LA FILLE DE LA NUIT
« O fille de la nuit! donne-moi un sourire, et verse sur mon front un de ces songes qui rendent heureux.
« Un soir, je reposais sur le gazon, à l’ombre d’un églantier fleuri ; je la vis passer au-dessus de moi , aussi rapide que l’hirondelle qui rase en volant la surface du lac paisible.
« O fille de la nuit! donne-moi un sourire, et verse sur mon front un de ces songes qui rendent heureux.
« Sa robe était un brouillard léger; elle avait pour écharpe une flamme de pourpre dérobée au feu du soleil couchant, et une couronne d’étoiles brillait sur sa tête.
« O fille de la nuit! donne-moi un sourire, et verse sur mon front un de ces songes qui rendent heureux.
« A travers les vapeurs du soir, elle se balançait doucement sur ses ailes vertes et diaphanes comme celles de la demoiselle vagabonde qui voltige au bord des ruisseaux.
« O fille de la nuit! donne -moi un sourire, et verse sur mon front un de ces songes qui rendent heureux.
LE NOUVEL ENDYMION
<« Son visage était doux à voir comme un nuage rose dans l’azur du ciel , et ses yeux noirs brillaient comme l’étoile du berger, qui se mire le matin dans le cristal d’une onde pure.
« O fdle de la nuit! donne- moi un sourire, et verse sur mon front un de ces songes qui rendent heureux.
« En passant, elle secouait sur la terre sa chevelure humide; et les gouttes de rosée tombaient comme une pluie tiède, et se balançaient comme des perles aux branches des arbres et aux tiges des fleurs.
« O fille de la nuit! donne-moi un sourire, et verse sur mon front un de ces songes qui rendent heureux.
« Elle se pencha sur moi; son haleine caressa mon front; elle parla, et sa voix était aussi douce que la voix du zéphir qui soupire le soir dans le feuillage des chèvrefeuilles.
« O fdle de la nuit! donne-moi un sourire, et verse sur mon front un de ces songes qui rendent heureux.
« — Dors, disait-elle, enfant de la terre; dors en paix, mon fiancé aux blonds cheveux; la fdle des airs t’est fidèle, et elle veut t’envoyer un rêve d’amour qui réjouira ton cœur.
« O fille de la nuit! donne-moi un sourire, et verse sur mon front un de ces songes qui rendent heureux.
« Alors il me sembla que j’étais transporté, dans une grotte toute tapissée de lierre et où coulait une source fraîche qui fuyait sous les longues herbes avec un murmure délicieux.
« O fille de la nuit! donne-moi un sourire, et verse sur mon front un de ces songes qui rendent heureux.
« La fille des airs avait replié ses ailes de gaze; elle avait déposé sou écharpe de feu et sa couronne d’étoiles éblouissantes; assise à mes pieds, elle me tendait une rose, et sa tête charmante reposait sur mon sein.
« O fille de la nuit! donne-moi un sourire, et verse sur mon front un de ces songes qui rendent heureux.
« Et moi aussi j’avais des ailes, de belles ailes couleur d’aurore, et je disais à ma fiancée : — Viens, mon amour, enlevons-nous dans les airs, et volons ensemble jusqu’au pied du trône de Dieu.
« O fille de la nuit! donne-moi un sourire, et verse sur mon front un de ces songes qui rendent heureux.
« Je m’éveillai : la fille de la nuit avait disparu ; mais j’entendis au loin une symphonie céleste, et l’air était embaumé autour de moi, comme si toutes les fleurs du printemps eussent réuni leurs parfums.
n nouvel Ëndvmion
LE NOUVEL ENDYMION
« 0 fille de la nuit! tu m’as donné un sourire, et tu as versé sur mon front un de ces songes qui rendent heureux. »
Après avoir chanté cette ballade, Francis demeura quelques instants encore immobile et rêveur près de sa fenêtre; puis il se leva et se mit au lit.
— Ce ne sont pas des litanies, dit la mère Giraud, c’est un cantique. Mais qu'est-ce que ça peut être que cette fille de la nuit? Je ne connais pas cette sainte-là!
— M’est avis, dit le vieux vigneron, que c’est une sainte qui n’est pas trop catholique.
— Encore, s’il avait dit son nom, reprit la bonne femme, on pourrait chercher sur le calendrier. Faudra peut-être le lui demander demain.
— Gardons-nous en bien, dit Giraud; s’il savait que nous l’avons écouté, il se mettrait sans doute en colère, et le pauvre garçon est déjà bien assez à plaindre d’être dans un pareil état, sans que ses parents aillent encore lui donner des sujets de mécontentement.
— Tu as raison, notre homme, répondit la mère Giraud; faut éviter de lui faire de la peine.
