‹ Les papillonsChapitre 10 sur 27 · MAL A PROPOS · texte numérisé non relu

MAL A PROPOS

Le Régent venait, par sa mort, de laisser le gouvernement à M. le Duc, c’est ainsi qu’on appelait le duc de Bourbon. Ce prince partageait le pouvoir avec la fameuse marquise de Prie, et tous les deux faisaient de grands efforts pour prolonger leur quasi-royauté.

Dans ce but ils avaient donné pour femme A Louis XV, à peine Agé de quatorze ans, la fille de l’infortuné Stanislas Leksinski, afin de conserver, par la reconnaissance de la reine, leur influence sur l’esprit du jeune roi. Le calcul était bon; s’il ne réussit pas, ce fut uniquement parce que ces deux complices manquèrent de prudence et firent trop tôt paraître l’étendue de leurs prétentions.

Un des moyens le plus communément employés par les

régents et régentes , pour arracher l’héritier d’un trône aux préoccupations politiques , est de l’entourer de plaisirs et de bruyante oisiveté. M. le duc n’innova rien : il agit comme ses devanciers. Louis XV, éloigné des affaires, passait sa vie à la chasse et trouvait des distractions dans les fêtes qu’on multipliait sous ses pas, à Chantilly, à Rambouillet et à Marly.

A cette époque, dix ans s’étaient déjà écoulés depuis la disparition de mon second mari; je n’étais cependant pas encore retirée du monde. Une fonction presque maternelle à remplir m’avait même forcée à rentrer pour quelque temps encore dans le tourbillon. L’éducation de ce beau danseur aux ailes bleues, qui vous intéresse en ce moment, vint réclamer tous mes soins.

Je ne pense pas que vous vous rappeliez son nom; car il n’a fait que passer à la cour, et c’est à peine si on eut le temps de l’y remarquer.

Il se nommait don Juan de Tendilla. Le vieux duc, son père, venait de mourir, quand on m'envoya pour le former, ce jeune sauvage qui n’avait jamais quitté la partie des domaines de sa maison, perdue dans les montagnes de l’Alpujarra. Certes, on m’avait confié là une tâche bien difficile, si difficile que toute autre à ma place eût désespéré de la conduire à bien.

Il y avait tout à refaire dans mon pauvre cousin don Juan, le physique et le moral.

Il fallait transformer en lui l’âme et le corps; car le tout

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était aussi inculte que chez le Huron frais débarqué sur les côtes de Bretagne dont M. de Voltaire nous a si gaiement conté l’histoire.

Lorsque ce garçon-là descendit chez moi, il était vêtu de neuf de la tête aux pieds, et sa valise ne contenait que des vêtements dont le drap et la soie n’avaient jamais paré ses membres de dix-rieuf ans. Sa mère avait cru devoir se mettre en frais pour essayer de l’orner; elle avait même joint à ce trousseau une superbe perruque à la Louis XIV, dont il laissait les boucles s’emmêler à leur fantaisie au fond d’une de ses caisses.

Comme vous pouvez l’imaginer, ce riche butin était taillé de façon à faire pouffer de rire un conseiller du parlement; si je l’avais laissé sortir accoutré avec ces chefs-d’œuvre à la mode de son pays, il était perdu sans retour à Versailles.

Un seul trait vous indiquera le bon goût de cette garde-robe de Visigoth. Sur le dos d'un long pourpoint de velours raide dont la coupe rappelait l’antique souquenille, le tailleur andaloux avait appliqué une broderie en cordonnet large, représentant tant bien que mal un citronnier.

Toutes ces nouveautés s’en allèrent le soir même à la friperie; je fis venir le tailleur à la mode et le coiffeur le plus couru; car sa tête présentait l’aspect hérissé d’une brosse à la Charles-Quint , et grâce à ma diligence, il put sortir incognito le surlendemain de son arrivée. Je dis incognito; en effet, il n’avait encore que ses habits à présenter.

Ma tante m’avait écrit qu’il s’exprimait en français avec aisance. Quelle erreur maternelle! C’est à peine s’il put arracher de sa rauque poitrine un bonjour compréhensible. Du reste, une figure raide et couleur d’éponge, des traits immobiles et des yeux enfoncés , des gestes gauches , une parole brève et souvent malhonnête, une timidité sans bornes, qui se trahissait sous les apparences du mutisme et de la dureté.

