‹ Les papillonsChapitre 21 sur 27 · L’AMOUR · texte numérisé non relu

L’AMOUR

Voici comment, malgré les deux mille lieues qui les séparaient, Georges et Carmen avaient fini par s’embrasser.

Bien que fils d’un opulent fermier général, Georges Dupleix avait l’esprit aventureux et le cœur disposé aux émotions de roman. Son père, qui jouissait d’un grand crédit auprès du cardinal Dubois, venait de lui obtenir la survivance de son emploi. C’était une mine d’or tout ouverte et garnie déjà d’esclaves en train de l’exploiter, au profit du maître.

Georges le savait. Un beau jour, cependant, le fermier général Dupleix reçut une lettre, datée de Bordeaux, d’où son fils lui faisait ses adieux. Il s’en allait, disait-il, courir le monde sur un vaisseau qui partait pour le golfe du Mexique.

Ce brave père, qui ne comprenait pas qu’on pût désirer autre chose qu’un coffre-fort, fut stupéfait et désolé.

— Mou fils est devenu fou! s’écria-t-il en lisant cette boutade. Pourquoi F ai-je laissé fréquenter les comédiens, les philosophes et les marquis?

Laissons là le financier, et suivons le fils.

Georges passa six semaines à s’enivrer des horizons sans bornes, qu’il avait si souvent rêvés dans les bureaux paternels. L’enthousiasme de la liberté le sauva du mal de mer. Il débarqua sain et sauf sur la plage de la Vera-Cruz.

Aussitôt débarqué, Georges songea à quitter la ville pour s’enfoncer dans les forêts vierges et parcourir les vastes pampas sur les chevaux indomptés du pays.

Comme il roulait ce plan dans sa tête, il vit sur le port trois colosses basanés, portant de grands chapeaux de palmier et des bottes souples qui les chaussaient jusqu’au-dessus des genoux. Ces gaillards lui plurent d'autant mieux qu'il flaira en eux des chasseurs des hautes terres. Pour le moment ils comptaient à un capitaine de vaisseau marchand, des peaux de cerfs et de jaguars, que celui-ci leur payait en barils de rhum ou devin, en instruments de travail et de destruction.

Quand ces Espagnols exotiques eurent fini leur marché, Georges alla tout bonnement leur offrir sa compagnie; à cette proposition, les trois chasseurs haussèrent les épaules.

— Si tu veux laisser tes os dans la Sierra, dit l’un d’eux, tu peux nous suivre; mais tu feras mieux de t’embarquer avec le capitaine Manoël, qui part demain pour le pays où l’on dort dans la plume.

La raillerie était forte; mais l’apparence justifiait le rail-

L’AMOUR AU GALOU.

leur. Quoique bien pris et taillé d’une façon assez vigoureuse pour un citadin des pays civilisés, le fils du fermier général faisait un contraste frappant avec les trois chasseurs mexicains. Sa chevelure blonde, ses yeux bleu-tendre et sa peau blanche ne semblaient pas capables de résister un jour entier aux attaques du soleil et des moustiques.

Cette fois cependant l’apparence avait tort; la soif de poésie et l’amour des choses hors ligne avaient cuirassé ce charmant adolescent conlre les fatigues et les luttes de toute espèce. C’était d’ailleurs une de ces natures françaises enthousiastes et nerveuses qui, à quelques jours de distance, dorment avec une égale facilité dans la plume ou sur le glacis d’une forteresse assiégée.

11 répondit donc à la raillerie du gaucho (paysan mexicain) par une fanfaronnade de mousquetaire et fut admis par nos trois compagnons , qui finirent par s’intéresser à celte curieuse expérience.

J1 quitta son costume français, acheta un cheval fraîchement venu des solitudes de l'intérieur, se munit de haches, de fusils, de pistolets et de couteaux longs, et se mit en route avec ses nouveaux amis.

Les trois géants, tout en admirant la bonne grâce de Georges à manier son cheval et à porter son nouveau costume, échangeaient au départ des doutes largement motivés, selon eux, sur la possibilité où serait dans quelques heures ce fringant jeune homme de les suivre dans leur pénible excursion. Celui-ci n’y prenait pas garde; il feignait de ne pas les

entendre, et pour les détourner de ces idées injurieuses, il se mit à entonner des ponts-neufs gaillards qui enchantèrent les Mexicains.

