espece de chenille, est assez ingénieux, Quoique cette manœuvre, sans cesse répétée, soit compliquée, il n’en est pas moins vrai que les arpenteuses de dix et douze pattes font beaucoup plus de chemin que les grandes chenilles rampantes.
Ces sortes de chenilles sont si peu susceptibles de se plier, qu'il arrive souvent qu'on les prenne pour de petits morceaux de branches d'arbres; elles sont aussi généralement d’une couleur terne qui approche beaucoup de celle du bois; elles se tiennent d’ailleurs, pendant des heures entières, dans une constante immobilité; et soutenues uniquement par leurs deux pattes de derrière, qu’elles cramponnent à l'arbre, tantôt on les voit droites, tantôt penchées, tantôt la tête en bas. Ces positions, vraiment bizarres, font une telle illusion qu’on a souvent ces petits animaux sous les yeux, sans les aper- ‘cevoir; on les prend toujours pour de petits brins de bois (1). Ilen est même qui conser-
(1) Au Thibet, il existe une chenille bien plus extraordinaire. Suivant l'opinion des naturels du pays, l’été, c’est une plante et l’hiver, une chenille. Il est bien réel qu’elle fait corps avec une certaine
vent, quoique mortes , ces attitudes extraordinaires ; qu’on juge , d’après cela, de l’étonnante contraction des muscles chez d’aussi petits insectes. Je ne puis passer sous silence l’observation très-curieuse qu’on a faite sur le nombre des muscles qu'ont certaines chenilles. L'homme est pourvu, dans toute sa personne, de quelques centaines de muscles. Dans la tête seule de la chenille du saule, on en a compté deux cent vingt-huit, mille six cent quarante-sept dans son corps, et deux mille cent soixante-six dans ce que les anatomistes appellent canal intestinal.
plante qui, par cette raison, devient agissante et animée. On nous explique à-peu-près ainsi cette petite merveille : Une espèce de chenille aime beaucoup à s'attacher à la racine que les Chinois appellent Æia, Tsao , Tom , Thom : elle commence donc par en couper un bout; ensuite elle creuse une cavité jusqu’au fond de la tige qui est. restée sur pied; elle y loge alors, sans plus de cérémonie , sa queue, dirai-je même qu'elle l’assu- “jettit par le moyen d’une glu dont elle a le soin de l’'enduire. Ainsi implanté, son corps devient un prolongement tout naturel de la racine dela plante, Un missionnaire a rapporté de la Chine, dans le siècle dernier, une de ces chenilles singulières.
L'examen de la peau des chenilles va deveair, pour moi, l’objet de quelques remarques intéressantes. Leur peau est ou transparente, ou opaque, ou luisante, ou matte.
Quelques chenilles sont revêtues de poils
durs et piquans , simples depuis leur base jusqu'au sommet ; ils se terminent en pointe, ou bien ils sont branchus; et alors l’épine de chaque branche est soutenue, à sa base, par une espèce de bourlet : on croit voir un poincon emmanché dans un morceau de bois; aussi eston convenu d'appeler ces chenilles cpineuses.
Ces épines sont brunes, noires, jaunâtres, violettes, enfin de toutes sortes de couleurs; quoique l’insecte en soit quelquefois tout chargé (car leur nombre varie à l'infini), elles ne dérohent cependant pas sa couleur à nos regards; elles sont d’ailleurs arrangées avec beaucoup d'art sur chaque anneau : voici leurs propriétés. Qu’une chenille soit en danger d’être écrasée sous la branche que le vent pousse sur elle, son poil l’avertit, à la moindre pression , de se laisser glisser de son arbre. Que son fil , venant à se déranger ou à se rompre, l’abandonne inopinément, ces épines, dont elle est hérissée, recevant le premier choc, empécheront qu'elle ne
soit brisée dans sa chute. Nous verrons aussi plus tard à combien d’outrages toutes ces chenilles épineuses sont en butte sous leur état de chrysalides ; la mince enveloppe qui les renferme les laisse sans défense et exposées à la voracité/ de tous les animaux qui les approchent. k
D’autres chenilles , appelées velues , ont, sur chacun deleurs anneaux, plusieurs touffes d'un poil doux et long qui s’éclaircit à mesure qu'elles croissent ou qu'elles changent de peau; ces poils ont la propriété de soutenir et d'arrêter l’eau dont ces animaux seraient souvent inondés , pénétrés et glacés. Des personnes voient avec dégoüt une chenille velue; elles la regardent comme un objet hideux, tandis que d’autres l'examinent avec le plus grand plaisir ; ces chenilles sont au reste les plus communes. |
D'autres chenilles ont la peau douce au tou-. cher, absolument dépourvue de poils , et quelquefois mème si mince et si transparente , qu'il est possible d’apercevoir , à travers, l’intérieur de leur corps: ce sontles chenilles rases. Cependant on donne encore ce surnom à des chenilles dont la peau est garnie d’une infinité de petits grains semblables à ceux du chien de mer.