Les vieillards regagnèrent leur chambre et ne tardèrent pas à s’endormir, en ruminant dans leur tête les étranges choses qu’ils venaient d’entendre.
Il fallut bien dire à Fanchette ce que son cousin avait répondu au sujet de leur mariage. La petite blonde pleura beaucoup; mais aucune pensée d’amertume ni de dépit contre Francis ne se mêla à son chagrin.
— Puisqu’il est envoûté, se dit-elle, ce n’est pas sa faute s’il ne m’aime point.
À partir de ce jour, la jeune fille ne roula plus qu’une pensée dans sa jolie tête; la pensée de guérir son cousin, si la chose était possible.
Bientôt de nouveaux sujets d’inquiétude vinrent s’ajouter aux craintes qui tourmentaient les parents de Francis. Ils s’aperçurent que leur garçon sortait toutes les nuits et ne rentrait qu’à la pointe du jour.
Ils essayèrent de lui parler de ses sorties nocturnes. Francis, qui ne savait pas mentir, ne tenta pas même de s'en défendre; mais il coupa court à toutes questions par ces mots prononcés d’un ton si grave et si ferme, qu’il effraya les vieux paysans :
— N’essayez pas de me suivre; il vous arriverait malheur.
Où pouvait aller Francis? Au sabbat, peut-être...
A cette pensée, les braves gens sentirent leurs cheveux se dresser; mais, comme chacun sait qu’au sabbat les sorciers tordent le cou des imprudents qui essayent de surprendre leurs mystères, ils n’eurent garde d’enfreindre la défense de leur fils.
La chose fut contée aux Bastien qui se signèrent d’épouvante. Seule , la petite Fanchette ne se sentit nullement effrayée. Soit qu’elle ne crût pas au sabbat, soit que l’amour,
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la pitié, peut-être même la jalousie lui inspirassent un courage surnaturel, elle se dit résolument :
— Je saurai, moi, pourquoi il sort ainsi pendant la nuit.
Elle se tint donc, chaque soir, aux aguets à sa fenêtre, bien déterminée à le suivre, si elle le voyait sortir. Mais pendant plusieurs jours, soit que Francis enveloppât de précautions inouïes ses expéditions nocturnes, soit qu’il ne sortit pas réellement toutes les nuits, elle n’aperçut rien.
On comprend que Fanchette n’avait mis personne dans la confidence de son projet, de crainte qu’on ne lui défendit de l’exécuter.
Un jour enfin , l’horloge du village venait de sonner la demie de dix heures; tout à coup Fanchette vit apparaître une forme blanche qui sortait de la maison des Giraud; cette forme passa non loin de sa fenêtre, et, à la faveur d’un rayon de la lune, elle reconnut la figure de Francis.
Après avoir saisi une petite branche de buis bénit qui protégeait sa couche virginale, elle sortit doucement de la maison, et s’élança à la poursuite de son cousin.
11 marcha pendant près d’une demi-heure, d’un pas ferme et égal; arrivé à la clairière aux Acacias, ainsi nommée parce qu’une petite plantation d’acacias s’élève au milieu d’une assez large plaine dépouillée d’arbres, mais émaillée de toutes sortes de fleurs naturelles, Francis franchit le ruisseau qui traverse la clairière et entra sous l’ombrage des acacias.
Fanchette s’avança sur la pointe des pieds, non sans que
le cœur ne lui battit Lien fort, et écartant doucement quelques branches, aperçut Francis à demi couché sur l’herbe, le coude appuyé sur un petit monticule de gazon.
L’air était doux; la brise agitait faiblement les branches d’acacias qui couvraient le jeune homme d’un dôme de verdure, et sur les fleurs de titimail qui entouraient le bosquet d’une bordure violette, les insectes nocturnes et les gros papillons qui ne s’éveillent qu’au crépuscule voltigeaient en bourdonnant.
Francis parlait seul; du moins ce fut l'idée de la jeune Fille, car elle ne voyait personne auprès de lui.
— Me voici, disait-il, ma belle demoiselle aux ailes vertes, je viens à notre rendez-vous. Secoue sur mon front les perles de rosée que tes ailes ont prises aux plantes humides, et bourdonne à mon oreille ces chants du ciel dont tu as surpris le secret, en voltigeant parmi les anges du bon Dieu.
11 se tut, et sembla écoqler réellement les chants du ciel répétés par la demoiselle.
Fanchette promenait partout ses yeux tout grands ouverts; mais elle ne voyait rien.
— Oh! dit Francis, après un long silence, je voudrais passer ma vie ainsi, ma tête appuyée sur tes genoux, ma reine ailée...
