LES NEVEUX DU CAPITAINE FR ANCAR VILLE
sable que je ne les voie que l'une après l’autre: pour ne pas faire de jaloux, nous procéderons par ordre alphabétique.
— La mienne se homme Àrabella, dit Rodolphe, que Raoul regarda avec surprise.
— A, c’est la première lettre de l’alphabet, remarqua le capitaine; c’est par celle-là que je jcommencerai l’inspection.
— Permettez! s’écria Raoul, la mienne se nomme aussi Arabella.
— Ah ! fit Rodolphe.
— Diable! c’est embarrassant, dit l’oncle; suivons alors l'ordre des numéros de leurs appartements
— La mienne habile le numéro 1 , dit vivement Raoul.
— La mienne aussi, répliqua Rodolphe.
Les deux frères se regardèrent avec surprise.
— Ah ça! que signilie! s’écria Conrad non moins étonné qu’eux.
— Cela signifie, capitaine, dit Arabella paraissant avec O’Rrean, que vos neveux, sans s’en douter, vous ont choisi la même épouse.
— Ah ça! mais permettez! mademoiselle, s’écria le capitaine, il me semble que j’ai déjà eu le plaisir de vous voir.
— Il y a quatre ans, dit Arabella, je revenais des Indes sur un vaisseau de guerre que vous prîtes à l’abordage.
— C’est parbleu vrai ! fit le marin.
— Vous m’avez sauvé l’honneur, reprit la belle Irlandaise, et vous avez même eu la générosité de me mettre le lendemain,
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avec toute ma fortune, à bord d’un vaisseau américain, en disant que vous ne faisiez pas la guerre aux femmes.
— Oui, je me le rappelle, dit le baron de Francarville.
— Depuis ce temps, capitaine, votre souvenir est resté dans mon cœur, et je n’ai plus eu qu’une pensée : celle de vous retrouver et de vous exprimer ma reconnaissance.
— Ne parlons pas de cela, interrompit Francarville.
— C’est dans cet espoir, ajouta-t-elle, que je suis venue sur le continent, et grâce à ces messieurs, j'ai pu enfin vous revoir.
• — Et vous consentez à m’épouser!
— De tout mon cœur, répondit Àrabella en souriant, si cela peut vous être agréable.
— Ventrebleu ! riposta le baron, je serais bien difficile.
Nous renonçons à dépeindre la stupeur, la confusion de
Raoul et de Rodolphe.
— Beaux neveux, leur dit Arabella, vous avez gagné tous
deux la récompense promise, et j’espère bien que le baron ne refusera pas .
— Te ne refuse rien, s’écria Conrad, qui aurait donné, dans son bonheur, ses terres, son château, ses écuries, son piqueur normand, son sommelier bourguignon et son cuisinier parisien.
— A ces cinquante mille livres, ajouta Arabella, nous joindrons pour chacun de vous un brevet de lieutenant dans les armées du Roi. Et que Dieu vous protège, mes chers neveux, vous trouverez toujours en moi la plus affectionnée de toutes les tantes.
LES NEVEUX DU CAPITAINE F l\ A N C A K V I L L E.
Cette manière polie de les congédier du château ne toucha que médiocrement le cœur des deux frères. Ils balbutièrent des remerciements embarrassés , qu’Àrabella eut la délicatesse d’accepter comme l’expression de la plus profonde gratitude, et partirent pour Francarville avec leur oncle et leur tante future, afin d’assister au mariage; après quoi ils devaient en toute hâte aller rejoindre leur régiment, qui tenait garnison à Mézières.
Arrivée à ce point de son histoire, la princesse Ginebra remarqua que ses deux auditeurs, tout en suivant son récit avec la plus scrupuleuse attention, commençaient à laisser échapper quelques signes d’impatience.
Ces signes étaient presque imperceptibles chez la marquise de La Croix, apparemment douée d’une dose de modération plus abondante que celle départie par la nature à son vénérable ami.
Mais Cazotte se remuait sur son fauteuil, tournait son tricorne dans ses mains, et semblait enfin avoir grand’ peine à contenir les observations qui se pressaient sur ses lèvres.
La dame aux papillons eut pitié de son embarras et ouvrit une issue à ses critiques.
— Qu’avez-vous donc, mon cher poète, lui dit-elle? On
dirait, sur ma foi .
— Permettez, madame la princesse, interrompit Cazotte;
jusqu'à présent je ne vois que fort peu de rapport entre ce récit et la peinture qu’il devait nous expliquer.
— En vérité, dit en souriant la princesse.
— Vous avez donné pour légende à ce dessin, reprit Cazotte, que, chez les hommes, toutes les histoires commencent ou finissent par le mariage. Je trouve d’abord cet aphorisme très-contestable. J’ai eu dans ma vie pas mal d’aventures de toute espèce qui ont commencé plus ou moins mal et fini plus ou moins bien, et je suis resté parfaitement garçon jusqu’à ce jour, je vous prie de le croire.