Les chenilles rases sont les plus exposées auxi
(35) rigueurs du temps, à la poursuite des OISEAUX ; . elles sont, en partie, détruites sous cette première forme : mais aussi, en récompense, lorsqu'elles
peuvent parvenir, sans accident, à l’état dechry-
sahide, elles n’ont plus rien à redouter. Les
| coques, qui les contiennent, sont d’une solidité
| à toute épreuve. Une remarque assez Curieuse que l’on a faite, c’est que plusieurs de ces
chenilles rases vivent d’ortie, dont le seul tou- | cher nous cause les démangeaisons les plus cui- | santes. Elles vont et viennent sur cette plante
sans que leur peau si mince , sitendre, paraisse
en être aucunement endommagée, | M. de Réaumur admet des subdivisions parmi [les chenilles velues ; par exemple: en poils courts, en demi - velues , veloutées, en poils : longs, poils ras; mais ces distinctions nous conduiraient trop loin. D’autres chenilles ont leurs poils disposés en bouquets, en aigrettes, en forme de brosses, dirigés tantôt du côté de la tête , tantôt du côté de la queue, souvent du haut Len bas. Qui pourrait se flatter de décrire tant d’innombrables variétés pour la recherche exacte desquelles l'expérience même de plusieurs siecles a été insuffisante, et qui sont un véritable jeu de la nature ! Ainsi , tandis que le Nacré de
( 36 ) Sarinam , l'OEil de paon d'Europe, la Tortue, le Robert-le-diable, déploient, dans leurs chenilles, des branches d’épines très-pointues , le Papillon Vitré laisse pendre ses longs poils velus, V'Écaille Martre tient les siens hérissés, la Patte-!
étendue se montre fière de ses aigrettes, le
bin
Sphinx-Bourdon offre, sur son demi-anneau, une .
longue corne recourbée d’une substance molle et charnue ; le Phalène , à queue fourchue , arme son derrière d'une fourche à deux dents, rem-
plie d’une liqueur âcre qui lui sert de défense;
une chenille rase du fenouil fait sortit, de la.
jonction de son premier anneau avec le col, deux espèces de cornes semblables à celles du limacon , et très-visibles, qu’elle fait aussi disparaître quand elle veut, de sorte qu'on n'en voit aucune trace.
Depuis l’époque de leur naissance jusqu’à leur parfait accroissement , les chenilles sont sujettes à plusieurs petits changemens périodiques , véritables avant-coureurs de la métamorphose complette qu’elles sont destinées à subir ; elles se dépouillent de la peau qu'elles ont apportée en naissant, parce qu’elle n’est! pas susceptible de s'étendre au fur et à mesure de leur croissance toujours progressive , et!
(37 ) quelle s’y oppose au contraire, Cette peau se contracte donc, se ride et se fend. Les chenilles dés papillons de jour changent trois fois de peau; celles des papillons de nuit renouvellent la leur quatre fois.
. Ce premier changement se fait au bout de dix à douze jours; cinq à six jours apres, lé second s’opère et, ainsi de suite, des troisième et quatrième. Il est quelques espèces de chenilles qui changent jusqu’à huit et neuf fois de péau : où cite, pour exemple, la chenille martre.
Il est bien aisé de s’apercevoir que le moment de changer de peau approche chez une chenille ; et assurément c'est une rude opération pour un aussi petit animal que de retirer toutes les parties de son corps de chacun des fourreaux qui les renferment; que de se défaire , en un mot, de son ancien crâne pour paraitre avec un crâne nouveau, Qu'on prenne en effet la peine d'examiner la dépouille que rejette la chenille à chaque mue : on la verra si complette qu’elle paraîtra elle-même une véritable chenille, puisqu'on lui trouvera une tête, des yeux , une bouche, des mâchoires , des jambes armées de crochets, des poils, enfin toutes les parties extérieures de l'insecte; mais ce qu'il y À.
a de plus admirable encore, c’est que le fourreau qui renfermait les ongles de ses pieds (plus fins que des cheveux ) demeure sur la dépouille, sans avoir été endommagé. Les chenilles velues restent également toutes chargées : de poils comme auparavant; souvent même ces nouveaux poils sont plus longs, et cependant il n’en manque aucun sur la dépouille. On n’a pu que supposer que ces poils étaient courbés entre la vieille et la nouvelle peau. À chaque changement, mème singularité.
J'ai dit que plusieurs symptômes très-appa= rens annoncaient chacun de ces renouvellemens de peau. Cette peau se dessèche, ses couleurs se ternissent et s’effacent; les chenilles cessent de manger; elles restent immobiles, deviennent paresseuses, languissantes; on les voit accablées ; elles ont alors besoin de se choisir une retraite : elles s’y fixent, en adoptant plusieurs positions. Tout entières à la révolution pénible qu'éprouve leur petit être, elles paraissent insensibles à la pression de la main mème. Celles qui vivent en société ne manquent pas de se retirer, sur-le-champ, dans leurs petits logemens de soie ; elles cramponnent les ongles de leurs pieds aux toiles, afin que le vêtement
dont elles veulent se dégager ne suive pas leur corps dans les mouvemens alternatifs de gon= flement et de contraction qu'il se donnera. Mais l'heure de la crise est venue; la peau commence à se fendre sur le dos ; l’animal se gonfle alors et se rétrécit, tour-à-tour, pour aggrandir cette ouverture; la tête sort la première, ensuite le ventre; tout le reste du corps se sépare enfin de son ancienne demeure.
Cette douloureuse opération, à laquelle plusieurs chenilles succombent, dure à peine une seule minute : aussi échappe-t-elle aux yeux de l’observateur; rien n’est cependant plus curieux. Que la peau se fende près du dessus de la tête, comme nous venons de le voir , la chenille passera d'abord sa tête; et ensuite sor» tira de sa peau de la même manière que nous tirons un bas; que la peau se déchire sous le ventre( cela arrive quelquefois ), la chenille pas= sera la dépouille par - dessus sa tête, pour s’en défaire absolument comme nous nous défaisons d’une chemise; au reste, la plupart quittent celte peau tout-à-fait; mais quelques autres. la gardent attachée à leur queue ou fixée pardessus leur tête, pour se garantir ou des mau-
vais temps ou de leurs ennemis,
Au sortir de ceite espèce de mue, l’insecte est toujours très - faible; il continue de faire diète pendant près d’un jour, ses dents étant trop molles encore pour hacher quelque nourriture; mais bientôt les parties de son corps, nouvellement exposé à l'air, s'affermissent; les couleurs de sa peau deviennent plus éclatantes, ses poils pluslongs , sa tête plus grosse,son corps plus étendu : il est d'ailleurs une autre particularité bien remarquable, c’est le changement que cette mue apporte dansles couleurs de l'insecte.