La reine ailée demeurait toujours complètement invisible pour Fanchette, qui, prise d’une idée subite, entra dans le bosquet, s’assit sur le monticule de gazon et fit glisser doucement la tête de Francis sur ses genoux.
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— Mon front brûle, murmura Francis; rafraîchis-le par un baiser.
Fanchette hésita longtemps; puis, enfin, elle se pencha sur le front de son cousin et l’eftleiira de ses chastes lèvres.
Ce baiser humain, qui ne ressemblait pas aux baisers réels ou imaginaires, mais complètement éthérés de l’être fantastique que Francis venait rejoindre ou rêver sous le bosquet d’acacias, le tira brusquement de son extase.
Il se dressa d’un bond, et s’écria, en reconnaissant Fanchette :
— Toi, Fanchette! Eh quoi! ma belle demoiselle aux ailes vertes, c’était toi !
Une autre que Fanchette se fût hâtée de le désabuser; mais la petite blonde avait trop d’esprit pour cela.
— Oui, c’était moi, lui dit-elle.
— Toi qui, chaque soir, m’attirais et m’apparaissais sous ces acacias.
— Moi-même, répondit la rusée fillette; mais à présent le charme est fini; le bon Dieu m’a repris mes ailes, et tu ne vas plus m’aimer.
— Oh! plus que jamais! s’écria Francis en couvrant ses mains de baisers.
Bientôt la teinte rose du jour qui apparaissait à l’Orient, effaça peu ù peu les pâles rayons de la lune sur la campagne.
Les insectes et les papillons de nuit rentrèrent dans leurs mystérieuses retraites pour dormir à leur tour, et les oiseaux commencèrent a s’agiter et à gazouiller dans les branches.
— Voici le jour, dit Fanchette; il est temps de retourner au village.
— Retournons au village, dit Francis.
Les deux enfants se prirent par la main et regagnèrent le Val-Fleury, en suivant les sentiers humides.
Huit jours après cette nuit mémorable, on célébra le mariage de Fanchette et de Francis, complètement revenu aux choses de la terre.
Un médecin, homme très-savant, auquel Fanchette raconta plus tard l’histoire de son mariage, déclara que Francis avait été somnambule, et que, par une singulière faculté, il conservait, éveillé, les hallucinations de cet étrange sommeil.
Fanchette ne répondit rien et se contenta de secouer la tête. La jeune femme se rappelait que, le lendemain de son mariage , elle avait trouvé sur la fenêtre de sa chambre nuptiale une demoiselle aux ailes vertes qui était venue mourir là.
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— Pauvre demoiselle verte, soupira Cazotte ; croyez-vous réellement, princesse, que cette libellule se soit si follement amourachée de ce jeune vigneron ?
— On a vu des choses plus extraordinaires que celle-là, répondit Ginebra; mais je ne puis rien vous affirmer à ce sujet. Une chose qui m’a laissé beaucoup à penser, c’est que, d’ordinaire, les libellules ne se montrent que de jour, et abandonnent l’empire des airs aux sphinx et aux bombyx, dès que le soleil est couché.
— C’était une libellule exceptionnelle, dit Cazotte.
— Une libellule comme on n’en voit pas, fil la marquise.
— Ce qui le prouve bien, reprit le poète, c’est la ballade chantée par Francis Bertrand au clair de lune , et dans laquelle il parle d’une fille de la nuit qui, jusqu’à ce jour, m’était complètement inconnue. Cette jeune personne fantastique couronnée d’étoiles et vêtue de brouillards existait-elle autre part que dans l’imagination de Francis; était-ce la même figure qui lui apparaissait avec des ailes vertes dans ses rendez-vous de la clairière aux acacias? J’avoue que toutes ces choses laissent un peu de vague dans mon esprit.
— Mon cher poète, dit en souriant la princesse, il m’est impossible de vous éclairer sur ce mystère d'une manière
un peu satisfaisante. Je vous ai raconté, telle que je la savais, l’histoire du nouvel Endymion. N’ayant pas à mes ordres le génie familier du comte Cipio, qui pénétrait tous les secrets, il faut que je me contente de ce que mes faibles lumières me permettent de découvrir. Demain, pour vous dédommager, je vous raconterai une histoire parfaitement authentique, et qui ne laissera pas dans votre esprit ce vague dont vous vous plaignez ce soir.
Le lendemain, fidèle à sa promesse, la princesse Ginebra fit à ses hôtes le récit suivant, après leur avoir fait admirer une peinture sur panneau, qui représentait un jeune homme et une jeune fille occupés à échanger un amoureux baiser, en caracolant sur des chevaux ailés.
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Elle chassait sers peur le taureau des savants, domptait les chevaux sur les rives du Rio-Grende, et lançait le lazzo avec une habileté sms égale.