A table, il mettait, comme les Moresques, la main au plat, il se mouchait dans sa serviette, il renversait la sauce et le vin sur la nappe, et se permettait beaucoup d’autres rusticités. Au salon, il se sauvait lorsqu’on annonçait des dames, ou ne les saluait pas et ne répondait rien à leurs paroles aimables, quand il était forcé de rester.

Voilà quel était mon cousin don Juan de Tendilla.

Après avoir sondé la profondeur du mal, je guettai avec soin les germes de ses bonnes qualités. Je m’aperçus tout d’abord qu’il était doué d’une forte dose d'amour-propre et de susceptibilité. S’il semblait détester la compagnie, c’était uniquement parce qu’il était humilié de donner des spectateurs à sa gaucherie.

D’un naturel ardent et passionné, loin de la fuir, il eût avidement recherché la société des femmes s’il eût espéré s’y voir applaudir, s’il eût su comment s’y prendre pour imiter les manières élégantes qui font si bien venir auprès d’elles MM. de Boufflers et de Richelieu.

En possession de ces deux secrets, je me mis à l’œuvre

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avec plus de sécurité. Je me servis surtout de sa vanité comme d’un excellent levier pour manœuvrer ce caractère sauvage. Avant qu’il ei'it mérité des éloges, je lui en adressai pour lui prouver qu’il n’était pas impossible à lui d’en obtenir; mais la plupart du temps j’avais soin d’en relever le prix imaginaire en les attribuant à ma plus jolie visiteuse de la journée.

Or, il fallait voir comme il mordait à l’amorce quand je lui disais :

— Don Juan, mademoiselle de Conflans vous a trouvé gracieux aujourd’hui; elle m’a déclaré que vous aviez un charmant sourire et des yeux pleins d’expression.

Ou bien :

— Madame de Beauveau a été charmée de votre nouvelle prononciation; elle prétend que vous auriez beaucoup d’esprit si le français vous était plus familier.

Ou bien encore :

— Mon cher enfant, savez-vous que la marquise de Presles a remarqué votre taille élégante et le goût de votre mise? Si vous vous abandonniez un peu plus à votre heureux naturel, tout le monde serait de cet avis, n’en doutez pas.

A la suite de ces compliments, don Juan ne manquait jamais de porter son attention sur la partie de son éducation qui en était l’objet. Stimulé ainsi, ses progrès furent rapides, et trois mois après son arrivée à Versailles, la duchesse, sa mère, eut eu peine à le reconnaître, tant il était changé à son avantage.

Il y eut, il est vrai, à la rapidité de eette métamorphose une cause puissante à laquelle je ne m’étais guère attendue; malgré la menace prochaine de mes quarante ans, don Juan devint amoureux de moi.

Môme aujourd’hui, où cette histoire n’est plus rien qu'un souvenir, je n’attribiierai pas à mon seul mérite la passion que j’inspirai à mon jeune cousin. Je puis bien l’avouer cependant, j’étais encore belle; mes bras, mes mains et mes épaules étaient irréprochables; l’abus du rouge ne m’avait pas ridé les joues, et l’usage immodéré des corps ne m’avait point gâté la taille. Mais tout cela aurait-il suffi pour faire tourner la tète à don Juan?

Je ne le crois pas; la meilleure explication à son amour est ailleurs. Un adolescent trempé comme l’était mon cousin de Tendilla devient inévitablement amoureux de la première femme qui se trouve journellement à la portée de ses désirs; il ne changea donc rien à la coutume de ses émules de vingt ans en se passionnant momentanément pour moi.

J’étais la seule femme sur laquelle le jeune montagnard osât hardiment lever les yeux, la seule à laquelle il se permit de parler familièrement et sans trembler. Et puis, je vous l’ai dit, je me faisais une messagère de douces paroles; j’inventais mille flatteries agréables dans l’intérêt de son avancement en civilisation.

En comparant les perpétuelles attentions dont il était l’objet de ma part avec l’indifférence complète des autres, on comprend qu’il dut m’adorer; eh bien, il m’adora.

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Ce beau feu aidait trop à la réussite de l’œuvre que la spirituelle duchesse de Tendilla avait confiée à mon zèle, pour que j’essayasse d’y jeter de l’eau. Qui sait d’ailleurs si cette mère expérimentée n’avait pas tout prévu? Je n’effarouchai donc pas l’amour de don Juan, et pour mieux le pétrir je le laissai m’aimer.