On distingue généralement les chenilles par la couleur. Les unes n'ont qu'une couleur verte ou brune; d’autres ont des couleurs très-vives sur un fond noir luisant, ou sinon variées et distribuées par des raies ou bandes qui suivent ou la longueur du corps ou le contour des animaux , tantôt par ondes, par taches, par points, même dorés. Mais, dans tous les cas, les naiu-
ralistes attendent toujours, pour déterminer la
couleur d'une chenille, qu'elle soit parvenue |
au point de son dernier accroissement, puisqu'il arrive que sa couleur change avec chaque mue : ainsi donc la deuxième peau diffère sou-
vent de la première; la deuxième, de la troi-
sième. Je citerai, pour exemple, la chenille du
maronier; jeune, elle est noire et blanche ; grande , elle est jaune et rougeûtre., M. Réaumur parle même d’une chenille, à cornes, du tilleul qui changea, sous ses yeux, de couleur sans changer de peau; elle était extrémement verte, et, dans le court espace de douze heures, elle devint d'un brun couleur de foie.
Une chenille a quelque chose de rebutant, sur-tout pour les dames; on n’y touche pas volontiers; on à peur qu'elle soit venimeuse : mais ce, dégout n’est que l'effet d'une pure prévention. On peut d'abord tenir impunément, dans ses doigts, toute espèce de chenilles rases, et même toutes les chenilles velues sur le plat de la main, Quelques-unes de ces dernières font enfler , il est vrai, l’épiderme de la peau: mais il faut ou que leurs poils se soient trouvés pressés contre le corps, comme dans un fichu, sur un col de chemise , sous une manche, ou bien qu’elles soient sur le point de muer, car leurs poils se détachent alors très-facilement. La chenille que nous appelons commune ( en effet on la rencontre partout ) est précisément dans ce cas, à l’époque de son changement de peau. Mais les chenilles les plus redoutables encore sont les processionnaires : je vais en
(42) donner le signalement : elles ont seize jambes, leur peau est d’un brun foncé sur le dos, blanchâtre sur les côtés et sous le ventre; leurs poils sont d'abord très-blancs, fort longs, puis ils se roussissent en vieillissant ; ces chenilles vivent sur les chênes élevés, et se trouvent fréquemment dans les bois de Boulogne et de Vincennes; elles sont,avecune autreespèce de chenillesqu’on aperçoit en hiver et au printemps sur le pin, les chenilles les plus venimeuses que l’on connaisse (1), ou, pour mieux dire (carcen’estjamais la chenille en elle-même qui est venimeuse), les poils extrêmement fins, dont elles sont revêtues,
se détachent au moindre contact, et pénètrent
dans notre peau comme des épines invisibles, pour y faire naître des ampoules et de cuisantes démangeaisons ; l’air même qui environne ces nids perfides en est rempli; le plus léger souffle
suffit pour mettre en mouvement cette pous=
een nee | 4
(1) Madame Mérian a trouvé , sur le Guajave, une espèce de chenilles couvertes de poils tantôt blancs , tantôt jaunes , et dont la peau ressemblait meuses, qu'il suffit de les toucher pour que la main, enfle avec de grandes douleurs.
à celle d’un homme. Ces chenilles sont si veni-. |
sière soyeuse, M. Réaumur, ignorant le dangerde toucher à ces processionnaires, s’amusait un jour à détacher leurs nids des arbres ; il les. brisait, les épluchait avec la plus grande sécu. rité, quand il sentit soudain entre ses doigts, à son poignet , sur son visage des cuissons trés-vives; ses yeux avaient été tellement attaqués , qu'il les pouvait ouvrir à peine. Avec ses. mains toutes chargées de poils, il se frottait tantôt un œil, tantôt le visage, et tous ces frottemens ne faisaient qu’accroitre an contraire ses démangeaisons. La fluxion de son œil dura quatre jours; en vain il lava ses mains dans. l’eau fraiche , avec de l’eau-de-vie et même de. l'huile, rien ne put adoucir ces eruelles cuissons. Quatre jeunes dames , qui avaient eu la curiosité de l'accompagner dans sa promenade, quoique toutes discrètes au point de ne toucher à rien, eurent cependant le col très-enflé.
Le persil est le remède reconnu jusqu'ici le. plus efficace dans le cas de ces sortes d’accidens : on en frotte rudement les endroits dou. : loureux; la cuissou ne dure alors que deux ou. trois heures.
Les quadrupèdes respirent, ainsi que nous,
par la bouche et le nez; c’est par la bouche et
(44) les narines que l'air entre dans les poumons et qu'il en sort. Mais il n’en est pas de même des chenilles; le siége des organes de la respiration est situé, chez elles, aux deux côtés de leur corps. Qu'on examine une chenille, on observera sur toute la longueur de son dos dix-huit petites taches ovales, dont la couleur varie; ces trous, qu'on est convenu d'appeler des stigmates (1), sont placés obliquement en forme de boutonnières, et deux par deux , sur neuf des anneaux de la chenille : on en compte ainsi dix-huit sur toute la longueur de son corps; quelquefois cependant on en rencontre, par exception, un plus grand nombre; d’autres fois, une quantité moindre. Ces dix-huit stigmates sont autant de bouches quiservent à la respiration de l’air; seize d'entre eux disparaissent lors de la métamorphose de la chenille, les deux premiers subsistent seuls : nous les remarquerons plus tard sur le corcelet des papillons. Les fonctions de ces stigmates sont d'une telle importance que, -si l'on vient à les boucher tous, soit avec de
l'huile, du beurre ou du suif, l’insecte mourra
(1) Orifices extérieurs des vaisseaux aëriens.
sur-le-champ ; mais qu’on les r’ouvre ensuite, soudain on verra leur intérieur se ranimer:
l'air qui s’introduira de nouveau par l’ouverture des {rachees (1) produira cette espèce de résurrection. On a fait même l'expérience que
des chenilles, tenues pendant des heures entières
| sous l’eau , ne périssaient pas; dès qu'on Îles
| exposait au soleil, elles reprenaient aussitôt
leurs mouvemens et leurs forces. Il ÿ à mieux
‘encore, une chenille qu'on a ouverte tout du
| long du ventre, donne pendant quelque temps
des signes de vie.
