LES NEVEUX DU CAPITAINE F U A N G A R V J L L E
le champ libre à votre goût, me réservant, du reste, le soin d’inspecter l’objet par moi-même quand vous aurez jeté le grappin dessus. Allez, voguez, croisez, faites de votre mieux ! Je vous donne trois mois pour me procurer cette chose. Il y aura cinquante mille livres en écus sonnants pour celui qui amènera dans mes eaux la corvette avec laquelle je me déciderai à naviguer de conserve.
Ayant ainsi parlé, le capitaine se leva, et les laissa en face du bol de punch à moitié vide, pour ne pas les gêner dans leurs délibérations.
Raoul et Rodolphe se regardèrent d’abord d'un air passablement contrit. Cette proposition de leur oncle tombait comme un coup de foudre sur leur tête. Certes, de toutes les lubies qui pouvaient passer par le cerveau du capitaine, celle-là était bien la plus incroyable, la plus inattendue.
La perspective de la somme à conquérir dans cette joute bizarre ne les flattait que médiocrement : un capital de cinquante mille livres ne compensait pas à leurs yeux la perte des trente mille livres de revenus qu’ils s’étaient accoutumés à considérer comme leur bien propre, et dont ils mangeaient déjà joyeusement l’usufruit, en leur qualité de perpétuels commensaux de leur oncle.
D’ailleurs les cinquante mille livres ne devaient échoir qu’à l’un d’entre eux, et bien que chacun eût la meilleure opinion delà supériorité de son goût, de son adresse et de son intelligence, ils ne pouvaient se défendre d’une vague frayeur.
Du reste, hàtons-nous de déclarer qu'il ne vint pas un seul
instant à l’esprit de l’un ou de l’autre la moindre velléité de s’assurer mutuellement contre les chances d'insuccès, en convenant à l’avance de partager la récompense promise, quel que fût le vainqueur.
La pensée que l’un d’eux pût se dessaisir de vingt-cinq mille livres en faveur de son frère, ne pouvait sortir de leur imagination. L’horreur de partager en cas de victoire l’emportait tellement dans ces cœurs généreux sur l’espoir de partager en cas de défaite, qu’une réprobation également énergique des deux parts eût certainement accueilli cette outrageante proposition, si quelque tiers bénévole se fût avisé de la formuler.
— Eh bien ! dit Raoul.
- — Eh bien! fit Rodolphe.
— Que le diable emporte notre oncle! s’écria le premier.
— Avant qu’il ne soit marié, bien entendu, ajouta le second.
— Qu’allons-nous faire? demanda celui-ci.
— Parbleu! obéir; il le faut bien, répondit celui-là; le capitaine est têtu comme un Bas-Breton.
— Et il serait capable de nous mettre à la porte, comme des laquais, si nous refusions de contenter sa fantaisie.
— Je partirai demain, dit Rodolphe.
— Et moi aussi , dit Raoul.
— Que le diable emporte notre oncle! s’écrièrent-ils en chœur en forme de conclusion.
Le lendemain, comme ils l’avaient dit, les deux frères partirent ensemble, après avoir dit adieu à Conrad, qui leur