N’est-ce pas d’ailleurs la tâche légitime d’une femme, l’âge que j’avais, libre comme je l’étais, d’employer les dix dernières années de sa puissance féminine à développer dans les jeunes chrysalides humaines nouvellement écloses la souplesse du corselet, les belles façons de voltiger, la manière d’entretenir les couleurs assorties des ailes, le bon goût et l’habileté dans le choix des fleurs où leurs jeunes instincts doivent les pousser un jour.

En approchant de la quarantaine, la fraîcheur veloutée du teint, l’exquise irréprochabilité de la forme, la svelte légèreté des contours, tontes ces splendeurs du jeune âge s’atténuent sensiblement en nous.

Mais à la perte de ces délicates primeurs nous avons une ample compensation. Notre lot a une autre richesse; il se compose d’une habitude merveilleuse de la vie, d’une science parfaite du cœur, d’un tact exquis de langage, d’un bon goût de manières, d'un art de mise en scène qui rendent capables de triompher des plus jeunes, celles d’entre nous dont la sagacité sait mettre tous ces trésors à profit.

Toutes les qualités d’esprit qui font la force de notre sexe nous restent, enrichies, étendues, complétées; elles sont

alors plus puissantes qu’à aucune autre époque de notre vie.

Notre beauté fortement épanouie ressemble à une fleur dont la corolle s’étale dans tout son éclat avant de s’effeuiller. Elle plaît ainsi à ceux qui aiment les parfums vigoureux et les chaudes couleurs. Elle plairait bien plus encore, on l’avouerait du moins bien plus sincèrement, si le goût du grand nombre n’était influencé parles fades refrains de nos poètes modernes, dont la verve de convention ne chante que des Chloris de quatorze ans.

Grâce à nos faiseurs de petits vers, on n’ose plus croire à la vérité de ces grandes passions qu’allumaient dans le cœur des héros les illustres matrones chantées par Homère et les classiques grecs.

Certes le père des beaux poèmes, quand il donnait une cour de soupirants à Pénélope attendant depuis vingt ans au moins le retour de son aventureux mari; Henri II, lorsqu’il préférait l’âge mûr de Diane à la jeunesse éclatante de l’Italienne Catherine, son épouse officielle; Titien, peignant ses deux Vénus couchées que l’on admire dans la galerie des Offices, à Florence, étaient tous les trois des maîtres infiniment experts dans la science des passions. Ils savaient bien, eux, tout le prix d’une femme qui a su conserver sa beauté jusqu’à l’âge où don Juan de Tendilla s’avisa, par désœuvrement, de s’éprendre de moi.

Je ne fus donc ni surprise ni fâchée d’avoir dompté ostensiblement ce farouche échappé des montagnes, qui semblait mépriser tout le monde. On sourit de ce premier résultat ; je

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n’y pris garde; on en glosa, je n’en tins compte, et l’on finit par s’y habituer.

Du reste, je savais bien qu’il me serait toujours possible de rompre à ma fantaisie le charme qui me le livrait. J’étais assurée de pouvoir, quand le moment me semblerait venu, détourner à mon güé ce papillon dont je faisais battre les ailes. Or, ce moment était celui où je verrais don Juan assez accompli pour être présenté aux fêtes de la jeune cour.

Je me mis donc avec zèle et conscience à cette difficile éducation. Je me fis sa maîtresse de langue, sa maîtresse de propreté, sa maîtresse de gracieuseté; je lui enseignai toutes ces inappréciables inutilités mondaines qui distinguent le gentilhomme du rustre et du manant.

De tout ce que je lui enseignai, ce qui lui plut davantage, ce fut la danse. Je n’eus pas de peine à lui donner dans cet exercice de l’animation et de la physionomie; je le trouvai cette fois beaucoup trop hardi et expressif. Il avait rapporté de son pays une ardeur toute espagnole et des pas chorégraphiques d’une originalité par trop sans frein.

Les figures françaises lui paraissaient calmes et d’une sobriété de gestes insupportable. C’est pourquoi je fus obligée, pour ne pas le décourager dans ses études du bon ton, d’entremêler dans les commencements les gaietés du menuet et de la gavotte des frénésies du fandango et de la cachucha, que je n’avais pas tout à fait oubliées.

