DEUX PORTE-QUEUE
Sur l’une des magnifiques promenades qui entourent la ville d’Avignon, et en face du roc des Dons qui se dresse comme un géant de pierre, au bord du Rhône, à l’extrémité de l’ancienne cité des papes, brillait, en l’an de grâce 1754, le cabaret de l’Écu d’or, rendez-vous favori de la jeune noblesse avignonnaise.
Une coquette petite maison, peinte en rouge avec des contrevents verts, entourée de fraîches charmilles à l’ombre desquelles s’attablaient les buveurs, la beauté de l’emplacement d’où l'on suivait du regard le cours sinueux du Rhône au milieu des prairies, et plus que tout cela, la mine réjouie et la bonne cuisine de dame Simonne, maîtresse du lieu, avaient assuré la vogue du cabaret de F Écu d'or.
C'est là que nous irons, s’il vous plaît, chercher les deux héros de cette histoire, assis lace à face devant un pâté de lièvre, dont les tranches parfumées restent intactes sur leur assiette d’étain, tandis que le vin d’Espagne, au souffle de la brise de ruai qui agite les charmilles, semble grelotter dans leurs coupes pleines.
Voilà, par ma foi, de piteux convives, et ce n’est pas l’entrainement de la conversation qui leur fait insulter d’un tel affront le déjeuner de dame Simonne; car ils ne desserrent pas les dents, si ce n’est, l'un pour pousser de lamentables soupirs , l’autre [tour proférer à demi-voix d’effroyables jurements.
Ces deux jeunes seigneurs sont pourtant la fine fleur de la gentilhommerie du Comtat Venaissin.
Gaston de Itieux et Guilbert de Mont-Réal sont renommés entre tous comme les plus joyeux, les plus galants, les plus magnifiques.
Également beaux, également riches, également ardents pour le plaisir, Gaston et Guilbert sont liés dès l’enfance d’une amitié à toute épreuve.
S’agit-il pour l’un d’eux d’un coup d’épée à donner ou à recevoir, l’alïaire ne se passe pas sans que l’autre ne mette flamberge au vent. Est-il question d’une duègne à endormir, d’un mari à écarter, Gaston peut compter sur Guilbert pour ménager ses rendez-vous, comme Guilbert sur Gaston pour protéger ses amours.
Oresteet Pylade, Achille et Patrocle, Nysus et Euryale, les
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plus fameuses amitiés des temps antiques et modernes pâlissent devant le dévouement de Gaston pour Guilbert et de Guilbert pour Gaston.
Notez qu'ils sont de natures complètement diverses et qu’ils aspirent à des succès tout différents.
Gaston, blond, mince, gracieux, mélancolique, un peu efféminé en apparence, attaque le cœur des belles par les chemins couverts des délicatesses et des prévenances, et par la mine du sentiment.
Guilbert, brun, vif, hardi, décidé, pétillant, emporte la place d'assaut après l'avoir étourdie des mousquetades de sa verve gasconne.
C’est sans doute parce qu’ils se ressemblent si peu qu’ils s’aiment tant.
Les minutes se passent. Gaston continue de soupirer, et Guilbert jure toujours, au risque de se damner comme un païen. Mais Guilbert se soucie des chaudières de Belzébuth comme d’un fétu de paille.
Gaston rompt le premier le silence.
— Guilbert, dit-il, tu me caches quelque chose ?
— Tiens, parbleu, et toi? s’écrie Guilbert.
— C’est vrai, frère, pardonne-moi! J’ai un secret; mais j’ai juré de me taire.
— Comme moi, ventrebleu !
— Tu ne m’en veux pas ?
— Ni toi?
Les deux amis se serrent la main.
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— Ah! çà, reprend Guilbert, tu l’aimes donc sérieusement?
— Et toi?
— Comme un fou.
— Et elle te résiste?
— Comme à toi. »
Ils avaient compris, sans mot se dire, la cause de leurs chagrins réciproques. Au fait il était aisé de deviner qu’il y avait de la femme dans leur jeu.