Mais cet air que la chenille aspire par ses stigmates en sort-il également ? quelques phy-
siciens penchent pour l’affirmative; cela de-
: vrait être tout naturellement. Eh bien! par une
inconcevable singularité, cette expiration d’air se fait alors par la bouche, par l'anus de l'animal, et sur - tout par tous les pores de sa peau, qui est criblée de petits trous imperceptibles. Certaines chenilles à cornes ont même ces pores si ouverts, que non-seulement ils
donnent passage aux œufs que de petits £chneu-
CS
(1) Canal qui porte l'air aux poumons
(46) mons (1) pondent dans leurs corps, mais que les vers nés de ces œufs peuvent encore en sortir sans que leur peau paraisse aucunement blessée.
Je terminerai cette légère anatomie de la chenille par quelques courtes observations sur: son cœur. Des naturalistes ont découvert que : la chenille avait une suite de cœurs qui règnent d'un bout à l’autre de son dos. À proprement parler , une chenille n’a point de cœur; la, partie qui en paraît faire chez elle les fonctions, est un vaisseau placé en ligne droite de la tête à la queue, sur toute la longueur du dos, et dont les battemens alternatifs peuvent s’obser. ver à travers une peau un peu transparente:
Vers la queue , ces battemens sont plus sensibles que partout ailleurs; en effet , c'est là que le vaisseau a le plus de diamètre : il se ré trécit insensiblement à mesure qu'il approche de Ja tête ; et, lorsqu'il y pénètre, ce n’est plus qu'un fil extrémement délié. Ce vaisseau pousse continuellement , de la queue à la tête, une liqueur
limpide, verdâtre et un peu gommeuse, qu'én RTE ER OC M
(:) Genre d'insectes à ailes membraneuses ) AU longues antennes,
| croit tenir lieu de sang à l’insecte. Examinée au | microscope, cette liqueur paraît pleine d'une
| multitude de globules transparens, trois millions | de fois plus petits qu’un grain de sable.
Fabitudec, Mœure, Judustue.
Habitudes , mœurs , industrie !.…., Juste ciel ! quel titre pompeux
Pour un animal lourd , hideux...… Fi donc , c’estuue raillerie ,
Me dira-t-on. — Non, point du tout; Cet insecte si méprisable ,
Objet d'horreur et de dégoût,
A comme vous des sens , un goût ; Son industrie est admirable :
Il voit , raisonne , agit , comprend ; Sans avoir eu jamais de maître ,
À peine nous le voyons naître, Qu'il invente, qu’il entreprend , Qu'il exécute sans études.
Quant à ses mœurs , ses habitudes...
Certain petit échantillon
Vous fera voir ce que j’en pense ;
Si j'admire le papillon ,
Je plains les torts de son enfance :
De bonnes gens n’ont cessé de nous répéter que la Providence avait donné aux chenilles 13
(45) couleur des feuilles d'arbres ou des tiges de plantes sur lesquelles elles vivent; il est vrai que la chenille du paquet de feuilles sèches, dont la couleur approche de celle de l'écorce des arbres, se tient, de jour, soigneusement attachée à leur tronc; il est encore vrai que la che-! nille qui vit sur le nerprun est toute aussi verte « | que cet arbrisseau ; que la chenille du sureau est de la couleur du bois de cet arbre. Quoiqu'il en soit, rien de plus incertain qu’un pareil système ; car on trouve souvent sur la riême plante une grande quantité de chenilles de toutes les couleurs. Ces Messieurs osent invoquer ici la Providence ; mais est-il probable qu’une Providence toujours juste ait accordé à tel ou tel insecte une faveur qu'elle aurait refusée à un autre? puis d’ailleurs supposerons-nous rai« sonnablement qu'elle ait pu vouloir que des insectes, dont la fécondité est aussi étonnante
que désastreuse (1), eussent toujours les moyens
(1) Il est calculé qu’une seule chenille peut être, | au bout de deux ans , grand’mère d’un million d'en fans ; en conséquence, si les chenilles épineuses | sur-tout n'étaient pour la plupart détruites dans | l'état de chrysalides , la terre en serait bientôt ||
| | fl |
de se soustraire aux poursuites des hommes, dont ils dévorent les fruits et les grains? Eh
pourquoi ces oiseaux, dont les concerts nous divertissent, dont la chair délicate fait les délices de nos tables, n’ont - ils pas d'autre aliment, dans leur enfance, que des chenilles où des vermisseaux ? pourquoi ces jeunes oiseaux ne sortent-ils de leurs nids que lorsque les chenilles sont répandues dans les champs ? et enfin pourquoi donc ces chenilles disparaissent-elles, quand les oiseaux peuvent se contenter d’une autre pourriture ? Ces nouvelles questions deviennent, ce me semble, assez difficiles à résoudre.
