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LE TRIOMPHE

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La ville de Smyrne était ce jour-là en grand émoi; on n’entendait parler dans ses rues étroites que d’une belle esclave capturée sur une caique chrétienne et exposée pour être vendue au plus offrant par le riche marchand Ismaël Ben-Abdallah. Malgré leur insouciance habituelle, tous les Turcs allaient voir cette fleur d’Occident.

La nouvelle en vint aux oreilles de Kosrew-Bey, pacha de la province. Il voulut juger par ses yeux de la valeur de cette capture précieuse, bien décidé, s’il trouvait réellement en elle un phénomène de beauté, à punir Ismaël de ne l’avoir pas conduite directement et soigneusement voilée dans la cour de marbre de son harem.

Arrivé au bazar des esclaves, les chaouchs armés de fouets écartèrent la foule, et Sa Hautesse put pénétrer jusqu’à

l'infortunée captive, qui se mourait de honte à se voir exposée presque nue aux regards des infidèles.

— Dieu est grand t s’écria-t-il , cette rose blanche n’était point faite pour les jardins des mécréants.

Disant cela, il dénoua sa large écharpe de soie verte, en couvrit la chrétienne, et se tournant vers un de ses janissaires :

— Va-t’en dire à Nathan le juif, que je vois accroupi sur le seuil de sa porte, de m’apporter à l’instant deux mille sequins.

Nathan le juif apporta la somme sur-le-champ; il connaissait trop Kosrew-Bey pour oser hésiter. Celui-ci mit l'or de Nathan devant les yeux d’ismaël et en fit deux parts, à la grande surprise du marchand.

— Ces deux mille sequins, lui dit-il, sont le prix de l’esclave franji; mais comme tu as laissé pendant cinq jours la foule visiter celle qui devait charmer les yeux de ton maitre, je te condamne à mille sequins d’amende.

Puis ayant ordonné aux chaouchs et aux janissaires de charger les curieux, il mit la moitié des sequins de Nathan dans sa ceinture et emmena la pauvre femme, sur laquelle aucun croyant n’osait désormais lever les yeux.

Ceci se passait il y a environ cent ans, et le comte Cipio, mon premier mari, qui était jeune alors, en fut témoin.

Il était allé comme les autres visiter la belle fille de Provence exposée en vente. Malheureusement, en sa qualité de chrétien , il ne pouvait la délivrer en l’achetant. Il

LE TRIOMPHE DE cVPRIS.

échangea cependant quelques paroles avec elle. 11 sut qu’elle se nommait Blanche Cypris, qu’elle avait été prise sur un vaisseau de commerce qui allait de Marseille à Malte. 11 lui promit de veiller sur son sort et de la délivrer dès qu’elle serait sortie des mains du marchand, où trop d’yeux étaient attachés sur elle.

— Blanche Cypris, pensa-t-il, quel singulier nom! Cypris ou Vénus, le fait est qu’elle est belle comme l’antique Vénus, pour le moins. Ce nom aura été donné jadis à une de ses ancêtres qui lui ressemblait. Quant au prénom de Blanche, elle le mérite, en ce moment surtout, où sa douleur l’a rendue pâle comme un marbre d’Ionie. Va, pauvre Cypris vaincue, je ne le laisserai pas profaner par les barbares, tu peux compter sur moi !

Cependant quand Cipio vit sa protégée enlevée par le pacha, il faillit perdre courage. Il n’y avait guère de moyens humains capables de ravir dans l’espace de vingtquatre heures une proie au harem de ce monstre de jalousie.

kosrew-Bey avait, vu sa haute dignité, une garde nombreuse de janissaires et de bourreaux, et au moyen de ses richesses, acquises à force de rapines, il possédait à son service les plus hideux et les plus impitoyables eunuques que la race noire ait jamais livrés au commerce.

Cipio se mit à se frapper le front pour en faire jaillir une possibilité de délivrance. L'idée d’aller trouver le consul d’Espagne lui passa par la tête; mais ses compatriotes ayant

Æs PAPILLONS,

peu de relations avec la côte de Syrie et l’empire turc, le chargé d’affaires qui représentait son pays n’avait pas assez d'influence pour lui venir en aide en cette occasion.

D’ailleurs le consul d’Espagne était très-indirectement intéressé dans la mésaventure d’une chrétienne de Marseille; le représentant de France prendrait peut-être la chose en plus grande considération. 11 alla donc trouver ce fonctionnaire.

— Monsieur, lui dit-il, une Française, capturée sur un vaisseau marchand de votre nation, vient d’être vendue comme esclave; elle compte sur vous pour la faire mettre en liberté.

— L’aventure, répondit le consul de France, est certainement désagréable pour la nouvelle odalisque; mais, à moins d’un ordre spécial du gouvernement de Sa Majesté trèschrétienne, je n’ai pas à intervenir dans une pareille affaire.

— Mais, monsieur, n’êtes-vous pas ici pour y protéger les intérêts de vos nationaux?

— Assurément.

— Eh bien, monsieur?

