‹ Les papillonsChapitre 19 sur 27 · LU NOUVEL · texte numérisé non relu

LU NOUVEL

BIT DT Kl OIT

La princesse Ginebra fit asseoir k ses côtés Cazotle et la marquise sur un banc de gazon, et commença en ces termes L histoire du nouvel Endymion :

A quelques lieues de Dijon est un charmant petit village, blotti comme un nid d’oiseau au pied d’une montagne. Un ruisseau bleu le traverse; une vallée délicieuse l’entoure, et de grands châtaigniers plantés sur les roches lui jettent des pluies de fleurs au printemps.

De tous les jeunes gars du Val-Fleury, — c’est le nom du petit village, — voire de tous les garçons des bourgs et des hameaux d’alentour, Francis Giraud était le mieux bâti, le plus beau de visage, le plus doux, le plus aimable, le plus recherché par les œillades des jeunes filles dans les bals du dimanche et les veillées d’hiver.

Wi

b’enfance de Francis, comme celle de tous les petits villageois, s’était écoulée dans d’innocents ébats au milieu des poules, des oies, des canards et autres oiseaux domestiques.

À l’age où les enfants de la ville, étouffés dans les bourrelets, entravés dans les lisières, s’étiolent dans l’alcôve maternelle et se fanent sans avoir fleuri, comme des plantes vivaces enfermées dans un bocal, Francis Giraud pataugeait, dans sa force et dans sa liberté, au milieu des hôtes de la basse-cour, recevant insoucieusement sur sa tête blonde les chauds rayons du soleil d’été, les pluies d’automne et la neige d’hiver, et s’épanouissant comme un coquelicot sous l’air vif des montagnes.

Aussi c’était à six ans un beau gaillard, je vous assure, frais, allègre, dispos, et ne boudant pas devant la soupe aux choux.

Fuis il passa des volatiles aux quadrupèdes, c’est-à-dire que dès qu’il put sans danger s’écarter du pignon paternel, et qu’on lui reconnut assez d’instinct pour remplir l’office de berger, on lui mit dans un bissac un énorme quartier de pain bis et une bonne tranche de lard, et on l’envoya garderies moutons dans les champs et faire brouter les chèvres sur les rochers.

Ce fut un grand jour pour Francis que celui où, brandissant un bâton de coudrier, précédé de son troupeau et escorté de son chien, il traversa fièrement les rues du village, tout glorieux de son importance, et se drapant sous son bissac comme un jeune Komain dans sa robe virile.

Après avoir déniché quantité de nids dans les bois et

LE NOUVEL ENDYiVI ION.

maraudé nombre de fruits dans les vergers du voisinage, avec ses jeunes collègues du Val-Fleury et des alentours, il fut jugé digne de passer à de plus hautes fonctions.

Alors on l’arma vigneron; ou lui donna une serpe et une pioche, on lui fit faire une hotte toute neuve par le vannier en réputation, et le voilà taillant la vigne, liant les ceps, émondant, sarclant, foulant le raisin, tournant le pressoir et goûtant le vin à la cuve avec autant d’aisance et d’aplomb qu’un dégustateur patenté.

Voilà l’Odyssée de mon héros. Elle n’est pas brillante, mais elle est solide.

— Par ma foi, princesse, dit la marquise, ce début n’est pas brillant, en effet; je m’étonne que vous ayez été chercher le héros de cette histoire dons une condition aussi infime que celle d'un obscur paysan; quant à moi, ces détails de bassecour me tournent un peu sur le cœur, je vous en préviens. Pouah ! j’ai horreur de ces rusticités.

— Marquise! marquise! dit la princesse Ginebra, regardez donc comme votre ami Cazotte fronce les sourcils en vous entendant proférer ces hérésies.

— Et pourquoi fronce-t-il les sourcils? demanda la marq ni se?

— Parce que ses instincts de poète se révoltent contre l’injustice de votre critique. Sachez, ma chère, que la poésie ne réside pas moins dans les fermes que dans les palais, et que ces rusticités qui vous choquent, ont leurs aspects magiques aussi bien que les merveilles de notre luxe.

L’humble liseron des champs, sur lequel chante la cigale, a ses grâces et son charme tout autant que les élégantes créations de nos parterres; et certains détails de ces existences primitives, malgré leur apparente vulgarité, l’emportent souvent en fraîcheur, en intérêt et en variété piquante sur notre vie de ruelles, de boudoirs et de salons.

— Très-bien parlé, madame la princesse, dit Cazotte.

— Alors, s’écria gaiement la marquise, prenez que j’ai péché, et n’en parlons plus.