Sur les neuf heures, comme on pensait à faire halte, un gros nuage, dont les ailes fauves et cuivrées s’étaient étendues en quelques minutes sur la moitié du ciel, vint cacher le soleil aux voyageurs. Il fallut chercher un abri; car de grosses gouttes annonçaient un déluge d’une heure au moins.

— Voilà notre affaire, dit l’un d'eux, nommé Lopez; entre ces trois larges acajous étouffés sous les lianes, nous trouverons un toit plus sûr que celui d’une venta.

Comme ils se dirigeaient vers le lieu indiqué, une portion circulaire de terrain de la largeur d’un muid parut se soulever et trembler. À cette vue, nos compagnons furent saisis de terreur. Lopez sauta dans ce cercle mouvant et se mit à en battre la terre avec force, en recommandant aux autres de fuir à la hâte.

Georges Dupleix ne bougea pas; à toutes les injonctions du Mexicain, il répondait :

— Pourquoi fuir? Où est le danger?

Lopez le prit dans ses bras, et l’emportant de force :

— C’est un boa, lui dit-il; il sent la pluie; il va sortir affamé d’une diète de plusieurs mois, terrible comme douze jaguars et rapide comme la flèche ou le lazzo.

— Bah! dit Georges, je veux voir ça; allez où vous voudrez; moi, je reste.

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l.'il

Disant cela, il se dégage des bras de celui qui voulait le sauver de force, et se met à examiner le cercle foulé par les pieds de Lopez.

Comme l’avait prévu celui-ci, le terrain se souleva de nouveau;- la tête brune, tachée de rouge et de jaune, du reptile gigantesque en sortit comme un trait, bondissant jusqu’aux premières branches des arbres; puis, plus vite que la pensée ne peut le concevoir, le boa tordit son corps et porta sa vue dans toutes les directions, en tournoyant sur lui-même.

A cet aspect, Georges eut un mouvement de terreur instinctif; il se cacha derrière un large ceyba et arma un pistolet. Cependant l’animal, semblable à un mat de corvette vivant, se lança dans la direction des chevaux, que les Espagnols avaient abandonnés. Il passa en faisant siffler l’air près du ceyba où Georges, qui avait repris son sang-froid, guettait ses mouvements.

Celui-ci, aussi rapide que le boa, se retourna, presque sous le fouet de la queue du monstre, et l’abattit, d’une balle en pleine tête, sur le sol, où il bondit longtemps encore avant d’expirer.

— Venez! venez! cria-t-il après cet exploit, la place est libre sous les acajous; celui qui voulait nous en chasser n’a plus besoin de sombrero.

Pendant tout le temps que dura l’orage, le jeune Français

fut l’objet de l’admiration sans bornes des coureurs de bois.

E’un d’eux arrangea de suite à son profit une vieille cantilène

importée de la mère-patrie, où il était fort question de Maures et de Castillans.

Leur enthousiasme pour leur nouveau compagnon grandit encore lorsqu’ils le virent, contre leur attente, insensible à la fatigue, riant et chantant avant de s’endormir en plein air, comme s’il eût été dans un palais, après avoir fait quelques milles en carrosse.

Cette insouciance et cette gaieté dans la vie rude étaient inexplicables pour les gauchos, surtout lorsque, répondant à leurs questions, Georges leur raconta sa jeunesse. Comment ce corps Huet, aussi grêle en apparence que le corselet d’un papillon, avait-il pu quitter les délices de la maison somptueuse du fermier-général, pour venir chercher dans le Nouveau- Monde les fatigues et les dangers? Telle était la question qu’ils se posaient sans cesse.

— Si j’ai le corps fluet du papillon, répondait Georges, j’en ai aussi 1 instinct capricieux; je n’aime pas que les fleurs du jardin où je vole se ressemblent. Je suis venu parmi vous dans le seul but de donner de l’occupation à mes ailes, avec la seule envie de varier mon existence par des aventures toujours nouvelles et inconnues.

En cinq jours ils avaient fait quatre-vingts lieues, couchant à la belle étoile, à défaut de ferme isolée ou de venta. Chemin faisant, leur nombre s’était augmenté. Georges avait fait de nouvelles connaissances et provoqué de nouveaux étonnements. Comme il avait résisté à la fatigue, à la soif et aux moustiques sans se plaindre, il était devenu un véritable héros

L’AMOUR AU GALOU.

de légende pour les gauchos, et ses premiers amis le prenaient déjà pour texte de récits exagérés et de merveilleuses histoires, lorsqu’ils rencontraient des oreilles disposées à les écouter.

