LA DAME ESPAGNOLE ET LES DEUX PORTE-QUEUE. (SI
un bouquet de violettes, de frais muguets et de myosotis.
Elle nous fit un accueil affable, quoiqu’un peu triste.
— Ma chère senora, lui dit le comte Cipio, comptez-vous mener toujours une pareille vie?
— Jusqu’à ce que la mort me réunisse à eux, répondit-elle.
— Cela pourra durer longtemps, fit observer le comte.
— Je le sais, dit Inez, et c’est ce qui me désespère.
— Bah ! fit mon époux d’un ton léger qui m’étonna, vous vous lasserez de cette existence monotone et de ces regrets stériles.
— Jamais ! s’écria-t-elle avec un tel accent de conviction que le doute devenait impossible. Oh ! si le suicide n’était pas un crime, je les aurais déjà rejoints dans ce monde inconnu où ils m’attendent. O Gaston! ô Guilbert ! quelquefois je me figure que vos âmes animent quelqu'un de ces beaux oiseaux ou de ces brillants insectes qui voltigent autour de moi dans le parc, et je voudrais avoir des ailes pour m’envoler avec vous.
— L’auriez- vous désiré réellement? demanda le comte Cipio.
— Ah! de toute mon àme.
— En ce cas, Inez de Castelja, bénissez mon arrivée dans cette île ; car par moi vos vœux peuvent être satisfaits.
— Il serait possible ! s’écria-t-elle.
— Fiancée aux deux amours, reprit le comte, revêtez vos plus belles parures; je vais vous ouvrir l’empire des airs, et, sous une forme nouvelle, vous réunir à vos deux amants.
Inez stupéfaite obéit, et revint au bout d’une heure revêtue de ses plus riches atours.
— Êtes-vous toujours décidée? lui demanda le comte.
— Toujours, répondit-elle.
Alors Cipio prit dans une boîte d’écaille une pincée de poudre qu’il posa sur le front de Guilbert, et se rendant près de Gaston, il lui en posa également quelques grains sur le front.
Iriez et moi le regardions étonnées. Tout à coup nous vîmes les deux cavaliers se dissoudre comme par T effet d’une combustion intérieure. Bientôt il ne resta plus d’autre trace de leur présence qu’un amas de cendre grise, puis de celle poussière sortirent deux beaux papillons qui vinrent voltiger autour de la belle liiez. Celle-ci était tombée à genoux.
— Gaston!.... Guilbert!.... s’écria-t-elle.
— Encore une fois, lui dit le comte, voulez-vous les suivre?
— Si je le veux !...
— Qu’il soit fait selon votre désir.
Tirant de sa poche un flacon qui contenait une huile rougeâtre, mon époux versa un peu de cette liqueur sur la tête de la senora. Alors, comme par un coup de baguette magique, madame de Castelja disparut, et je n’aperçus plus qu’une belle libellule qui jouait avec les deux papillons. Bientôt ils s’échappèrent, et je descendis sur la pelouse pour les suivre du regard. Ils avaient déjà volé bien haut, mais je pus les apercevoir encore. La libellule se balançait mollement dans les airs ; et, comme s’ils eussent craint que ses ailes ne fussent impuissantes à la porter, les deux porte-queue s’efforcaient de la soutenir.
Les trois coups de canon se firent entendre.
Nous nous rembarquâmes, et je n’entendis plus parler de la belle Espagnole.
Bien qu’habitué depuis longtemps à vivre dans un milieu fantastique et surnaturel, et par conséquent à ne pas s’impressionner facilement, Cazotte passa une nuit à peu près blanche.
Les merveilleux récits et les non moins merveilleuses aventures de la dame aux papillons ouvraient à l’imagination du poète et à la science du voyant des horizons tout nouveaux.
Irrité de cette persistante insomnie, et voulant mettre un terme aux élans désordonnés de son imagination qui abusait du repos de son corps pour entraîner son esprit dans les espaces fantastiques, il se leva au point du jour, sortit du château et prit à tâche de s’égarer dans la campagne.
Il y réussit si parfaitement, que les rayons du soleil tombaient perpendiculairement sur sa tête, lorsqu’il rentra pour déjeuner.
La princesse et la marquise qui s’étaient acquittées depuis longtemps déjà de cette fonction conservatrice, étaient descen dues dans le jardin, où, à l’ombre impénétrable d’une épaisse charmille, elles s’entretenaient sans doute des bons souvenirs de leur vieille amitié.
Cazotte ne voulut pas interrompre ces douces causeries, et, son repas achevé, il entra dans le salon où il se livra de nouveau à la muette contemplation de ces peintures étranges qui excitaient bien davantage encore sa curiosité depuis qu’il avait pénétré déjà quelques-uns de leurs mystères.
Bientôt son attention se fixa principalement sur une petite
toile qui représentait un jeune homme et une jeune femme en costume du temps, pourvus d’ailes brillantes et qui semblaient se livrer avec un égal plaisir à l’exercice de la danse.
— Parbleu! s’écria Cazotte, j’ai rencontré quelque part dans le monde la figure de ce garçon-là.
— Vous ne vous trompez pas, dit la princesse qui venait d’arriver, et avait entendu l’exclamation de son hôte. Ce jeune seigneur, en effet, a vécu quelque temps à la cour de Versailles, jusqu’au moment où une triste mésaventure, à laquelle je ne suis pas étrangère, le chassa du monde. Ce soir, je vous conterai cette lamentable histoire. Vous verrez de quels malheurs on peut être cause en coupant des ailes mal à propos.
Le soir venu et les bougies allumées, Cazotte somma la princesse de tenir sa parole, et, après un regard préliminaire jeté sur ses auditeurs, pour s’assurer de leur attention, la dame aux papillons commença son récit.