Un jour, entre autres, j’avais bien voulu condescendre à flatter ses souvenirs nationaux; j’avais accepté de lui une

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paire de castagnettes d’ébène, et tous deux nous exécutions un boléro castillan sur le gazon de mon jardin. Nous nous croyions entièrement seuls et à l’abri de tout regard profane, lorsqu'un éclat de rire à échos nous fit tressaillir autrement qu’en mesure.

— Eh bien ! s’écria une joyeuse voix d’homme, eh bien, mesdames, qui souteniez que la princesse Ginebra dressait à la dévotion son jeune compatriote, qu’en dites-vous?

Les dames auxquelles s’adressait ainsi le comte de Riom, neveu du fameux Lauzun, étaient l'une des filles du Régent, la charmante et très-mondaine abbesse de Chelles , et la marquise de Mouchy. En reconnaissant ces trois témoins de nos plaisirs, je perdis presque contenance de dépit; car c’étaient trois des plus mauvaises langues de cette collection de médisants qui tlorissait sous le feu duc.

— Que nous ne vous dérangions pas, madame, vous et votre beau cousin ; vous occupiez, disait-on, la retraite de don Juan à la pénitence; nous sommes heureux qu’il n’en soit rien.

— Je vous l’avais bien dit, fit en grasseyant la marquise de Mouchy, sautiller et danser était leur plus attrayante occupation.

— Dites leur plus grave, madame, dis-je en me remettant. Je suis la maîtresse de danse de don Juan; je prépare son entrée dans le monde. Cette danse bizarre que nous exécutions quand vous nous avez surpris est une réminiscence d’Espagne, une des dernières fantaisies un peu sauvages de mon jeune cousin.

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Cet incident, si naturel qu’il fut, commenté par ces nobles commères et par le favori de la duchesse de Berry, vint réveiller les commentaires sur la retraite dans laquelle je tenais l’héritier des Tendilla.

Je ne pop vais plus larder davantage à le produire. Heureusement l’amour qu’il avait pour moi l’avait métamorphosé comme par enchantement, et l’Andalousie elle-même eût eu peine à reconnaître maintenant en lui le montagnard farouche dont elle m’avait fait cadeau.

Entre les nouveaux talents qu’il avait acquis sous mon patronage, je n’oublierai pas celui de tourner passablement un madrigal. Tous les Andalous sont poètes; ils pincent tous de la guitare, assez pour chanter les louanges de leurs belles sous les balcons; tout le monde sait cela; M. Ee Sage nous en a assez rabattu les oreilles.

Cependant il y a une grande distance entre les rimes faciles des romanciers espagnols et les vers aux règles sans nombre des faiseurs de madrigaux français. Aussi mon apprenti poète fit-il d'abord des bouts-rimés détestables; mais, pour me plaire, il persista dans ce travail, qui fait si bien venir des dames d’aujourd’hui. Il finit par faire accorder la rime et la raison.

Quelques mois après son arrivée, voici ce que je lui avais improvisé sur sa passion pour moi. Je le donne sans prétention, comme je le fis, et seulement pour amener la réponse de don Juan.

GINEBRA A DON JUAN.

Vraiment! y pensez-vous, don Juan, de m'aimer?

Ne voyez-vous donc pas que ma beauté décline?

Je serais votre mère aisément, j’imagine.

Allons, beau papillon, songez à vous calmer,

Ou d’une aile rapide allez chez Mélusine,

La prier de changer votre vieille cousine.

Dont les yeux ni le teint n’ont plus de quoi charmer.

Trois jours après, don Juan me rapporta, sur la même mesure, les vers suivants:

DON JUAN A GINEBRA.

Votre miroir, cousine, est en mauvais état,

Puisqu’il vous dit sur vous de si vilaines choses; Laissez là Mélusine et ses métamorphoses.

Si je suis papillon, j’ai le goût délicat;

J’aime, pour m’y poser, les corolles écloses,

Et pour moi les boutons, les plus frais, les plus roses, N’ont pas assez de miel, de parfum, ni d’éclat.

Vous le voyez, don Juan était mûr pour le monde. Il y avait huit mois que je l’élevais ainsi en serre-chaude; je me décidai enfin à accomplir jusqu’au bout ma tache : je renonçai courageusement à ma conquête et me résolus à l’émanciper. Je le mis alors sous le patronage du duc d’Àntin, qui, ayant été choisi avec le marquis de Beauveau pour ramener la jeune reine en France, se trouvait au comble de la faveur.

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Il fut présenté et réussit.