Je ne veux pas vous faire le détail minutieux des courses aventureuses de Georges Dupleix; cela nous éloignerait par trop du sujet de notre cadré. Voici la chose en quelques mots.

Il suivit ses guides dans les vastes forêts qui avoisinent la baie de Campêche. Là ils eurent un engagement avec des flibustiers anglais qui venaient chasser les bœufs, pour en revendre la chair fumée aux coupeurs de bois rouge et aux équipages des vaisseaux qui le venaient charger.

Cette expédition achevée, ils firent ce qu’avaient fait les flibustiers; seulement, au lieu d’abattre les taureaux avec leurs fusils, ils les enlaçaient dans les lanières de leurs lazzos, afin d’éviter l’esclandre et de ne pas effaroucher ces braves ruminants.

Ap rès plusieurs semaines de cet exercice, Georges suivit une troupe de muletiers qui s’en allaient à San- Luis de Potosi. Arrivée dans les montagnes, la caravane eut une alerte assez chaude de la part d’indiens eu maraude; ce qui procura à Georges l’occasion de se mettre à la tète de ses compagnons, de faire des prodiges de valeur et d'augmenter encore sa miraculeuse réputation.

Avant d’arriver aux mines d’or du Potosi, nos voyageurs rencontrèrent des chasseurs de jaguars et de pécaris, aux

oreilles desquels le nom du prodigieux Français était déjà parvenu. 11 abandonna donc les muletiers et se mit bravement à battre les maquis avec cette nouvelle troupe , qui s’en allait, en suivant la rive droite du Rio-Grande, du côté du bourg d’Icaponeta.

À cette époque Yaldès Siguanto, qui se prétendait hidalgo de race sans tache et dont la fierté égalait celle d’Àrtaban pour le moins, venait d’être nommé gouverneur de Guadalaxara, en attendant, pensait-il, qu’on eut reconnu ses droits à la viceroyauté de Mexico.

Or, Carmen était la fdle de ce Yaldès Siguanto; elle était belle comme un ange et hardie comme un démon. Elle chassait sans peur le taureau des savanes, domptait les chevaux sur les rives du Rio-Grande, et lançait le lazzo aux sangliers avec une habileté sans égale.

Elle avait, dans une circonférence de pays indéterminée, de la savane à la sierra, de la mer Vermeille jusqu’au golfe du Mexique, une réputation de fée parfaitement établie.

Au dire des indigènes, elle jetait des filtres d’amour sur tout ce qui l’approchait. Elle se faisait adorer des hommes et des bêtes; ses négresses et ses péons auraient sans hésiter consenti à mourir pour elle, si cela avait paru lui faire plaisir. Elle donnait, disait-on, des ailes à sa monture. Si l’Àrioste l’eût vu dévorer l’espace sur son genet favori, heureux de porter un si glorieux poids, il eût cru voir une de

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ses belles héroïnes parcourant l’air sur Hippogriffe, ce rapide coursier ailé.

On racontait encore qu’elle disparaissait souvent de la maison du seigneur Siguanto, qu’elle passait des semaines entières dans les pampas, où elle vivait des arômes de l’air et des parfums des fleurs.

Le bon sens vulgaire avait deviné la nature intime de Carmen, comme l’instinct naturel des trois coureurs de bois avait compris l’analogie caractérielle de Georges Dupleix. Ces deux étranges créations étaient plutôt, pour leur entourage, de la race porte-entennes que de la race porte-cheveux.

Vous le voyez, moi, la princesse Ginebra, douée d’une intuition exquise et parfaite pour deviner les ailes et les couleurs, je n’aurais certainement pas mieux découvert l’emblème du caractère de ces jeunes gens.

La passion de Carmen pour les exercices violents et la fierté sans bornes de Son Excellence le gouverneur avaient jusqu’à présent fait damner tous les poursuivants de celte rare beauté. Valdès Siguanto réservait ce beau fruit plein de sève et si délicatement doré du soleil, à quelque vieux Grand d'Espagne, qu’il se proposait de découvrir quand il serait vice-roi. C’était son rêve favori.

Carmen en l’entendant caresser de semblables projets, se contentait de faire une petite moue significative, sans donner hautement son avis.

Lorsqu’elle pensait à l’amour, ce qui lui arrivait rarement, malgré scs dix-neuf ans accomplis, elle songeait à son habileté

à la chasse, à son adresse à lancer le lazzo; un mari était un gibier comme un autre, à surprendre et à dompter.

