LES NEVEUX DU CAPITAINE F H A N C A H V 1 L LE
Le baron ne fut pas trop mécontent de se trouver à la tète de deux gaillards de neveux, avec lesquels il pourrait jurer, boire et chasser le renard, quand son rhumatisme lui en accorderait la permission.
Il racheta les terres et le château de Francarville, et s’installa dans l’ancien domaine de sa famille, en bénissant les négociants anglais, dont les guinées faisaient de si doux loisirs aux vétérans de la marine de France.
Alors il se mil à jouer le rôle de gentilhomme campagnard , avec autant d’aisance et de facilité que s’il eut été destiné à cet emploi par la nature.
Il n’est pas aussi facile qu’on le pense de bien jouir de trente mille livres de rente. C’est peut-être pour celle cause que le sort a été si peu prodigue de celte sorte de faveur dans la distribution de cadeaux qu’il se [liait à faire aux humains.
Le capitaine de Francarville, en homme éclairé, s’occupa d’abord de garnir sa cave aussi complètement que possible. Pour mener à bonne lin celte importante opération, il ne dédaigna pas d’avoir recours aux lumières de ses neveux, qui étaient capables de lui donner de fort bons conseils sur celte matière. Les deux gaillards ne demandaient qu’à bien vivre, et possédaient tous les germes des vices qui sont nécessaires pour cela. Plusieurs de ces germes étaient même arrivés déjà à un degré de développement fort respectable. Mais la modicité de leur fortune avait jusqu’alors réduit ces précieuses facultés à l'état purement théorique et spéculatif.
On juge de la joie qu’ils éprouvèrent en se voyant tomber
du ciel un oncle opulent et déterminé à user le mieux possible de ses richesses, et l’on conçoit sans peine qu’ils s’empressèrent de mettre au service d'un tel parent toutes leurs connaissances et toutes les ressources de leur esprit, pour l’aider à entourer de jouissances solides une existence qu’ils avaient la délicieuse perspective de partager indéfiniment.
On eut un sommelier bourguignon, un cuisinier parisien, le premier piqueur de la contrée pour surveiller la meute et préparer les chasses; on plaça d’excellents chevaux dans l’écurie; on engagea comme chambrières les plus jolies filles du pays, et, toutes ces préparations accomplies, on laissa voguer doucement la galère.
En voyant quelle utilité un oncle intelligent peut tirer de deux neveux, Francarville bénit intérieurement sa sœur la nonnetle de s’être laissée enlever jadis par le gentillàtre normand.
Après six mois de séjour sur la terre ferme, le capitaine reconnut avec un certain plaisir que son rhumatisme était beaucoup moins opiniâtre qu’il ne se l’était imaginé, et que grâce à certain onguent, inventé par un Esculape en sabots de la contrée, il finirait bientôt par rentrer dans la jouissance totale de son épaule gauche.
Robuste d’ailleurs, leste et bien fait, d’un visage agréable, sans un seul poil blanc à sa moustache noire, Conrad de Francarville pouvait passer pour un jeune homme, malgré ses quarante-sept ans prêts à sonner.
Un jour, rentrant d’une course à cheval, après déjeuner,
LES AEVEUX DU CAPITAINE FU A NC A li V 1 L LE.
Conrad se regarda par hasard dans une glace et fut satisfait de sa bonne mine.
Cette satisfaction lui suggéra une idée qu’il commença par regarder comme très -bouffonne , puis comme simplement amusante, et qu’au bout d’une heure de méditation en tète à tète avec sa pipe turque, il finit par considérer comme on ne peut plus réalisable, raisonnable et naturelle.
Conrad de Francarville songeait à se marier.
Il sonna. Un vieux marin de son bord, son domestique de confiance, arriva au coup de sonnette.
— Fais-moi venir mes deux neveux Raoul et Rodolphe, lui dit le baron.
Quelques minutes après, Raoul et Rodolphe étaient assis en face de leur oncle, autour d'une table sur laquelle flamboyait un bol de punch.
— Or ça, mes lurons, leur dit le capitaine, vous êtes d’assez gentils garçons, j'en conviens; deux neveux, c’est beaucoup; mais ça ne suffit pas. J’ai besoin de compléter ma société, et pour cela, il m’est venu dans l'idée de prendre femme.
Raoul et Rodolphe se regardèrent. Les deux drôles comptaient sur l’héritage de l’oncle. On conçoit leur émotion.
Conrad surprit ce regard; il en comprit le muet langage.
— Je vois ce que c’est, s’écria-t-il en riant; vous redoutez l’accroissement de la famille, et quinze mille livres de rentes vous semblaient à chacun un assez joli grog h avaler quand je serai coulé à fond. Mais d’abord, songez, mes garçons,