— D’ailleurs, reprit Ginebra, songez, marquise, que je ne choisis pas mes héros; je ne vous récite pas des contes faits à plaisir, mais bien des aventures authentiques qui se sont passées sous mes yeux, ou m’ont été racontées par des narrateurs mystérieux en qui j’ai toute confiance, quelle que soit leur réputation de légèreté. Il m'est donc impossible de transporter dans les jardins de Versailles des faits qui se sont accomplis au milieu des buissons du Val-Fleury, et d’affubler mon petit vigneron d’une veste brodée et d’un chapeau à plumes. Ces travestissements ridicules ôteraient à mon récit le peu de grâce et de naïveté qu’il comporte.

— Puisque madame la marquise vous a fait son med culpâ, dit Cazotte, ne vous arrêtez pas davantage à cet incident, chère princesse.

— D’autant plus, ajouta la marquise, que, par contrition ou conviction, à votre choix, je me sens toute disposée à m’intéresser le plus possible aux aventures de ce monsieur Francis Bertrand.

LE NOUVEL ENDYMION

— Je continue donc, dit Ginebra sans paraître remarquer la grimace trop significative encore dont, malgré son repentir vrai ou simulé, la marquise avait accompagné le nom prosaïque du jeune paysan.

— Nous vous écoutons, fit Cazotte en jetant un regard de reproche à sa compagne.

La princesse poursuivit son récit :

Francis avait vingt ans. C’était, comme nous l’avons dit, le plus joli garçon du monde. Ses grands cheveux blonds, bouclés par la nature, encadraient un visage légèrement, hàlé par le soleil, mais d’une régularité parfaite, et qu’animaient deux beaux yeux noirs, intelligents et doux.

— Voici un portrait qui me réconcilie tout à fait avec votre personnage, dit la marquise.

— Ab! frivole! s’écria Cazotte. Ouoi! vous êtes encore aussi femme que cela, malgré vos soixante ans sonnés!

— Pas tant sonnés, reprit la marquise : je ne les aurai guère qu'à la Chandeleur. Votre vilain compliment est donc anticipé, mon cher ami. Mais sachez, une fois pour toutes, que, quel que soit son âge, une femme n’est jamais insensible au charme des grands cheveux blonds et des beaux yeux noirs.

Ginebra continua sans se mêler à cette petite altercation :

Ces yeux noirs, une rareté dans le pays, faisaient, sans s’en douter, bien des ravages; mais Francis ne songeait point aux jeunes filles, ce qui les désolait presque toutes.

C’était un caractère concentré, rêveur, un peu triste même;

depuis quelques années surtout, cette tendance au recueillement, à la mélancolie avait pris des proportions qui inquiétaient ses parents, gens rustiques et ignorants, mais doués de cœurs d’or.

Voyant Francis fuir le cabaret, le jeu de boule et la grange où l’on dansait après vêpres, pour aller s’asseoir dans un bouquet de bois isolé ou sur une roche solitaire, et rester là des heures entières, tantôt pensif, le front dans ses deux mains; tantôt l’oreille tendue, comme s’il écoutait quelque musique mystérieuse; tantôt les yeux tout grands ouverts, et comme fixés sur un spectacle visible pour lui seul, voyant cela, les bonnes gens se disaient :

— Pour sur notre Francis est envoûté; quelque méchant sorcier lui aura jeté un sort.

— Envoûté! interrompit Cazolte. L’expression n’était pas exacte. Chacun sait que l’envoûtement a pour objet de faire souffrir toutes sortes d’affreux tourments aux personnes contre lesquelles on exerce ce maléfice, et même de causer leur mort. Vous prenez une image de cire représentant aussi bien que possible le personnage que vous voulez torturer; vous brûlez celle image, en récitant certaines formules préparées pour la circonstance, et la personne se sent consumée par un invisible feu ; vous tordez, vous grattez, vous déchirez cette cire, et il semble à votre ennemi que ses membres se tordent, que des griffes de bête féroce lui grattent la chair, que des dents de fer lui labourent la poitrine; vous piquez l’image au cœur, et le patient expire. Envoûter quelqu’un ou se con-

LE NOUVEL EN D Y M [ON

tenter de lui jeter un sort sont des procédés bien différents.

— Excusez l’ignorance de ces simples villageois, répondit Ginebra ; occupés dès leur plus tendre jeunesse à des travaux rustiques, ils n’avaient pas eu le temps de se livrer à l'étude île la science cabalistique.

— L’éducation de ces pauvres gens est tellement négligée! soupira Cazotte.

Les parents du jeune vigneron le croyaient donc complètement ensorcelé, poursuivit la princesse.

Quand ils lui exprimaient franchement ces craintes, Francis souriait, haussait les épaules et ne répondait pas.

Mais la plus désolée de tous était, sans contredit, la petite Fanchette.