Cependant, par un de ces beaux matins de la saison sèche, où le splendide soleil du Mexique se plaît à lancer des flèches aussi ardentes que celles de feu Cupidon, la belle créole se réveilla pleine de trouble. Elle venait de faire un rêve singulier, bien singulier pour elle, la Diane orgueilleuse du Nouveau-Monde; elle avait été blessée au cœur par un Endymion à la chevelure blonde, au teint blanc rosé, presque imberbe, délicat et élégant de formes comme une femme, mais robuste et courageux comme un Hercule. Ce songe voluptueux l’ humiliait; elle qui voulait vaincre serait donc vaincue. Et pourtant, il était si beau!

Ce dernier point, tout en prolongeant son émoi, la rassurait; il était si beau, qu’il n’était pas vraisemblable. Où trouver, en effet, le type de son rêve, au milieu de ses bruns compatriotes, bronzés fortement par le climat, et dont le soleil avait boucané les membres et mis les nerfs à fleur de peau.

Ce merveilleux vainqueur serait-il par hasard le langoureux secrétaire de son père, ce César Caravalho qui, depuis l’àge de raison, grattait d’un air bête sur sa guitare une scie unique et agaçante, pour lui prouver sa passion? Serait-ce le fils de l’alcade, Ruy Velasquez, ce jeune taureau noir, chevelu comme Samson, flasque et lâche comme un gardien de harem? Ou bien ce fanfaron cuivré, José Tomillo, qui ne tarissait jamais de bravades et s’exercait à la lutte sur des nègres sans défense? Ou bien encore Pedro Romero, l’aven-

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turier qui payait à beaux deniers comptants le meurtre de ses ennemis?

— En vérité, dit-elle avec amertume, je n’ai rien à craindre de mon entourage; ce n’est pas à eux que je devrai assurément de voir se réaliser cette impertinente prophétie!

Après avoir soupiré un peu en comprenantrimpossibilité d’être domptée par le beau type de son apparition, elle résolut de courir les champs pour rendre tout à fait le calme à ses esprits.

Elle monta à cheval, se fit suivre par quatre péons, dont deux eurent ordre de prendre en croupe ses deux négresses favorites, et elle s’en alla à un pueblo des environs qui appartenait à Valdès Siguanto, son noble père. De ce point elle recommença ses chasses et ses courses vagabondas à travers les bois des environs.

Ce remède héroïque ne réussit pas aussi complètement qu’elle s’y attendait; elle se surprit souvent à rêver, au lieu de poursuivre ses anciennes proies, et pour chasser cette langueur dangereuse, il lui arrivait souvent de se lancer à fond de train, sans craindre les lianes ni les branches qui pourraient lui barrer le chemin.

Il y avait à peine huit jours que la fière Carmen suivait ce vigoureux régime quand, au milieu d’une de ces courses échevelées, elle entendit venir à elle le galop d’un cheval. Les péons qui l’avaient accompagnée étaient restés en arrière; ce n’était certainement pas eux.

A peine avait-elle eu le temps de s’étonner de ce bruit inaccoutumé, qu elle aperçut dans le lointain un cavalier qui

venait à elle. Une liane lui avait sans cloute enlevé son chapeau, car son abondante chevelure flottait au veut. 0 surprise! il était blond, et son teint, malgré l’animation de la course, semblait plus blanc que celui d’une jeune fille qui aurait passé sa vie dans un hamac mollement balancé par la main d’une esclave.

A cette distance, Carmen seule, avec cette puissance de divination que donne le désir d’aimer, pouvait saisir de pareils détails. Personne autre que la charmante fée du llio-Grande n’eùt pu deviner, à plus d’un demi-mille d’éloignement, la beauté sérieuse de l’arrivant et la couleur de ses cheveux.

Il faut que la chose soit bien vraie pour oser la conter ici; si elle était fausse ou même exagérée, je n’aurais jamais cette hardiesse, assurée que, malgré la limpidité de l’horizon mexicain, plus d’un hésiterait à ajouter foi à un pareil miracle de la vue. Avant de se rejoindre, Carmen et l’inconnu avaient encore deux plantations de cannes à sucre et un champ de bananes et d’ananas à traverser, plus un large ravin à franchir, au risque de s’abîmer dans les roches, où bouillonnait un torrent.