— Je vous crois, dit Ginebra.
— J’en jurerais au besoin, fit la marquise.
— Mais, poursuivit Cazotte, laissons de côté cette erreur qui ne me préoccupe que faiblement... .l’attends avec impatience l’apparition des papillons, des moucherons et des libellules qui doivent donner un peu de piquant à celte anecdote.
— Je suis de l’avis de Cazotte, dit à son tour la marquise. Je suppose bien que ce petit tableau représente le mariage du capitaine de Francarville et de la jeune Irlandaise, et que ces deux mouches qui tiennent le poêle sur la tète des époux ne sont autres que Raoul et Rodolphe; mais pourquoi sont-ils ainsi figurés; pourquoi cette tète de papillon sur les épaules de Conrad; pourquoi Ara bel la a-t-elle le visage et les ailes d’une demoiselle bleue, et pourquoi ce cinquième personnage qui se dresse au fond avec son corps jaune, son chapeau à fleurs et son livre de messe? Ce type de belle-mère ne peut pas nous représenter la grave et placide figure du bon tuteur O’ Brean.
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LES NEVEUX DU CAPITAINE El’. A N C A R V IL L E.
— Je n’ai pas eu cette prétention, répondit en souriant la dame aux papillons; le cinquième personnage est tout simplement un caprice d’artiste : celte grande femme sèche et guindée m'a paru indispensable pour compléter ce tableau de genre; car un mariage sans belle-mère me semble aussi insipide qu’une vie sans accident, qu’un caractère sans défaut, qu’un ciel sans nuage, qu'une mer sans tempête. J’aime les contrastes dans les événements humains, comme dans les aspects de la nature. Ne trouvant point de belle-mère dans l’histoire de mes personnages, j’ai inventé celle-là; m’en faites-vous un crime?
— Certes non, s’écria Cazotte.
La marquise acquiesça d’un signe de tète à cette déclaration du poète.
— Si j’ai représenté Àrabella sous la forme d’une libellule, poursuivit la princesse, croyez bien que j’ai eu mes motifs pour agir ainsi.
— Nous n’en doutons pas, dirent les deux auditeurs.
— C’est que la charmante Irlandaise appartenait réellement à ce genre d’insectes, comme le prouve la course vagabonde qu’elle s’était plu à entreprendre à la poursuite du capitaine de Francarville. Si je n’étais arrivée à temps, un peu après la célébration de leur mariage, les ailes de la jeune personne eussent bien pu jouer, un jour ou l’autre, quelque vilain tour au baron Conrad.
— C’est impossible! s’écria Cazotte, elle avait trop d’affection pour lui.
— Mon pauvre poète, dit Ginebra en échangeant un sourire avec la marquise, on voit bien que vous ne connaissez guère le cœur des femmes en général et des libellules en particulier. Une fois que les ailes de ces fragiles créatures sont déployées par un premier amour, le diable seul peut savoir où elles doivent s’arrêter. Mais, ainsi que je vous l’ai dit, j’arrivai à temps pour les fixer à tout jamais auprès du capitaine. Du reste, le brave Conrad méritait bien cette faveur. Si je ne lui ai donné que la tête du papillon nacré, à la famille duquel il appartenait, c’est qu’il avait pris soin lui-même de dissimuler ses ailes, bien résolu du reste à n’en plus tirer d’usage que pour voltiger autour de sa femme. C’est pourquoi il s’était hâté de congédier les jolies chambrières que ses mauvais sujets de neveux avaient installées au château.
— Écoutez donc, dit la marquise, à quarante-sept ans...
• — Ce n’est pas une raison, fit Cazotte.
— Quant à Raoul et à Rodolphe, continua la princesse, le lendemain de la cérémonie nuptiale, pendant laquelle ils avaient été contraints de tenir le poêle sur la tête des deux époux, ce qu’ils avaient fait de la meilleure façon possible, mais en enrageant tout bas, ils mirent leurs cinquante mille livres dans une sacoche, leur brevet de lieutenant dans leur portefeuille, et ils partirent pour Mézières, où ils se lancèrent à corps perdu dans tous les plaisirs de la vie de garnison.
Les malheureux espéraient s’étourdir ainsi, et oublier peu à peu leur mésaventure; mais leurs regrets étaient trop cuisants pour pouvoir facilement s’effacer.
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Tant que durèrent leurs écus, ils supportèrent encore la vie, grâce aux distractions du jeu , de la bonne chère et des faciles amours.
Mais leurs cinquante mille livres furent dévorées en deux années. Après quoi, réduits h la maigre solde de leur grade, ils ne purent accepter la piètre existence à laquelle ils se voyaient condamnés.
Un beau jour, ils fondirent leurs dernières pièces d’or dans une dernière orgie, et, à la façon des anciens stoïques, ils avalèrent résolument la coupe de ciguë à la fin du repas.