Fanchette était la cousine de Francis. Les deux familles demeuraient porte à porte; une étroite amitié les unissait. Avant que Francis eut atteint l oge d’homme, quand le père Giraud était malade, ce qui, Dieu merci, arrivait rarement, le père Bastien se mettait aux vignes du cousin et les piochait d’aussi bon cœur que s’il eût travaillé pour son propre compte. En revanche, quand le père Bastien avait besoin d’un coup de main pour rentrer son fourrage ou sa moisson, il ne se donnait pas même la peine de faire un signe : le père Giraud était là avec ses deux bras, qui en valaient quatre.

Fanchette était une petite blonde toute mignonne et toute gentille. Elle allait, ma foi, sur ses dix-sept ans, comme disait la mère Bastienne. Depuis longtemps déjà les deux papas et les deux mamans s’écriaient à l’envi , chaque fois

qu’ils voyaient Franchette recevant dans son tablier les pèches que cueillait Francis, juché sur l’arbre en plein vent, ou qu’ils contemplaient Francis aidant la jeune fille à faire rentrer dans l’étable une chèvre récalcitrante ou à ranger les grosses pommes reinettes sur la corniche de l’armoire de noyer :

— Jarni Dieu! ça ne fera-t-il pas un joli couple?

La première fois que Fanchette entendit cette exclamation, elle devint rouge comme une fraise mûre, et regarda en-dessous son beau cousin aux yeux noirs.

Mais Francis n’avait rien entendu ou feignait de ne pas entendre.

Cela n’empêcha pas qu’à partir de ce jour la petite Fanchetle devint presque aussi pensive que son cousin , et que sa main ne tremblât toujours quand elle effleurait par pur hasard celle de Francis, en recevant de lui une grappe de raisin ou en dévidant un écheveau de fil qu’il tenait sur ses deux poings.

L’écheveau s’embrouillait, et elle riait aux éclats, en traitant Francis de maladroit; mais soyez sûrs que ce n’était pas lui qui mêlait les fils.

Devant ces symptômes, qui révélaient l’amour chaste et timide de la jeune fille, Francis restait opiniatrément calme et indifférent.

11 devenait de plus en plus rêveur, de plus en plus solitaire, de plus en plus sauvage. Prières, supplications, cierges brûlés aux pieds de la bonne Vierge, rien n’y faisait.

LE NOUVEL ENDYMION

— Mais qu’est-ce que tu peux faire ainsi tout seul, l'oreille tendue et l’œil ouvert? lui disait quelquefois le père Giraud.

— J’entends des choses que vous ne pouvez entendre, répondait Francis; je vois des choses que vous ne pouvez voir.

Et il continuait, comme en se parlant à lui-même :

— J’entends la conversation des grillons et des cigales : les mouches à miel et les frelons n’ont pas de secrets pour moi; les demoiselles aux ailes de gaze me disent des douceurs en voltigeant autour de ma tête, et mes bons amis les papillons me racontent leurs amours avec les fleurs de la contrée.

Entendant ces divagations, le père Bastien répétait douloureusement :

— Malheur à nous! notre pauvre garçon est envoûté!

Un jour que Fanchette cueillait des fraises dans le jardin, Francis, qui taillait à côté d'elle la vigne dont le mur était tapissé, lui cria tout à coup :

— Prends garde à toi, Fanchette!

La jeune fille poussa un cri, se dressa brusquement, croyant qu’une vipère était cachée dans l’herbe, et, toute tremblante, regarda son cousin.

Celui-ci lui montra un argus des prés qui s’était posé à côté d’elle, sur une touffe de clématite.

— Vois, dit-il, comme il te regarde!

— Qui? demanda-t-elle.

— Ce papillon. Défie-toi de lui, c’est un argus. Il n’y a rien de curieux et de traître comme ces gens-là.

Fanchette ne répondit pas, ramassa son panier de fraises et s’éloigna en se disant tristement :

— Mon Dieu ! quel dommage!

Quant à Francis, il prit une poignée de sable et la jeta sur l'argus, en lui criant :

— Ya-t-en! vilain espion; tu voudrais bien connaître mon secret, pour le raconter à ton ami l’iris et à toutes les phalènes du voisinage; mais ni toi, ni tes cousins, l’argus des bois et l’argus des murailles, ne saurez jamais ce qui se passe tous les soirs dans la clairière aux accacias; car, dès que le soleil se couche, il faut que vous dormiez, méchants argus!

Le papillon s’envola, et Francis se remit à tailler sa vigne. Fanchette raconta aux vieilles gens des deux familles l’étrange lubie de son cousin.

— Le mariage le guérirait peut-être, dit le père Giraud.

— Oui, dit la mère Bastienne; c’est possible; mais ça ne serait pas prudent d’épouser un garçon qui est ensorcelé à ce point.

— Qu’en penses-tu, Fanchette? dit la bonne femme Giraud en jetant sur la jeune fille un regard suppliant.