Pour le coup, mon Huron était véritablement transformé; lui qui n’osait autrefois lever les yeux sur les femmes leur faisait maintenant, et sans trop rougir, des avances et des compliments bien tournés. Son teint brun s’était éclairci, et ses membres naguère si raides étaient devenus souples, au point qu’il figurait avec avantage dans un menuet.

Sa vanité n’ayant plus d’ombrage et sa susceptibilité apaisée, le côté passionné de son caractère n'eut plus de contrepoids; il laissa voir le naturel ardent de l’Andalous avec les grâces du Français de cette époque. Sa sauvagerie farouche m’avait fait craindre pour son avenir; cette fois, je tremblais bien davantage en le voyant d'une aussi audacieuse galanterie.

On se trouvait dans la belle saison, et les parties de plaisir, si fréquemment répétées par les soins politiques de M. le duc, avaient toutes un côté champêtre. On dressait les tables sur les vastes pelouses des châteaux royaux, et lorsque la chaleur était tombée, on dansait pastoralement sur le gazon.

Cette manière presque enfantine et villageoise de tenir sa cour enchantait le jeune couple royal, surtout la reine Marie, qui avait, des goûts fort simples. Mais sous cette apparence de candide bergerie, le diable savait trouver son compte. Bien que Louis XV fut encore la perle des tourtereaux fidèles, il y avait dans toute cette brillante jeunesse bien des tètes vives et des cœurs tendres, et don Juan ne tarda guère à se distinguer parmi ces derniers.

Le mauvais sujet tombait régulièrement amoureux de toutes

ses danseuses, et il se gênait si peu pour le leur témoigner, qu’il fit tressaillir d’aise et chuchotter quelques vieux compagnons du régent, introduits en fraude dans ces printanières réunions.

fie comte de Belle -Isle me prédit un jour qu'il ferait, auprès des dames, le plus grand honneur à son pays.

Cela voulait dire, en bon français, que mes soins n’avaient réussi qu’à produire un amant volage et un libertin. Je n’étais assurément pas jalouse, mais je fus choquée de l'horoscope tirée par le vieux comte en l’honneur de mon protégé.

Vous le savez, j’aime les amants et les maris fidèles ; toutes ces ailes que j’ai impitoyablement coupées vous garantissent la sincérité de ma prédilection. Je jurai donc que don Juan serait un modèle de fidélité; d’ailleurs, il faut le dire, j’avais sur lui des projets de mariage et des projets d’une haute ambition.

11 est des occasions de fortune qu’il faut savoir saisir aux cheveux; l'heureux fils de ma tante, la duchesse de Tendilla, avait attiré sur lui les regards de mademoiselle de Clermont, princesse du sang, sœur du duc de Bourbon, et surintendante delà maison de la reine; or, malgré ses vingt ans, je résolus de profiter de ce caprice haut placé pour en faire un fidèle mari.

Dans cette intention, je me mis à sou filer le feu dans les cœurs de ces fiancés de ma pensée. Je préparais des occasions de rapprochement; je faisais auprès de chacun d’eux ressortir leurs mutuels agréments : je parlais de don J uan à la princesse, de la princesse à don Juan, sans y mettre aucune affectation.

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Le moyen que j’employais surtout pour rallier tout à fait mon cousin à ce beau plan fut de le faire danser souvent avec mademoiselle de Clermont, souple, grande, line, aux formes pleines et correctes, mélodieuse dans la voix et voluptueuse dans les manières.

En effet, chaque fois que don Juan avait dansé avec sa ravissante complète, il était lui-même embrasé d’amour pour elle.

Malheureusement, cet effet flamboyant se produisait tout aussi bien avec mademoiselle de La Yrillière, avec mademoiselle de Villeroi, ou même avec une femme déjà mariée, qu’avec la belle princesse que je lui destinais. La danse lui tournait la tète; il ne pouvait prendre les mains, serrer la taille, arrêter son regard sur les yeux d’aucune femme sans être ébloui et affolé, et pourtant on ne danse pas sans toutes ces gentillesses.

Je dus donc me résoudre à faire usage de mon pouvoir mystérieux pour le fixer sans retour. Je voulus voir de mes yeux palpiter ses désirs de vingt ans, et je vis aussitôt mon volage cousin orné d’une paire d'ailes diaphanes teintes en bleu d’outre-mer parfaitement nuancées, telles que vous le voyez dans ce portrait au pastel; je l’ai moi-même peint de souvenir.