Mais qu’importait à l’ardente amazone la distance et le danger : l'amant de son rêve était devant ses yeux!

A sa vue Carmen sentit la blessure de son cœur se rouvrir avec une ineffable volupté. Un élan irrésistible s’empara de son âme; le désir lui donna des ailes, son cheval vola comme emporté par un tourbillon.

Dans leur course aerienne ils s'efïleurerent des lèvres

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L’AMOUR AU GALOP

L’inconnu, de son côté, obéissant à une impulsion spontanée, magnétique, s’élança à fond de train vers cette entraînante vision. Son corps, volatilisé par un enthousiasme étrange, ne pesa plus à sa monture, qui surpassa, dans l’ardeur de sa course vertigineuse, tous les chevaux ailés des féeries des meilleurs temps. Le cavalier prêtait en ce moment au noble animal la légèreté de sa nature de papillon.

C’était un gracieux tournoi, ayant pour champ-clos la terre à peine foulée du Nouveau-Monde. Cette fois, les deux tenants, au lieu de fondre l'un sur l’autre, dans l’intention de se meurtrir ou de s’entre-tuer, avaient un but plus doux. Leur seul désir était de s’elïleurer des lèvres dans leur course aérienne.

La distance fut franchie avec la rapidité de l’étincelle électrique et Carmen sentit au passage le bel étranger imprimer sur ses lèvres un de ces baisers ardents, profonds, magnétiques, qui sont pour les jeunes cœurs une révélation suprême et un serment d’amour sans fin.

Carmen faillit mourir de bonheur. Revenue à elle, elle arrêta son cheval et retourna sur ses pas. Courageuse et forte comme elle était, son parti fut bientôt pris; elle ne regretta pas ce moment d’abandon; quel que fût ce jeune étranger auquel elle venait de tendre les lèvres, elle l’aimait.

Pour celte fille, d’une simplicité grandiose, la passion, c’était la voix de Dieu; elle y obéit donc sans balancer. Et

pourtant elle rougit pour la première fois en abordant l'inconnu qui était également revenu sur ses pas.

— Senor, lui dit-elle, venez chez mon père.

Et l’inconnu, sous le charme enivrant d’une pareille rencontre, obéit et mit son cheval au pas de son gracieux guide.

Pour une Parisienne, ce jeune homme eut été tout bonnement un insolent. A vrai dire, si une hardiesse pareille à celle qu’il se permit vis-à-vis de la naïve fille du gouverneur n’eût pas été l’effet d’un enthousiasme spontané, instinctif, impossible à maîtriser, c'eût été à nos yeux, comme à ceux des dames de tous les pays, une grossière familiarité.

Mais cette délicate appréciation sera facile quand nous aurons appris à nos lectrices que le téméraire amant de la forêt n’était autre que le poétique et aventureux Georges Dupleix, qui depuis trois jours se trouvait seul et égaré.

Porsque le superbe gouverneur de Guadalaxara apprit cette aventure, si vivement sentimentale, il s’en montra presque enchanté. Malgré sa raideur, il reçut l’aveu de l’amour de sa fille avec beaucoup de docilité; il était ravi comme elle de la charmante tournure de Georges, et se montra envers lui un hôte poli et empressé.

Son admiration grandit encore lorsque les chasseurs de jaguars, en quête de Georges, vinrent à Guadalaxara raconter ses exploits et la renommée qu’il s’était acquise auprès de tous les coureurs de bois et de pampas, des bords du Rio- Grande jusqu’à la baie de Cam pêche.

Rien ne manquait donc au bonheur du fils du fermier-

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généra] français. Carmen avait oublié pour lui son activité sans frein ; lui-même perdait entièrement auprès de la belle créole son humeur vagabonde; il eût volontiers passé sa vie à la contempler.

Cependant Valdès Siguanto, qui à ce compte eût perdu le Grand d'Espagne qu’il rêvait pour gendre, réveilla une nuit son ami Georges et lui proposa, pendant que Carmen dormait encore, d’aller visiter ensemble les immenses troupeaux de ses domaines. Georges voulait aller embrasser Carmen avant de partir.

— À quoi bon? Laissez-la dormir; elle n’en sera que plus belle ce soir, dit le gouverneur.

Et il l'entraîna.