— Je pense, dit Fanchette, que quand on aime les gens et qu’il s’agit de les guérir, comme dit mon oncle Giraud, on ne doit pas reculer. D’ailleurs, moi, je ne craindrais rien. Francis est trop bon pour faire du mal à une femme qui aurait de l’amitié pour lui.

La mère Giraud pressa Fanchette sur son cœur, et une larme de reconnaissance coula de ses yeux sur le doux visage de la petite blonde.

LE NOUVEL EN D Y VI ION

Le soir de ce jour, après souper, le bonhomme Giraud dit à Francis :

— Garçon, est-ce que tu ne songes pas à te marier?

— Moi! s’écria Francis étonné.

— Te v’ià en âge, dit sa mère, et Fanchetle aussi.

— Fanchette!

— Est-ce qu’elle ne le conviendrait pas? N’y en a pas de plus gentille, dans le village pour la figure et pour la bonté, et tu pourrais te flatter d’avoir une femme qui t’aimerait bien !

— Je sais ce que vaut Fanchette, répondit Francis, et je l’aime de tout mon cœur; mais je ne saurais l’épouser.

— Et pourquoi?

— Parce que je ne suis plus libre.

— Comment! tu te serais engagé à quelqu’un sans nous en prévenir? dit le père Giraud.

— On m’avait défendu de vous en parler, répondit Francis.

— Qui cela?

— Elle.

— Mais tu vas nous dire maintenant qui elle est, s’écria la bonne femme.

— Ça m’est interdit, répondit le jeune vigneron.

En ce moment, un gros bombyx entra dans la chambre et vint bourdonner autour de la lampe.

— C’est bon! c'est, bon! dit Francis.

— Plait-il? que dis-tu? demanda sa mère.

— Rien , mère. On vient m’avertir que j’en ai déjà trop dit. Ne m’interrogez donc plus; je ne vous répondrais pas.

LKS PAPILLONS.

— Qui est-ce qui vient t’avertir? demandèrent les deux vieillards étonnés, et regardant si quelque figure étrangère apparaissait à la porte ou à la fenêtre.

— Encore une fois, dit Francis en se levant, je ne puis rien vous dire. Bonsoir, mon père; bonsoir, ma mère.

Il prit une chandelle et entra dans sa chambre.

Les braves gens se regardèrent d’un air consterné. Le père Giraud se mit au lit en poussant de gros soupirs, et la vieille mère, avant de se coucher, fit une longue prière à la Vierge, à qui elle promit encore un beau cierge de cire, afin qu’elle intercédât pour la guérison de son fils.

Les pauvres vieillards ne purent fermer l’œil de toute la nuit. Pendant longtemps ils entendirent Francis marcher à pas lents dans sa chambre.

— Jésus, mon bon Dieu ! disait la mère Giraud, l’entends-tu, notre homme? Qu’est-ce qu’il peut avoir à marcher ainsi?

— Ne le contrarions pas, répondait le père Giraud; 1 aissons-le se promener tout à son aise. Après tout, ça ne fait tort qu’à notre sommeil; et, qui sait? si nous le tarabustions par trop, il arriverait peut-être pis.

Vers le milieu de la nuit, après s’être longtemps promené, Francis ouvrit sa fenêtre, et ses parents l’entendirent parler à voix basse, comme si quelque mystérieux interlocuteur fût venu converser avec lui.

— Avec qui peut-il faire la conversation à une heure pareille? dit encore la mère Giraud.

— Faut voir ça, dit le vieillard.

LE NOUVEL EN DY MI ON

Ils se levèrent doucement, et marchant sur la pointe des pieds, ils parvinrent sans bruit jusqu’à une petite lucarne qui permettait de voir et même d'entendre tout ce qui se passait dans la chambre de Francis.

Le jeune homme était assis devant la fenêtre, le coude appuyé sur un petit balcon de bois que cachaient sous leurs larges feuilles des rameaux de vigne grimpante. Cette vigne tapissait toute la fenêtre de ses capricieux festons, et la tête de Francis, doucement éclairée par la lune, semblait encadrée dans les fantasques dessins de son feuillage.

— Comme il est beau, notre garçon! murmura la mère Giraud; il ressemble à une image de saint.

— Chut! dit le père Giraud; il n’y a personne avec lui; le gars parle tout seul. Écoutons ce qu'il dit.

— On dirait qu’il chante des litanies, fit la vieille.

Francis chantait une ballade qu’il avait sans doute composée dans un de ses moments de fantastiques rêveries.

Il récitait ses strophes sur un ton lent et monotone qui ressemblait en effet à la douce psalmodie des litanies de la Vierge que les jeunes filles chantent, le soir, à la lueur des cierges, sous les arceaux des vieilles églises, pendant les fêtes du mois des fleurs que la piété des catholiques a consacré à Marie.

Voici à peu près les paroles de cette ballade.

Page 1