Cet enchantement accompli, le reste n’était rien; je vis bien encore ces deux voiles du désir s’agiter sous le regard des jolies danseuses qui se succédaient; mais je ne m’en inquiétais plus, bien sûre que j’étais dt> les maîtriser. Une seule crainte

me restait : M. le duc accepterait-il don Juan pour beaufrère? Ce n’était pas, à vrai dire, une mésalliance; la maison de Tendilla comptait des princes souverains dans ses ancêtres, et puis don Juan, grand d’Espagne, n’avait-il pas le droit de se couvrir devant Sa Majesté catholique, en véritable égal de son propre roi. Le résultat de mes réflexions fut que si mon cousin répondait à l’amour de mademoiselle de Clermont, l’affaire serait à moitié faite.

Un jour M. le duc donnait une fête au jeune couple couronné, dans son propre château de Chantilly. Le soir venu, il vint à la reine la fantaisie de faire un tour de valse aux flambeaux dans le rond-point du parc. Cette danse allemande lui plaisait, c’était presque une importation de son pays. Chacun applaudit, et, un instant après, cinquantes groupes, pleins d’ardeur et de jeunesse, tourbillonnaient enlacés sur les tapis de pâquerettes.

L’un de ces couples était formé par don Juan et mademoiselle de Clermont. Ce fut celui qui m’occupa tout entière.

Certes si le menuet enivrait don Juan, jugez de l’effet produit par ce tourbillon vertigineux, qui émeut si profondément les sens les plus blasés. Il était fou de plaisir et haletant de volupté.

Je n’avais pas besoin, pour surprendre en ce moment ses amoureux désirs, de faire un bien grand effort; ma singulière faculté d’intuition n’eut pas à se fatiguer beaucouo pour deviner les pensées du fds passionné de la duchesse de Tendilla.

Un regard ordinaire eût suffi pour découvrir un pareil

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secret. Son œil brillant ne quittait pas les yeux bleus et tendres de sa belle valseuse; sa tète penchée sur elle, sa bouche entrouverte et sa poitrine haletante semblaient aspirer Pâme de la sœur de M. le duc.

Du reste, la noble fille de sang royal partageait cette brûlante émotion : son corps souple semblait plier sous le poids de son ivresse; appuyée sur le bras robuste du jeune Espagnol, elle serait tombée sur le gazon, si quelque volonté les eut séparés brusquement.

Fascinée, allanguie sous le regard de flamme de don Juan, elle lui laissait tout le soin de l’entraîner. Elle ne sentait plus son corps et ne voyait plus rien de ce qui l’entourait : les couples bruyants, les arbres, les allées, les lumières avaient disparu à ses yeux. Son àme se trouvait transportée dans un monde idéal, où rien n’existait plus pour elle que l’amour de don Juan.

Inutile de dire que, pour mieux les observer, je refusai de prendre part à la valse. Mon intention était de ne pas les perdre des yeux, et de préparer, à l’intention du volage amant, mes aiguilles d'or et mes mystérieux ciseaux.

L’heureux couple tourbillonna quelque temps dans le rondpoint où était placé l’orchestre; puis il voltigea comme les autres dans les allées adjacentes, d’où je pouvais aisément les suivre. Peu à peu cependant leurs excursions dans les allées devinrent plus aventureuses; ils mettaient plus de temps ù repasser devant mes yeux. A la lin, je les perdis complètement de vue.

Comme je ne les voyais pas revenir, je devins inquiète : don Juan était si jeune, et mademoiselle de Clermont si éprise de lui! Je craignis une imprudence; j’eus peur que des yeux jaloux, et il n’en manquait pas, ne guettassent un scandale pour perdre mon protégé.

Cette absence seule suffisait, si elle était remarquée, pour donner sujet à de méchants propos qui gâteraient tous mes projets, venant aux oreilles du duc de 'Bourbon.

Je me mis donc à leur poursuite, du côté où je les avais vus disparaître. J’allai regardant tous les valseurs qui me frôlaient en volant, comme des phalènes, sous les grands arbres du parc. Je ne reconnus dans aucun d’eux mes deux papillons préférés. J’allai toujours, et me trouvai bientôt à la limite de la fête. Personne ne riait et ne sautillait plus autour de moi.

Mon inquiétude était au comble. Où pouvaient être allés mes deux chers imprudents ? Je me mis alors à appeler à voix basse mon étourdi de cousin. Mais quel ne fut pas mon étonnement d’entendre à deux pas de moi ce même comte de Riom qui nous avait surpris dansant un boléro.