On a pareillement cru que chaque femelle de papillon ne déposait ses œufs que sur une plante convenant particulièrement à son espèce, et jamais sur une autre , à l'exception de quelques
chenilles qu'on ne trouve que sur le mürier,
| l'ortie, etc.; toutes les autres, peu difficiles
| sur le choix de leurs alimens, rongent assez
indifféremment des feuilles de chènes , d’ormes,
SE toute couverte , puisqu'il suffit d’une douzaine qui survive pour laisser une postérité égale ,en nombre, à toutes les précédentes.
(50) d'épines , de poiriers, de pommiers, de pêchers: elles peuvent préférer quelquefois une plante à une autre, mais, à son défaut, elles se contentent de ce qu’elles trouvent.
Tandis que certaines chenilles délicates et friandes se permettent de flétrir l'iris ou la rose , la tulipe ou l’oranger, la jacinthe ou le lilas, le jasmin ou le grenadier, d'autres préfèrent le profit à la gloire, rongent insolemment les bourgeons des pruniers, des cerisiers, des pommiers, des groseillers : celle - 1à choisit une aubépine, celle-ci un chou grossier , cette autre un cep de vigne. Enfin il n’est point d'arbres, d’arbrisseaux, de plantes, qui soient à l’abri de la voracité des chenilles : l'herbe même satisfait leur appétit glouton ; elles la broutent : je citerai, pour exemple, la chenille du chiendent et celle de la fleur du coucou.
Jusqu'ici nous n'avons rien vu de fort extraordinaire dans tous ces goûts; ils sont trèsvariés, sans doute, mais tous plus on moins naturels. Eh! comment concevra-t-on maintenant qu'une chenille, dont le palais est si délicat, se nourrisse de feuilles de vanille, qui n'ont pas moins d'un doigt d'épaisseur, ou bien
de feuilles de bananier , longues de sept pieds environ sur trois et demi de large? cependant rien de plus vrai; il n’est pas moins surprenant que quelques - uns de ces petits insectes puissent manger des fruits aussi hérissés de piquans que le sont ceux de l’ortie : rien de plus certain encore; mais il faut tout dire ; pour n'avoir point le gosier percé, les chenilles prudentes n'introduisent dans leur bouche ces piquans que par leur base; c’est le seul sens où nous puissions y toucher nous-mêmes impunément,
De l’ortie et de ses piquans ,
Chenille, venge les passans :
Ah ! de bon cœur je t'abandonne
Tous ces arbustes malfaisans :
Ronge-les bien ; pendant ce temps,
“Nos fruits pourront gagner l'automne.
Quelques chenilles ne détestent pas les plantes amères, puisque l’absynthe et la bardane leur servent de nourriture; une autre, qui porte le nom de chenille du tythymale, ne peut se nourrir absolument que du suc äâcre et vénéneux de cette plante; un suc plus doux ne lui conviendrait pas : ce qui serait un poison pour d'autres , devient pour elle un aliment salutaire et indispensable.
J'ai dit que les chenilles étaient très-voraces ; cette inculpation est grave, sans doute, mais je vais prouver combien elle est fondée. S'il m'était permis de chercher à les excuser, je dirais que les chenilles mangent seulement pour entretenir leur existence , pour servir sur-tout ä leur accroissement ; que les organes de la digestion sont aussi très-développés, et qu’enfin tout est estomac chez elles; j'ajouterais que la grande chenille, entr'autres, qui produit le papillon de paquets de feuilles sèches, quoique très-longue et très-grosse , ne mange que la nuit, et alors mème deux feuilles de pommier ou de poirier, tout au plus; je me garderais sur-tout d'oublier que nous avons des exemples que des chenilles aient été gardées pendant deux mois sans nourriture : oui, mais que peuvent deux ou trois exceptions méritoires, sans doute, contre ce caractère dominant de voracité dont je vais développer les traits? Je ne ferai point un crime à certaine chenille verdätre de Surinam de se monirer friande d'ananas , mais je signalerai avec indignation la gloutonnerie de cette chenille des fleurs d'amarelle, qui mange tant et tant que
son corps s’enfle, au point que ne pouvant pas
se soutenir , elle roule et tombe à terre, Je par donnerai bien à la petite chenille verte de la rose incarnate, d'attaquer jusqu’au cœur des boutons de son rosier, quelque grands que soient alors ses torts; mais je ne puis souffrir patiemment qu’une malheureuse chenille jaune de chou ait l’audace de ronger un chou tout entier, puisqu'elle n’en laisse absolument que les côtes : je sais qu'il est des chenilles à qui il faut par jour des alimens d’un poids double de celui de leur corps (1); c’est à ce sujetmême que M. de Réaumur fait cette réflexion à-la-fois plaisante et judicieuse. « Comment fournirionsnous à la pâture des bœufs ou des chevaux, s’il leur fallait chaque jour une quantité de foin ou d'herbes dont le poids fut égal à celui de Jleur corps? »
Mais qu'est-ce encore que ces premiers exemples de voracité ? de simples peccadilles auprès du crime affreux dont quelques chenilles cannibales se rendent coupables, comme celles du
saule, de l'iris, du cerisier noir ; il leur arrive,
(1) Le ver à soie mange souvent dansune journée aussi pesant, de feuilles de mürier , que lui.
AE
en nn mot, de se manger l'une l’autre, dès que la nourriture vient à leur manquer.
Un jour trois chenilles vivaient
En assez bonne intelligence,
Et l’arbrisseau qu'elles rongeaient, L
Quoique de fort maigre apparence, k
Suffisait à leur existence.
L'une d’elles , bien jeune encor,
Un beau matin , rampant sur l'herbe ,
- Vit certain pavillon superbe,
D'un éclat plus brillant que l’or ,
Voltiger , d’une aile légère,
Dans les airs , sur le sein des fleurs,
Dont il savourait les faveurs. v 4
« Et moi , se dit-elle en colère,
Et moi... je rampe sur la terre !