Comme vous l’avez deviné, cette partie de campagne était un piège. Georges Dupleix, saisi à l’improviste par les péons du gouverneur, fut garrotté et entraîné pendant plusieurs jours à travers des chemins inconnus. Arrivé à San-Blaz, port mexicain sur la mer du Sud, il fut mis à bord d’un vaisseau péruvien , auquel on paya largement son passage, à la seule condition de faire de lui ce que bon leur semblerait.

Le soir de ce bel exploit, le noble Valdès Siguanto revint seul au palais de son gouvernement, il avait la conscience fort calme; cependant il n’osa prévenir l'inquiétude de sa fille, en lui racontant tout d’abord sur son protégé quelque roman [dus ou moins vraisemblable.

Sa volonté hautaine et despotique s’arrêtait à Carmen;

c’était la seule âme au monde qu’il ne se plût pas à fouler aux pieds. Soit tendresse ou sentiment de son infériorité, l’inflexible gouverneur fléchissait sous la volonté de cette enfant. Il craignait la loyale réprobation de sa fille, et tremblait de voir son œil si pur flamboyer sur lui.

— Georges tarde bien à venir, dit Carmen.

Le gouverneur ne répondit rien.

— Où l’ avez-vous donc laissé, cher père?

Il fallait parler; un pareil silence était terriblement compromettant.

— Où j’ai laissé Georges, ma ninia ? fit d’un ton embarrassé le seigneur Valdès.

— Lui serait-il arrivé quelque accident?

— Je ne le pense pas, Carmen.

— Mais comment n’est-il plus avec vous?

Don Siguanto fit un soupir énorme et essuya son œil sec, où jamais n’avait paru la moindre larme.

— Ah! mon Dieu! s’écria la pauvrette, je le vois, Georges est mort! Mon père, dites-moi le nom de son assassin !

Disant cela, la noble fille, pâle comme la cire vierge, se leva et s’approcha de son père, dont elle prit convulsivement le bras.

— Calme-toi, répondit le gouverneur, effrayé d’une aussi vive émotion; je te jure au moins que je l’ai quitté en bonne santé.

— Mais où donc l’avez-vous quitté, et pourquoi, mon père, l’avez-vous quitté?

L’AMOUR AU GALOP

— Ecoute, Carmen; puisque tu me forces à renouveler mon chagrin, je t’avouerai tout.

Carmen retomba sur sa chaise comme anéantie.

— Eh bien ! avouez-moi tout.

— Georges, ma chère fille, s’ennuyait parmi nous...

— Oh! pour cela, c’est impossible!

— C’est si possible, qu'il m’a chargé de te faire ses adieux, m’a embrassé moi-même et est parti pour San-Blaz , dans l’intention de continuer sa vie d’aventures.

La pauvre amante avait tout deviné; mais le serment de son père, qui l’assurait de la vie du Français bien-aimé, lui rendit un peu de courage; les reproches et les larmes ne lui serviraient à rien désormais. 11 valait mieux feindre de croire' à un départ, en attendant mieux.

— Il est parti pour San-Blaz? dit-elle.

— Il est parti pour San-Blaz.

— Sain et sauf?

— Sain et sauf.

— Voyez , mon père, je suis forte, je suis prête à oublier cet ingrat ; ne me cachez donc rien. Est-ce bien à San-Blaz qu’est allé ce parjure?... L’avez-vous vraiment quitté sain et sauf?

— Parle corps du Christ! ma chère Carmen, Georges Dupleix est sur la route de San-Blaz, où il arrivera sain et sauf, comme je l’ai quitté.

— N’en parlons plus, termina Carmen. Sa résolution était prise dès ce moment; elle feignit de n’y plus penser.

Pendant ce temps-là, Georges, lié sur son cheval, à peu

près comme Mazeppa, gagnait à fond de train, et bien contre son gré, le petit port où il devait être livré.

Chemin faisant, il tenta de désarmer par ses promesses et son éloquence les gens du gouverneur. 11 employa à cet effet toutes les sortes de séduction, parla de la caisse largement garnie de son père, de la protection efficace de ses nouveaux amis les coureurs de bois, les muletiers de Potosi et les chasseurs des sierras. 11 offrit des troupeaux, des ventas, des pueblos entiers à ces pauvres diables qui demeuraient esclaves de Valdès Siguanto, faute de pouvoir lui rendre quelques centaines de piastres qu’ils lui avaient empruntées.

Aucune de ces paroles dorées n’eut le pouvoir de détendre les faces mornes de ses gardes. Ils n’ouvraient la bouche que pour presser le pas de leurs montures.