— En connaissez-vous qui aient des créances ù recouvrer, des renseignements à obtenir sur les moyens d’emmagasiner leurs draps, leurs quincailleries, leurs épices ou leurs soieries ? Sont-ils embarrassés à trouver des marchandises de retour? Désirent-ils des détails sur les diverses maisons de celte échelle? En ce cas, monsieur, adressez-moi ces sujets du roi, et j’ose espérer qu’ils trouveront ici toute espèce de satisfaction.

LE TRIOMPHE DE CYPRIS

— Mais, monsieur, il s’agit d’un intérêt bien supérieur à ceux dont vous me parlez. Une jeune femme, dont la disparition jette le deuil dans toute une famille, une chrétienne, qui parle votre langue et vit de votre foi , va devenir la proie d’un musulman barbare. C’est un viol, monsieur: c’est une exécution lente, sans résistance possible, sans espoir, sans témoins. C’est une martyre dont les plaintes devront mourir entre les murs de sa prison.

— Je le vois, il s’agit de votre propre femme?

— Non, monsieur.

— De votre sœur?

— Pas davantage.

— Enfin, la chaleur que vous mettez à votre récit me prouve que vous vous y intéressez vivement.

— Très-vivement, monsieur; j’ai juré de la délivrer.

— En ce cas, je ferai pour vous et pour elle tout ce qui sera en mon pouvoir. Revenez dans quelques heures consigner entre mes mains les frais des démarches et la rançon de votre protégée; en attendant, donnez-moi son nom et celui de son nouveau maître; je ferai passer ces renseignements au ministre des relations extérieures par la plus prochaine occasion.

— Mais, monsieur, l’infortunée sera déshonorée cent fois! Elle aura eu le temps de mourir de honte et de douleur avant la réponse du ministre!

— Vous avez raison; car si le ministre décide favorablement à vos désirs, il faudra, pour appuyer la demande de délivrance,

envoyer quelques bonnes galères bien armées et bien montées, et cela, en effet, prendra du temps.

En entendant cette dernière parole, Cipio mit brusquement son chapeau sur sa lèle et tourna les talons. Ce n’était pas le compte de l’agent de France, qui guettait quelques centaines de sequins à tirer de la poche de ce singulier solliciteur. 11 rappela le comte et lui dit :

— Voyons, monsieur, ne vous découragez pas si tôt; il se peut qu'on agisse plus directement sur la personne de l’acquéreur; dites-moi donc son nom.

Ee jeune Espagnol se retourna à demi.

— L’acquéreur de Blanche Cypris, dit-il, est Kosrew-Bey lui-même, pacha de Smyrne.

À ce nom, le consul fit un bond de terreur.

— Le pacha de Smyrne! Àllez-vous-en, monsieur; quittez la ville dès ce soir, ou je vous fais surveiller avec soin; une démarche indiscrète de votre part, une plainte, un murmure peut coûter la vie à tous les Francs. Vbulez-vous donc nous faire étrangler, vous, moi et tous les honnêtes chrétiens qui trafiquent dans ce pays !

Le comte n’avait pas attendu la fin de celle allocution; il était déjà hors de la maison du trembleur.

11 songea alors à s’en aller dans le quartier franc prêcher une croisade de quelques heures contre la polygamie, et réveiller la haine du Turc dans le cœur des Européens.

Malheureusement, les paroles du consul venaient de l’en avertir; les marchands qui représentaient l’Europe sur cette

LE TRIOMPHE DE GYPRIS

terre maudite n’avaient pas les fantaisies guerrières des chevaliers de Richard Cœur-de-Lion; leur prouesses n’étaient pas précisément du même genre que celles des vaillants compagnons de Villiers de TIsle-Adam.

Il songea à escalader les murs du harem de Kosrew pendant la nuit, et à fouiller, seul et sans guide, ce labyrinthe si bien gardé. Il pensa encore à gorger d’opium ou de haschich les esclaves, les serviteurs et les odalisques du pacha.

Quelques semaines auparavant, un de ces incendies si fréquents à Smyrne avait dévoré une centaine de maisons dans le quartier des Arméniens. Il eut un instant l'idée de renouveler ce sinistre, en commençant par le palais de Kosrew, afin de profiter du désordre pour sauver Cypris.

Mais tous ces projets, de plus en plus fous, absurdes et téméraires, ne résistaient pas à une minute d’examen; ils se renversaient les uns sur les autres dans la pauvre tète du comte, qui se désolait de toutes ces impossibilités.

Que faire? Tout autre que l’élève de Martinez Pasqualis eut abandonné Cypris aux caresses de l’affreux musulman. Là où les auxiliaires humains devenaient impuissants, Cipio devait appeler à son aide un renfort d’une nature plus ingénieuse et plus éthérée.

Plongé dans ses réflexions, il allait devant lui sans regarder son chemin, et sortit de la ville sans s’en apercevoir. Il marcha ainsi jusqu’à ce qu’il se vit arrêté par une ruine en rotonde dont les pierres, depuis des années sans nombre, s’écroulaient mélancoliquement dans les eaux du fleuve Hermus.