Ah ! quand pourrai-je ainsi que lui
Avec mes ailes fuir l'ennui.
C’en est fait : je courrai le monde,
J'irai dans un climat lointain. »
L'imbécille a dit ; et soudain
Se change en une zymphe ronde.
Ses compagnes, d’un œilcontent ,
Ont suivi sa métamorphose ;
Les voilà bientôt disputant
Près de la récluse, et pour cause... à + Car c’est à qui la croquera ;
Elle écheoit à la plus vorace. : ‘là
« Meurs, dit celle-ci, point de grâce;
(55) C’est moi qu'à ta place on verra ; J'e serai ce brillant prodige ; Eh ! quoi !.... de ma prison déjà
Je pars, je m'élance et voltige. »
La voilà donc nymphe à son tour.
« Oui dà, répond l’autre chenille, Vous n’irez pas plus loin , mamour, Que nymphe de notre famille ;
Je suis friande et vous gentille,
Je dois vous croquer à mon tour.»
| Ce fait, que je me suis permis de delayer en | petits vers insignifians , est attesté par madame | de Mérian; il est certain que si notre dernière
chenille ne fut pas restée seule maîtresse du . champ de bataille, elle eût, à son tour, été pa- * reillement dévorée, etil n’y avait point de raison pour que cela finit.
Maïs étudions avec M. de Réaumur quelques-unes des habitudes des chenilles, quant à la manière de prendre leur nourriture; elles ont, pour ainsi dire, leurs heures de repas . fixes : les unes le prennent la nuit, les autres à certains temps du soir; celles - ci passent la nuit et le jour à manger; celles-là recommencent et cessent tour-à-tonr dans l’espace d'une heure. Dès qu’elle voudra se mettre à ronger
quelque feuille, une chenille se placera de ma-
(56 } mière à serrer entre ses jambes de devant une portion du bord de cette feuille , pour la tenir assujétie, lorsque ses dents la viendront couper. Chaque coup de dent emporte un morceau de feuille, qui est soudain avalé. La chenille du tythymale, à feuilles decyprès, mange les feuilles de cette plante aussi vite et de la même manière que nous mangeons une rave. Les plantes, sur lesquelles vivent certaines chenilles, quoique touffues , ne les cachent pas toujours bien; elles ont donc ordinairement la finesse de commencer par ronger les feuilles les plus proches de la tige. La chenille de la vigne s'allonge de plus d’un tiers en mangeant ; celle du grand narcisse jaune, après s'être rassasiée, s’étend tout de son long, et reste dans cet état jusqu'au lendemain. Madame Mérian avait trouvé sur un prunier sauvage plusieurs petites chenilles qui, vers les sept heures du soir, avaient coutume de se joindre si près l’une de l'autre, qu'on les eût prises pour un morceau de velours noir; elle coupa la branche et la toile. Tous les jours, sur les neuf henres précises du matin, ces chenilles accouraient à la pàture; elles se mettaient ensuite au travail; il
consistait à se bâtir chacune une petite loge
(57) où elles se réfugiaient dès les premiers rayons du soleil.
Les chenilles du chène et du pin doivent leur surnom de processionnaires à d’autres habitudes non moins singulières. Lorsqu’elles ont dévasté un arbre, qu’il leur faut chercher ailleurs de la nourriture, elles se rassemblent à convoquent un conseil, et se mettent aussitôt en voyage. Maïs remarquez un peu leur ordre de marche : d’abord s’aÿance en tête une espèce de chef qui semble diriger toutes les évolutions; ce chef, qui n’est pas constamment le même pendant toute la route, est suivi de deux aïdes-de-camp, qui ont derrière eux
trois voyageuses qui en précèdent à leur tour quatre autres, et ainsi de suite ; partout le plus grand ordre, la discipline la plus régulière : les rangs sont même si serrés que des soldats ne marcheraient pas mieux. Les processionnaires du pin ajoutent encore à cette singularité. Comme elles ne sont placées qu’une à une, au moyen des iours et détonrs qu'elles font, souvent elles imitent des guirlandes, d’autant plus agréables à l'œil, que toutes les parties de ces guirlandes sont en mouvement et varient sans cesse, Quelqu'éloignées que soient
ces voyageuses de leur nid, elles savent tonjours le retrouver en revenant précisément pat le même chemin, sans se détourner d’aucune manière. Ces processionnaires sont du genre des bombices ou phalènes fileuses; elles filent au haut des pins une coque blanche de la grosseur d'un melon. On en peut tirer de fort belle soie; toute la difficulté consiste à detacher le cocon de l'arbre, sans l’endommager, car elles en entourent les branches comme on arrange la filasse d’une quenouille : on a fait, en 1782, auprès de Forge, de très-bons bas avec leur soie.
Les dangers sans nombre auxquels sont ex= posées les chenilles , les forcent à se tenir toujours sur leurs gardes. Cherchez à prendre des chenilles, les unes cacheront leur tête sous l’écaille de leur dos, comme la chenille de la fleur de saule, ou se rouleront en anneaux , comme les chenilles de la jacinthe, de la renoncule, du lierre fleuri; d’autres feront les mortes, comme la chenille du charme; celles ci hérisseront leurs poils, comme la chenille martre , la couronne impériale (1); celles-là se
(1) Si on veut prendre cette chenille par le poil
laisseront tomber à terre, comme les chenilles da | prunier, du papillon tristan(r).Certaines chenilles | qui marchent fort lentement, comme celles du plantin, du pied d’alouette, voudront , tout | aussi bien que les chenilles du cerisier sau- | vage, de la vigne , des feuilles de concombre, | remarquables par leur incroyable vélocité, se soustraire, par la fuite, à la mort qui les me- | nacera. Quelques-unes, sans défense, comme les chenilles de la groseille blanche, de la menthe, du cognassier, du tilleul, paraîtront fachées dès que vous troublerez leur repos, et remue- | ront soit la tête, soit le devant de leur corps ; de droite à gauche, en signe de leur impatience ; quelques autres, plus courageuses, sem- ‘bleront vouloir se défendre : elles fixeront la moitié postérieure de leur corps, et agiteront l'autre pour frapper leurs agresseurs (2). Enfin
elle le quitte aussitôt. Les oiseaux ont une grande aversion pour elle , car elle est venimeuse.