— Ah! jalouse! me dit-il, je me doutais bien que vous étiez toujours amoureuse de votre élève, au lieu de l'être de moi.

Monsieur le comte, dis-je en rougissant dans l’obscurité, vous plaisantez là bien mal à propos; je suis presque une mère pour don Juan, et je crains qu’il ne se soit égaré...

Le comte partit d’un éclat de rire qui sentait le cham-

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pagne. A propos de lui, j’avais oublié de vous dire que depuis quelques semaines il disait avoir pour moi un goût très-vif, presque une passion.

— Ab! chère princesse, soyez plus franche, et avouez-lemoi; vous pensiez qu’il devisait solitairement avec mademoiselle de Clermont, et vous veniez le dégager des pièges de cette enchanteresse. Tranquillisez-vous donc, car je le quitte à l’instant.

— Vraiment! Où était-il?

— Sur un banc de gazon, dans le rond-point du parc, s’essuyant le visage, et se préparant à reprendre un autre tour de valse avec une autre danseuse que la ravissante sœur de M. le duc.

— Avec une autre que mademoiselle de Clermont ! m’écriai-je involontairement; s’il danse ce soir avec une autre, tout est perd u !

Je laissai le comte étourdi de cette exclamation, qui renversait ses conjectures, et je courus à la hâte retrouver le volage don Juan.

Le comte avait dit vrai; je trouvai mon cousin de Tendilla en proie aux projets de tentation faits sur lui par Canillac, qui lui faisait remarquer mademoiselle de Presles et l’engageait à danser avec elle. Ce libertin l’assurait que cette dernière ne le voyait pas d’un œil indifférent.

— Je suis écrasé de fatigue, disait don Juan; Vénus en personne me prierait de braver la chaleur pour ses beaux yeux que je ferais, je crois, la sourde oreille.

— - Je ne vous reconnais plus ce soir, mon cher don Juan.

— Mon cher Canillac, laissez-moi au moins me reposer un moment, nous verrons après.

— Ne remarquez-vous pas tout le piquant que donne à la physionomie de mademoiselle de Presles ses yeux noirs et ses sourcils bruns?

— Je trouve plus de sentiment et de tendresse dans les yeux bleus.

— Je ne suis pas de votre avis; tenez, par exemple, reprit le chevalier de Canillac sans se décourager, le regard amoroso de mademoiselle de Clermont a une expression de langueur qui me fait bâiller.

Don Juan ne répondit rien, la pudeur d’un amour déjà sérieux ou peut-être aussi le respect humain, en face d’un railleur de la force de Canillac, lui ferma la bouche; mais sa figure tournée avec admiration vers la sœur de M. le duc parlait pour lui.

— Si j’avais été assez heureux, reprit le tentateur, pour attirer sur moi l’attention de ces deux femmes, mon choix ne serait certes pas douteux.

Le motif qui pressait ainsi le chevalier à jeter mon jeune parent dans les bras de mademoiselle de Presles, c’est que lui-même avait osé jeter les yeux sur la noble fille destinée par moi à don Juan.

La danse allait recommencer, déjà les violons préludaient, et Canillac allait obtenir à force d’instances qu’on lui fit vis-à-vis avec mademoiselle de Presles.

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Cependant don Juan hésitait encore. Il craignait, en écoutant le chevalier, de déplaire à mademoiselle de Clermont, dont l’œil bleu était attaché sur lui avec inquiétude.

Je vis, en outre, que l’impression de la valse était loin d’ètre effacée dans le cœur du jeune Espagnol. Le meilleur motif à son hésitation était qu’il n’y avait plus en ce moment pour lui qu’une femme à aimer, à adorer, c’était celle dont il venait de presser ainsi les charmes dans ses bras, la belle princesse qui l’aimait tant.

Je m’approchai alors; ses belles ailes azurées étaient grandes ouvertes; or, pour éviter tout nouveau retour à sa nature de papillon, je saisis mes ciseaux cabalistiques, je les coupai à la racine et les rangeai, toute triomphante, dans la boite de palissandre que je portais toujours sur moi à cet usage.

Don Juan ne parut pas s’apercevoir de la mystérieuse opération ; seulement il cessa de regarder mademoiselle de Clermont, et, comme cédant à la fatigue, il s’endormit contre un marronnier.

