‹ Les papillonsChapitre 11 sur 27 · DU CAPITAINE · texte numérisé non relu

DU CAPITAINE

A quarante-six ans et quelques mois, M. le baron Conrad de Francarville, capitaine de vaisseau dans la marine du roi, estimant qu’il avait assez couru les mers, et que tous les coins du petit globe sur lequel la Providence l’avait jeté lui étaient suffisamment connus, prit le sage parti de se retirer dans ses terres.

Il envoya donc sa démission au ministre de la marine et revint en Normandie avec la croix de Saint-Louis, un rhumatisme à l’épaule gauche, et trente mille livres de rente qui ne devaient rien à personne, si ce n’est aux négociants anglais qu’il avait dévalisés dans ses croisières, pour soutenir l’honneur de son pavillon.

En rentrant sur la terre natale, qu’il avait quittée à Page de vingt ans, le baron de Francarville trouva deux neveux dont il ignorait complètement l'existence.

On comprendra cette ignorance au sujet de ses deux neveux, quand on saura que le capitaine avait contracté, dès sa plus tendre jeunesse, l’habitude déplorable d’allumer sa pipe avec toutes les lettres qu'il recevait, sans en avoir préalablement pris connaissance. C’était, disait il, afin de s’éviter l’embarras de chercher des réponses Le baron de Francarville n’était pas de première force sur le style épistolaire. En revanche, il manœuvrait fort habilement son vaisseau, et, dans les rencontres bord à bord, appliquait des coups de sabre de la plus belle espèce. On ne peut pas tout demander à un marin.

D’ailleurs il croyait sa sœur religieuse, l’ayant laissée dans un couvent dont une Francarville était abbesse, et bien décidée à y prononcer ses vœux, car ils étaient orphelins et sans fortune. Or des lettres de nonnetles ne sont pas fort intéressantes pour un officier de marine.

Persuadé que sa sœur Marie, valablement embéguinée, chantait des litanies et fabriquait des compotes à perpétuité, sous la direction de sa vénérable parente, le baron de Francarville avait donc continué d’allumer sa grande pipe turque avec toutes les lettres timbrées de Normandie qui arrivaient sur son bord, et n’avait pu apprendre que Marie, enlevée du couvent par un gentillàtre du pays, s’était mariée, avait mis au monde deux rejetons, et avait fini par mourir trois ans environ avant le retour du capitaine, laissant ses deux fils, Rodolphe et Raoul, en possession du mince héritage de leur père qui, depuis longtemps déjà, avait été rejoindre ses ancêtres, à la suite d’une chute de cheval.

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