Le comte Cipio qui, par hasard, se trouvait à Mézières le jour de cet événement tragique, et qui, par un hasard plus grand encore, logeait précisément dans l’hôtel où les deux frères venaient d’abréger leurs jours, apprit leur histoire par la rumeur publique, et son génie familier, qu’il consulta à ce sujet,. lui en lit connaître les détails les plus intimes.
Quoique sorcier, le comte Cipio était très-farouche sur le chapitre des mœurs. 11 trouva que Raoul et Rodolphe n’étaient pas suffisamment punis, par ce trépas volontaire, des coupables projets qu'ils avaient conçus et longuement caressés contre l’honneur de leur oncle.
— 11 était bien sévère, fit observer la marquise.
— 11 était ainsi, dit la princesse. Il les condamna donc à une vie nouvelle dans laquelle il leur laissa le souvenir, et les fit passer à l’état de mouches, insectes atrabilaires dont le bourdonnement monotone indique assez la constante mauvaise humeur.
C’est sous cette forme que j’ai préféré les peindre par anticipation , dans la cérémonie nuptiale de leur oncle.
Une lettre anonyme instruisit monsieur et madame de Francarville de la nouvelle position de leurs neveux.
Conrad et Arahelia, peu initiés aux sciences occultes, prirent cette nouvelle pour une mauvaise plaisanterie; en sorte que, chaque fois qu’ils rencontraient quelqu'une de ces petites bêtes ailées, ils ne pouvaient s’empêcher d’éclater de rire en songeant à la bizarre mystification de la lettre anonyme.
Si donc Raoul et Rodolphe, comme cela est plus que probable, prirent fantaisie d’aller voltiger sur ce domaine et autour de cette jeune femme qui avaient si fort excité leur convoitise, ils eurent la douleur de se voir accueillis par des éclats de rire. Ce dernier châtiment entrait encore dans le dessein du comte Cipio.
— Quel raffinement de barbarie ! s’écria madame de La Croix !
— Quant aux deux époux, ajouta Ginebra, ils vécurent longtemps heureux et eurent plusieurs enfants.
Le lendemain du jour où la dame aux papillons avait raconté à ses hôtes l’histoire du capitaine Francarville et de ses deux neveux, le vieux domestique costumé en argus des prés, vint dire à Cazotte et à la marquise que sa maîtresse, retenue dans sa chambre par une légère indisposition, les priait de déjeuner sans elle.
— Que Monsieur et Madame ne s’effraient pas, dit le vieux domestique en voyant l’inquiétude des deux amis, ma maîtresse a de temps en temps des accès de tristesse, pendant lesquels elle s’obstine <\ rester enfermée quelquefois tout un jour dans son appartement. Cela n’est pas étonnant, car madame la princesse a bien souffert, et elle aime à s’isoler de temps en temps de ce monde pour se plonger dans ses amers souvenirs. Une fois ces accès passés, elle redevient aussi douce et aussi gaie qu’auparavant. Attendezvous donc à la voir ce soir souriante et affable comme hier, et toute disposée à vous tenir bonne compagnie.
— Mon ami, dit Cazotte au vieux domestique, y a-t-il longtemps que vous êtes au service de la princesse!
— Je suis son frère de lait, répondit le bonhomme bigarré, et je ne l’ai pour ainsi dire pas quittée depuis l’enfance.
— Alors vous avez connu ses deux maris?
— Comme je la connais elle-même. J,e comte Cipio s’est amusé bien souvent à m’effrayer en mettant des farfadets à mes trousses. Quant au prince de Moncade y Leon, ajouta
le vieux valet en soupirant, j’ai fait tous les efforts imaginables pour empêcher Madame de conclure ce mariage; mais toutes mes remontrances furent inutiles. Que voulez-vous? la tête et le cœur étaient pris à la fois. — Maudit prince! s’écria le vieillard en se retirant; le jour où je te verrai cloué sur un panneau de la boiserie par une belle épingle d’or, sera le plus beau de ma vie !
Le soir venu, ainsi que l’avait annoncé le vieil argus, la princesse Ginebra descendit rejoindre ses hôtes.
Elle les pria fort allègrement de l’excuser, et fut d’une gaieté charmante pendant tout le repas.
— Aujourd’hui, dit-elle à Cazotte, je vous conterai l’histoire de ces deux amoureux que vous voyez là dans cette jolie grotte tapissée de lierre. Ce jeune homme aux ailes d’or est un nouvel Endymion dont j’ai soigneusement recueilli les aventures. Mais le temps est magnifique, l’air est frais, les étoiles brillent au ciel; si vous m'en croyez, nous descendrons dans le jardin. Ce fantastique récit ne perdra rien pour être entendu au clair de lune.
Cazotte et la marquise acquiescèrent à cette proposition et suivirent la dame aux papillons dans son jardin parfumé.
LE NOUVEI
UIDir
Argus Adonis. — Libellule.
D-.fis-toi de ce papillon, c'est un Argus. 11 n'y a rien de curieux comme ces gens li.