Je n’attachai aucune importance à ce sommeil; c’était, à mes yeux, une suite naturelle des fatigues de la journée, et la cour étant rentrée au château, je laissai dormir le beau valseur.

Le lendemain, cependant, don Juan parut morne et mélancolique; il ne regarda plus les femmes, ne voulut plus rire ni danser II était devenu plus indifférent qu’à son arrivée d’Espagne, et celte indifférence, qui s’accrut de jour en jour, dégénéra, à l’étonnement de tout le monde, et à mon grand

désespoir, en une incurable misanthropie. Cette maladie finit

par s’aggraver, au point qu’il me déclara nettement un beau matin son dessein formel de retourner en Andalousie, pour entrer dans un couvent.

Je fis venir Chirac, le célèbre médecin; je lui expliquai comme je pus le brusque affaissement de mon pauvre cousin. Je lui avouai, à lui qui connaissait les doctrines des illuminés, le moyen que j’avais cru devoir employer pour le rendre sage.

— Qu’avez-vous fait? me dit le grand docteur; couper les ailes aux passions de la jeunesse, c’est tuer en elle toute vie et tout élan ; ce qui eu t réussi pour un mari a tué l’amant.

— J’ai tué don Juan! m’écriai-je.

— Rassurez-vous, madame, reprit-il; il n’est pas tué complètement. Il vivra, peut-être même plus longtemps, mais vous l’avez rendu, par votre zèle, incapable de jamais aimer autre chose que Dieu.

— Pauvre don Juan! dirent en même temps les deux hôtes de la princesse.

— Hélas! oui, pauvre don Juan! reprit Ginebra; le souvenir de cette maladresse m’a longtemps attristé l’âme. Aujourd'hui cependant je me suis pardonné ce fatal coup de ciseaux; il y a même des instants où je m’applaudis de ce méfait involontaire.

— Ah! par exemple, voilà qui mérite quelques mots d’explication, dit la marquise.

— Personne mieux que moi, continua Ginebra, ne respecte

les désirs du cœur dans leur spontanéité; je reconnais religieusement la légitimité des élans intérieurs, je respecte en tout la liberté du choix .

— Excusez-moi de vous interrompre, mon amie, mais les trophées dont vos ciseaux cabalistiques ont décoré votre salon ne s’accordent guère avec ces charmantes prétentions-là.

— Ma chère marquise, je n’ai pas toujours eu les mêmes opinions; l’expérience m’a améliorée beaucoup. Au contraire des vieillards ordinaires, l’âge est venu m’expliquer l’énigme mystérieuse des passions. Un jour où les hommes vaudront mieux, j'en suis assurée, c’est à leurs impulsions naturelles, c’est-à-dire divines, que l’on ira demander le bonheur. Mais nous n’en sommes pas là. La société tout entière ressemble encore trop à un camp où tous sont dressés pour le combat : on n’y vit pas, on y lutte, et tout ce qui devra plus tard

servir à notre bonheur se change encore en armes de guerre. Don Juan marié et définitivement ancré à la cour de France aurait passé sa vie comme les autres à des intrigues sans but élevé, sans motif noble, sans instinct moral, il aurait appris à souffrir d’abord, puis à mentir et à tromper.

— Mais que fait-il maintenant?

— Maintenant, sans souci de ce qu'il a perdu, il s’est rendu savant dans les langues orientales et traduit les manuscrits arabes échappés au vandalisme des Castillans.

— Je suis de votre avis, madame, dit à son tour Cazotle revenant sur les idées que la princesse venait d’émettre, les désirs sont l’auréole de l’âme humaine, la passion est le grand mobile qui l’entraîne vers l’idéal.

— Au fait, reprit gaiement la marquise, si les papillons avaient le vol régulier des oies, ils perdraient tout leur charme à nos yeux.

— Pour vous faire oublier la mésaventure de mademoiselle de Clermont, je vais vous conter l’histoire d’un brave corsaire qui s’est marié en dépit et au profit de ses neveux.

Disant cela, Ginebra indiqua du doigt une fantaisie drolatique où des insectes ailés célébraient une cérémonie nuptiale sous les voûtes d’un temple et à la lueur des cierges.

— J’aurais mieux aimé, dit Cazotte, voir cette scène placée dans les joncs d’un étang, avec des rayons de soleil pour officiants et pour flambeaux.

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Moucheron. — Guipe.

Raoul et Rodoip'.e eurent la couleur de se voir accueillis par des éclats de rire,

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