‹ Les papillons dans la natureChapitre 32 sur 133 · LE GRAND MARS CHANGEANT · texte numérisé non relu

LE GRAND MARS CHANGEANT

et la distinction et fait penser aux plus belles statues égyptiennes, aux œuvres de grand style de l'antiquité.

Regardez-le posé à terre où il suce l'humidité du sol. Il fait quelques pas, roulant et déroulant toujours | étroit ruban jaune vif de sa trompe. Soudain il ouvre ses grandes ailes qui sont vastes comme une ample pèlerine, si vastes que le petit corps velu à reflets irisés s'y perd, caché à demi par les longs poils. Du même coup il expose au soleil toute leur face supérieure : sur un fond uniformément noir ou brun glisse un merveilleux reflet d’améthyste, et ce reflet, suivant l'incidence du jour, disparaît complètement ou éclate comme un feu d'artifice. En conséquence, lorsque le papillon s'envole, c’est un vrai scintillement de pierres précieuses, une féerie de couleurs, une vision de lumière. Si l'insecte gagne en hauteur, s’il monte au-dessus de vos têtes, ses ailes deviennent alors comme un morceau de vitrail. Une bonne partie de leur surface, en effet, est absolument opaque, et paraît, à contre-jour, d'un noir profond, tandis que les taches blanches, elles, occupant à peu près le même emplacement sur les deux faces, sont formées d'une pellicule translucide où le soleil joue comme en un verre dépoli, leur donnant un éclat extraordinaire.

Une seule chose, chez notre splendide insecte, est déconcertante, presque inavouable, c'est le choix de sa nourriture : faisant fi des fleurs que tous ses semblables chérissent, des plus belles comme des plus modestes, il sucera à l'occasion la sève qui s'écoule d’un tronc d'arbre; il boira l'eau de pluie qui séjourne sur le bord du chemin; il léchera la bête morte que les nécrophores aux élytres jaune orange et noirs n'ont pas encore enterrée; mais 1l se délectera surtout des sucs contenus dans les bouses de vaches ou le crottin des chevaux. Après le passage de tel ou tel animal domestique, les beaux Mars s'attablent par douzaines parfois sur les dits monceaux et se dispersent en essaims tourbillonnants à l'approche des humains. Mais, chose curieuse, si suintant et rep que soit l'emplacement où s'installent et grouillent les nobles convives, jamais ceux-ci ne souil-

Page 1