(a) Sa couleur ressemblant à la terre , il devient alors très-difficile de la trouver; elle échappe à la vue.
(2) Une chenille qu'on trouve sur le ricinus d'Amérique , repousse ayec force la main dès qu’on la touche,
( 60 ) le chenille de la mauve s’élance, la feuille de vigne de Surinam jette de l’écume (1), la chenille de fenouil vous montre ses deux petites cornes couleur orange (2).
Mais les hommes ne sont pas les seuls ennemis que les chenilles aient à redouter : nous avons déjà dit qu’elles servaient de nourriture aux oiseaux. Certaines mouches , les grenouilles même, sen montrent friandes; une punaise d'arbre enfonce sa trompe dans leur corps, et s'en laisse emporter jusqu'à ce que fatiguées, les chenilles s'arrêtent enfin : alors elle les déyore. Les fausses guëpes saisissent encore ces pauvres chenilles par le col, les serrent de
oo
(1) M. Lyonnet touchait la corne d’une certaine chenille ; la rusée renverse tout-à-coup sa tête et lui vomit sur la main une gorgée d’un suc verd et si puant qu'ileut beau laver, à plusieurs reprises, sa main avec du savon et la parfumer mème, il ne put’ faire cesser cette puanteur pendant deux jours.
(2) On trouve en Amérique , sur des limoniers, des chenilles brunes qui se rassemblent par monceaux et s’attachent les unes aux autres comme des limaçons : lorsqu'on les touche, elles poussent de
leur tête une corne jaune , qui leur sert de défense contre leurs ennemis,
manière à les mettre hors d'état de se défendre, et les emportent ensuite dans leurs trous. Mais il faut dire aussi que quelques chenilles prennent leur revanche ; voici comment : elles font semblant de dormir, et restent sans mouvement; quantité de pucerons ailés se jettent alors sur elles, comme sur une proie certaine : les chenilles les laissent courir d’abord sur leur dos en toute liberté, puis bientôt, détournant brusquement la tête, elles les saisissent et en font justice.
Dans toutes les saisons de l’année on trouve des chenilles , des chrysalides ou des papillons ; cependant l'existence d’une chenille ne s’étend pas au-delà d’un an, quelquefois même elle dure moins d’un mois; nous allons expliquer ce petit mystère : on distingue , en effet, quatre espèces de chenilles; les unes passent l'hiver en œufs, d’autres sous la forme de chenilles, celles-ci en chrysalides , celles-là dans l’état de papillons.
Les premières vivent chenilles une partie de l'été ; c’est alors qu’elles se transforment en chrysalides, d’où sortent les papillons au bout de quelques semaines, c’est-à-dire, avant la fin de l'automne. Bientôt les femelles pondent leurs
œufs, et meurent; ces œufs sont destinés à passer l'hiver, à résister aux rigueurs de la saison : nous verrons plus tard les précautions admirables que prennent ces femelles pour empècher qu’on n’apercoive leurs œufs, et pour les garantir en même temps du froid. Les chenilles de cette espèce sont les chenilles du peuplier, à brosses (1), à aigrettes (2), à oreilles, et les arpenteuses vertes à raies blanches, qui font tant de dégâts dans nos jardins.
Les chenilles de la seconde espèce conservent leur forme jusqu'au commencement de l'été; elles se disposent, à cette époque, à se métamorphoser. Sur la fin de la saison ou vers les premiers jours de l’automne, le papillon sort, s’accouple, et pond des œufs qui donnent , la
(1) Une chenille qui rampe sur le fabrouba, fruit indien , est couverte de crins comme une
brosse. Une autre , quise nourrit, en Amérique ,des feuilles d’un lis rouge , depuis long-temps commun
à Florence, est couverte de poils noirs aussi durs:
que le fer.
(2) Une chenille qui vit sur le papey porte sur:
la tête un bouclier en demi-cercle et brillant comme uu diamant.
(63) semaine d'ensuite, naissance à de petites chenilles ; avant l'hiver, ces chenilles sont parvenues à la moitié de leur grosseur; des que les premiers froids se font sentir , elles se pourvoient de bons quartiers d'hiver : elles sont solitaires ou bien elles vivent en société. Dans le premier cas, elles se cachent sous des pierres, entre l'écorce de vieux troncs d'arbres; elles savent s’y creuser des chemins couverts, ou bien elles s’enfoncent dans la terre à une profondeur convenable; elles connaissent en effet la température qui leur est propre; elles foulent et humectent le terrain, pour le rendre ductile ; elles soutiennent enfin ces voûtes avec des fils de soie qui unissent les petites molécules de terre : telles sont les chenilles rases brunes, les rases vertes à raies blanches qu’on trouve dans les plantes potagères et sur l’ortie, telles sont aussi les chenilles hérissones. Celles qui doivent passer au contraire l'hiver en société, -roulent les feuilles des plantes pour se faire de petites cellules ; ces rouleaux, en forme d'oublis ou de cornets d’épiciers, sont tissus de soie, et plantés souvent, comme des quilles , dans le haut des branches d'arbres. D’autres
chenilles coupent carrément , avec leurs dents,
de petites mottes de cette mousse fine qui couvre quelquefois les pierres; elles les enlèvent avec leur racine et le peu de terre qui s’y trouve attaché, les rapprochent, les arrangent , soit à côté, soit au-dessus les unes des autres, et en forment, avec une adresse admirable, de petites voûtes qui leur servent de retraites. Aux premiers jours du printemps, quand l'air devient plus tempéré, que les plantes et les arbres commencent à se couvrir de feuilles, ces chenilles reparaïssent. On est alors fort étonné de voir des chenilles déjà grandes , et souvent avancées en àâge, dès les premiers jours de la belle saison; cependant, comme nous venons de le voir, rien n’est plus naturel.