Georges comprit enfin que le satané père de Carmen l’avait livré à des indigènes de la montagne que leur ignorance complète de la langue espagnole rendait absolument incorruptibles. S’il avait eu au moins les mains libres, il auraitessayé le langage des signes; mais Valdès avait tout prévu : les deux mains du jeune Français étaient attachées sur son dos, en manière de giberne.

11 fallut se résigner à gagner San-Blaz, où il arriva meurtri, moitié mort et découragé.

Les compagnons auxquels il fut livré comprirent d’autant mieux les intentions du senor Siguanto que, pour les engager à recevoir ce joli prisonnier, on leur paya une rançon, comme s’il se fût agi de le racheter.

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En se voyant l’esclave de cette espèce de corsaires, le pauvre Georges eut d’abord envie de se jeter aux requins; mais l’idée de mettre une séparation éternelle entre lui et sa chère Carmen le retint. 11 essaya de se rendre utile à l’équipage et parvint en peu de temps à les intéresser grandement en sa faveur.

Il apprit à faire la manœuvre et y réussit promptement. 11 savait chanter et égayait les longs jours de la traversée par des bribes d’opéras et des chansons pleines d’entrain; il contait à merveille et faisait à ces civilisés, redevenus sauvages dans les solitudes de l’Amérique, des récits parfaitement brodés sur les peuples de la vieille Europe.

Au bout de quinze jours, ses geôliers se seraient fait tuer pour lui. Georges n’en demandait pas tarit*.

Son seul but était de se faire abandonner bénévolement par les Péruviens dans un havre de la côte, à la hauteur de la baie au bois rouge, où il comptait retrouver ses anciens amis. Cela fut fait comme il le désirait. Il fut laissé à Tehuantepec, avec quelques-unes des piastres du traître Valdès Siguanto, pour l’aider à se faire conduire à travers l’isthme jusque sur les bords du golfe.

Une fois à terre, son premier soin fut de chercher une nouvelle troupe nomade. Il se promenait en y réfléchissant, lorsqu’il se sentit frapper sur l’épaule par une main vigoureuse.

— Ah! je vous tiens donc! lui cria-t-on. Celte fois vous ne m’échapperez plus; car en votre absence on a disposé de vous.

LES PAPLLLOlNS.

Il se retourna vivement, et reconnut un des trois géants cuivrés qui, à sa première rencontre, comptaient des peaux sur le port de la Vera-Cruz.

— Oui, oui, reprit celui-ci, on a mis votre tète à prix dans toute la côte, depuis San-Blaz jusqu’à Panama; mais il faut qu on la livre toute frisée et tenant encore solidement sur vos épaules.

— Eh! mon cher Eopez, que veut dire cette plaisanterie?

— Eh! mon cher seigneur Georges, répondit Eopez, je plaisante si peu, qu’après avoir partagé avec vous un morceau de sanglier rôti et quelques bananes, je pars avec cinq ou six braves pour aller vous livrer.

— Voyons, me livrer à qui?

— Tenez, senor, ne me questionnez pas ainsi; cela me tourmenterait inutilement; car je suis résolu à me couper plutôt la langue que de vous livrer mon secret. L’essentiel est que vous ne m’échappiez plus, et je puis au moins vous répondre de cela.

Georges se mit l’esprit à la torture pour deviner le mot de cette énigme. Qui avait donc aposté Eopez et ses compagnons sur son chemin?. Etait- ce encore l’infernal Valdès? Était- ce le résultat d’un espionnage de l’ombrageux gouvernement de Mexico?

Cependant, comment aurait-on choisi des hommes dans l’intimité desquels il avait vécu, qui lui avaient jadis paru dévoués à lui? Il est vrai, pensa-t-il, ces gens-là, pour une forte récompense, sont capables de tout. Ea pensée de Car-

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men vint un moment lui traverser l’esprit; mais une jeune fille aurait-elle eu assez de pouvoir pour mettre ces barbares des pampas au service de son amour?

Il essaya encore de questionner les compagnons de Lopez; mais tous imitèrent le mutisme de leur chef.

Lopez disait vrai. Tous les points de la côte où le vaisseau qui emportait Georges pouvait faire des vivres et de l’eau étaient surveillés. Avec une promptitude merveilleuse, les chasseurs de jaguars avaient tout préparé pour arracher aux mains de ses ravisseurs leur compagnon favori, aidés dans leur zèle par les prières et les récompenses de Carmen.