— Irais-tu bien jusqu’à l’épouser? demanda Gaston après un moment de silence.
— Et toi? fît Guilbert.
— Moi aussi, répondit Gaston.
Ils haussèrent les épaules en signe de pitié mutuelle , et retombèrent dans leurs réflexions.
Pourtant Guilbert se mit à avaler coup sur coup plusieurs verres de vin d’Espagne, tandis que Gaston, renversé sur le dossier de son siège, regardait passer les nuages au ciel.
Tout à coup chacun d’eux fit un soubresaut, en voyant entrer en même temps son laquais sous la charmille.
—-Seigneur, dit le laquais de Gaston, voici une lettre pressée qui vient d’arriver à votre hôtel.
— Seigneur, fit le laquais de Guilbert, voici un billet qu’on m’a recommandé de vous apporter aussitôt.
Ils rompirent le cachet de leurs lettres, dévorèrent quelques mots qu’elles contenaient, jetèrent une pistole à leur laquais, et se retournèrent l’un vers l’autre, souriant et la figure épanouie.
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— Bonnes nouvelles, il parait, s'écria Guilbert.
— Comme à toi! répondit Gaston.
— Un rendez-vous?
— Moi aussi.
— Bonne chance donc !
lisse serrèrent la main de nouveau, déchirèrent leur billet en mille petits morceaux qu’ils jetèrent au vent, appelèrent l’ hôtesse, lui donnèrent une pièce d’or, et se séparèrent en se disant :
— A ce soir !
— Tiens ! ils n’ont pas déjeûné, s’écria la mère Simonne.
Voici ce que contenait la lettre reçue par Guilbert :
« — J’arrive d’Espagne, ce malin; à quatre heures je serai libre, venez. »
Celle de Gaston était ainsi conçue :
« Si huit jours d’absence vous ont paru longs, venez à cinq heures. On vous donnera une main à baiser. »
Chose étrange! l’écriture de ces deux lettres était absolument la même.
Laissons nos deux cavaliers se préparer à leur douce entrevue, et pénétrons dans le boudoir de la belle Espagnole. C’est ainsi qu’on appelait à Avignon la senora liiez de Castelja, qui, depuis un an environ, était venue fixer sa résidence dans la ville papale. La senora était veuve û vingt-deux ans d’un grand d'Espagne de première classe, qui avait eu la délicate attention de mourir quand sa jeune épouse commençait à peine à le détester.
Pourquoi Inez, riche à millions et la plus courtisée des dames de Madrid, avait établi sa demeure dans le magnifique hôtel qu’elle avait acheté à l’extrémité sud d’Avignon, sur le bord des jardins qui entourent la ville d’une ceinture de fleurs, c’est ce qu’on n’a jamais bien pu savoir. Mais qui peut pénétrer au fond des caprices d’une femme jeune, belle, opulente et blasée sur les plaisirs des cours?
La plus vraisemblable des suppositions à ce sujet, c’est qu’étant passée par Avignon et qu’ayant trouvé que celte ville charmante lui offrait un délicieux séjour, Inez avait résolu de s’y arrêter jusqu’à ce que la satiété l’en chassât, pour lui faire installer ailleurs, par une nouvelle fantaisie, ses pénates vagabonds.
Quoi qu’il en fût, l’apparition de la belle Espagnole fit une sensation prodigieuse parmi les cavaliers jeunes ou vieux de la ville, et bien des papillons dorés et titrés vinrent voltiger autour de ce fanal de grâce. Mais Inez en eut promptement fini avec tous ces soupirants. Elle leur ferma sa porte, et deux mois après son installation dans la ville papale, elle cessa presque complètement d’aller dans le monde.
Quelques voyages qu elle fit en Espagne détournèrent l’attention publique de sa personne et de son hôtel désert, et bientôt elle put vivre entièrement à sa guise.
Il est bientôt quatre heures; dans un boudoir tendu de soie blanche brochée d’or, à demi renversée sur une causeuse, Inez, le front dans sa main et pensive, laisse errer