Les chenilles de la troisième espèce, qui passent l'hiver dans l’état de chrysalide, sont en très-orand nombre ; elles vivent sous leur premiére forme jusqu’à la fin de l’été ou le milieu de l’automne, les unes plus tôt, les autres plus tard : elles cessent alors de manger, et se préparent à la transformation. Un grand nombre entrent en terre pour prendre la figure de chysalides ;
L'éphémère enjoué , sur le soir d’un beau jour, Pe Flore et de Zéphire égayait le séjour.
(65) Æh ! pauvre fou , lui dit la chenille engourdie ,. Qui pour clore sa tombe avançait son destin, Vois... le soleil s’ahaisse et tu mourras demain ! — Aussi,répondit-il , je jouis de la vie :
Hé ! si demain je dois mourir, Folle , dès aujourd’hui dois-je m'ensevelir ?
d’autres se cachent dans de vieux troncs d’arbres, d'autres se filent des coques de soie; d’autres enfin prennent à l'air cette forme de chrysalide, comme la chenille de chou, et restent entièrement à découvert pendant tout
l’hiver.(r). Les papillons sortent au printemps
(1) M. Réaumura fait subir un froid artificiel de 15 degrés à de très-jeunes chenilles ; elles étaient tellement gelées qu’en les laissant tomber sur une tasse de porcelaine elles y rendaient le même son que dé petites pierres , et pourtant elles n'étaient point mortes ; car elles reprirent peu-à-peu leurs mouvemens dès qu’il les eûtexposées à une chaleur douce. M. Bonnet a renouvelé cette expérience sur deschrysalides qu'itexposa,tonte une nuit, &un froid naturel de 13 degrés. Mais il est remarquable que ces insectes supportent , dans l’état de germe et sans périr, un froid beaucoup plus rigoureux, Le ver à soie, dans son œuf, résiste au froid énorme de 24 degrés ; et, dès qu'il a pris un certain accroisa sement , ik périt au froid médiocre de 7 degrés.
ou dans l'été suivant, pondent leurs œufs, et meurent bientôt après : quelques-uns vivent cependant une partie de l'été. Les chenilles de cette espèce sont le sphinx, la chenille jaune à taches allongées noires, la jaune à brosses, à bandes veloutées noires entre quelques anneaux , la chenille verte à tubercules couleur de rose.
Les chenilles dont il me reste à parler vivent l’hiver sous la forme de papillons; elles conservent leur état primitif une partie du printemps et de l'été : bientôt elles se changent en chrysalides. Avant la fin de la belle saison, les papillons paraissent : on les voit voler dans les jardins et dans les campagnes tant que dure la chaleur ; mais à l'approche de l'hiver, ils vont se cacher dans les cavités des antres, dans les greniers, dans les maisons , de manière à ce que le froid ne les fasse pas mourir. Vers les premiers beaux jours de l’année suivante, ils abandonnent leurs profondes retraites, et travaillent de suite à perpétuer leur espèce. Les œufs qu'ils pondent alors ne tardent pas à éclore.
Nous allons passer maintenant à l'histoire de la métamorphose de la chenille en chrysa-
lide. Quelques dames me reprocheront sans
doute de m'être un peu trop étendu sur la na-
ture et les habitudes d’un aussi vilain animal
que la chenille; mais qu’elles y prennent garde : un poète, qui leur est assurément bien inconmu, et quin’en est pas moins assez célèbre
sous le nom de Grécourt , a eu l’effronterie de mettre les vers suivans dans la bouche d'une chenille :
| « Bientôt changée en papillon, | J'aurai des couleurs admirables ,
| Du bleu , du blanc, du vermillon , Et je serai des plus aïmables ;
Plus d’une femme , à ce qu’on dit, Est de moi l’image parfaite,
Peu jolie au sortir du lit,
Mais charmante après sa toilette.»
Les chenilles, du temps de M. Grécourt, avaient autant d’impertinence que d'amour propre; mais comme on ne s'excuse point avec de mauvaises plaisanteries, je dirai donc très- | sérieusement que l’histoire des papillons de- | vient très-imparfaite sans l’histoire de leurs chenilles, Il est si facile de trouver les uns, si difficile de s'emparer des autres; l'existence des papillons est en effet si passagère; une
(68) chenille à d’ailleurs des mœurs, des habitudes ,! dont l'étude conduit seule à la connaissance de l’histoire de son papillon. Bien des gens nourrissent de très-jolies chenilles qu'ils ne connaissent pas, dans l’espérance d'en avoir de beaux papillons ; aussi sont-ils surpris trèsdésagréablement en obtenant un papillon blanc ou brun de la chenille la plus éclatante. Je citerai, pour exemples, les chenilles de l’aubépine, du groseiller , du tilleul , du prunier ; et des chenilles brunes ou de peu d'apparence.
leur donneront au contraire le papition le plus. brillant, comme les chenilles du grand rosier double ,, de la vigne, et tant d'autres : c’est: d’ailleurs ce que nous verrons par la suite.
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