Si celui qui venait de l’appréhender au corps avait manqué cette occasion, d’autres, placés ailleurs en embuscade, auraient certainement délivré l’amant aimé de la fille du gouverneur de Guadalaxara.

Georges fut conduit à un petit port du golfe de Mexique, où le capitaine Manoël chargeait encore pour l’Europe. Il y fut gardé à vue, par Lopez et ses autres guides, avec un scrupule qui commençait à lasser prodigieusement ce fougueux ami des aventures et de la liberté. Il essaya inutilement cette lois ses moyens d’enchantement pour faire relâcher ces terribles gauchos de leur surveillance à son égard. Rien n'y fit. Il pensait bien qu’il ne courait aucun danger avec eux; mais il se mettait inutilement l’esprit à la torture pour deviner le motif de leur conduite.

Enfin Lopez le pria un matin de descendre; la personne

à qui il devait être livré l’attendait en bas. Quelle fut la

surprise de Georges, en voyant, sous les grands citronniers de la cour, Carmen, accompagnée de ses deux négresses favorites et des quatre péons qui lui étaient dévoués.

Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et firent, devant les assistants, qui pleuraient de joie, malgré leur apparence peu sentimentale, le serment de s’unir religieusement l’un à l’autre dès qu’ils se verraient en sûreté.

Le reste de cette romanesque histoire vous est connue, marquise; vous avez souvent rencontré dans le monde la belle Carmen, dont le fils aîné, nommé Georges comme son père, se conduisit si vaillamment à la bataille de Fontenoy.

Ginebra ayant frappé deux fois sur uu timbre d’argent, Azuleo, ce charmant iris qui avait couru le monde en qualité de page de don Olivarès de Moncade, parut devant sa maitresse. Il tenait d’une main un vase d’Égypte à large col et à terre poreuse, de l’autre une serviette gonflée de fleurs à parfums.

Il posa l’alcarrazas près de la fenêtre et remit les fleurs à la princesse.

— Quel malheur, dit Cazolte que la science hermétique n’ait pas encore trouvé le moyen d’évoquer les silencieux personnages des gravures et des tableaux! Ah! si l’on pouvait à son gré faire descendre de leurs cadres d’or tous ces muets témoins des temps passés, quelle large source d’émotions serait ajoutée à notre soif insatiable de poésie!

— En vérité! fit la marquise de La Croix, ce serait là un merveilleux secret, et les efforts des illuminés devraient s’appliquer sans relâche à sa découverte.

— Croyez-vous, Marquise, reprit le poète, que l’homme puisse jamais dérober cette précieuse puissance aux mystères de la nature?

— Pourquoi non? qu’il ait confiance illimitée en lui, et son pouvoir sera illimité.

— Si cela arrive jamais, la vie humaine sera une longue suite d’enchantements; chacun pourra, comme le calife des Mille et une Nuits, attendre le sommeil en écoutant des histoires qui, dans la bouche de leurs propres héros, prendront un

cachet de vérité et de passion que les hommes n’ont peut-être pas encore soupçonné.

• — Si vous possédiez déjà cette puissance d’évocation, dit Ginebra, quel est dans ma collection ailée le personnage que vous inviteriez le premier à prendre la parole?

Cazotte indiqua alors une réminiscence de la mythologie grecque, une Vénus moderne, ayant pour conque une large feuille de rosier et pour attelage deux papillons qui l’entraînaient à travers les airs.

— Je serais curieux de savoir comment cette scène toute féerique a pu se passer à notre mesquine époque, et cependant je ne veux pas remettre aujourd’hui vos forces et votre bonne grâce à une nouvelle épreuve.

— Oh! répondit en souriant Ginebra, que cela ne vous préoccupe pas trop : voici un breuvage parfumé de pétales de roses, de fleurs de capucines, d’œillets d’automne, de réséda et d’autres arômes naturels de mon jardin. Ce sont les papillons qui m’ont donné le secret de le préparer et celui d’y puiser comme eux la vigueur et la gaieté.

Disant cela, elle but un grand verre de l’eau glacée de l’alcarrazas, dans laquelle elle avait effeuillé les fleurs apportés par son page x\zuleo.

— C’est bien là un vrai breuvage de papillon, dit le poète après avoir goûté lui-même à la boisson embaumée.

— 11 n’y manque, ajouta Ginebra, que de l’aller recueillir comme le font mes favoris, au fond des corolles et sur les tiges mêmes qui l’ont distillé.

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