Le comte vit, dans le hasard qui l’avait conduit en ce lieu, un véritable avis d’en haut. Il se souvint que Martinez Pasqualis, son illustre maître-, aimait les ruines et qu’il y célébrait volontiers les mystères de la science hermétique. Sa grande âme se trouvait là plus à l’aise; elle y évoquait plus facilement les souvenirs des générations passées.

Ces lieux silencieux et recueillis lui semblaient le rendezvous naturel des Esprits. Rien ne venait y troubler leurs mystérieux travaux, aucun bruit ne croisait la voix humaine qui voulait y communiquer avec eux.

Et puis, au milieu de ces décombres désolés, dont l'aspect rappelait la fragilité des créations de nos mains, le serpent venait rouler ses anneaux symboliques. Sur ces blocs effrités, sur ces marbres épars, on le trouvait réunissant ses extrémités, et, comme dans les images antiques, symbolisant l’éternité circulaire et sans fin de l’univers sans commencement et sans limites.

Le comte Cipio se rappela fort à propos les formules cabalistiques qui résumaient l’essence des choses et la science des nombres. Il se souvint que son illustre maître l’avait mis jadis, à l’aide de ces formules magiques, en rapport avec son génie assistant, nommé Zitto, en lui recommandant bien de ne pas employer avant l’âge de quarante ans les services de Zitto, autrement qu’en des occasions vraiment graves.

Or, sauver la belle Cypris lui parut une nécessité suffisante pour légitimer une évocation. Il s’isola donc, par une volonté forte, du monde extérieur et du domaine des sens,

LE TRIOMPHE DE CYPRIS

et prononçant avec énergie les paroles de la triple contrainte, il vit apparaitre Zitto dans une attitude respectueuse.

Plus d’un à sa place eut été troublé en voyant le Génie; mais le jeune comte savait combien cette domination sur les Esprits est naturelle à l’homme; il connaissait trop bien leur essence bienveillante pour s’effrayer. C’étaient pour lui des âmes en formation ou en repos , qui remplissent et animent la nature avant d’arriver ou de revenir à l’honneur d’animer des corps humains.

Aussi sa voix ne trembla -t-elle pas en adressant ces mots au Génie évoqué :

— Zitto, je t’ai fait venir pour m’aider à délivrer, avant qu’elle ait été souillée par le souffle impur du pacha de Smyrne, une captive chrétienne sur laquelle vient de se fermer la porte du harem de Kosrew-Bey.

— Quel homme est ce Kosrew, maitre? fit le génie.

— Je n’en sais rien.

— Je vais donc m'en enquérir, reprit Zitto.

Et il disparut.

Pendant qu'il va aux informations, je vais vous expliquer la nature du mystérieux serviteur du comte Cipio. Zitto n’était pas un gnome; il n’avait aucun pouvoir sur les couches minérales du globe; ce n’était ni un ondin dont la puissance s’étend sur les eaux, ni un salamandre qui commande aux feux de la terre, aux solfatarres et aux volcans : c’était un sylphe qui revêtait, pour paraître aux yeux du comte, un corps composé d’essence de rosée, d’arômes

aériens, de couleurs empruntées à l’arc-en-ciel et de rayons de lumière condensés à perfection.

Il pouvait varier la forme de ce mélange à sa fantaisie ou à la volonté de son dominateur. Ordinairement il se présentait avec le corps d’un adolescent de quinze ans. Plus tard, comme je vous l’ai déjà conté, lorsque le comte m’eut épousée, il prenait, pour me plaire, la délicate enveloppe d’un papillon dont les ailes étaient d'une incomparable richesse de couleurs.

Mais le voilà de retour du harem; revenons à notre histoire.

— Eh bien! fit Cipio, tes mesures sont-elles prises!

— Ah! maître, c’est une difficile entreprise! Ce pacha a tout prévu. Je ne puis délivrer les victimes de sa jalousie qu’en les enlevant dans les airs sous la forme d’un oiseau, au moment où elles prennent le frais à l’ombre des larges sycomores; les gnomes seuls pourraient fendre la terre pour leur tracer un autre chemin de salut.

— Eh bien! va et prends la forme d’un oiseau.

— Impossible, maître; la jalousie de ce Kosrew a prévu cela. Il prétend que, lors de son ambassade auprès de la république de Venise, il a vu des tableaux représentant une belle Grecque, nommée Vénus, emportée dans les airs, tantôt par des cygnes, tantôt par des pigeons ou par des tourterelles, ou même par de simples moineaux. Ces images l’ont fait trembler pour la possession de ses favorites, et il a résolu de proscrire les oiseaux des jardins de son harem.

LE TRIOMPHE UE GYL'RIS

Douze eunuques font constamment sentinelle pour tuer sans pitié les imprudents volatiles dont les ailes franchiraient les gigantesques murailles qui isolent ce coin de terre inhospitalier. Ainsi donc, à moins de se faire papillon...

— Et pourquoi ne te ferais-tu pas papillon, mon cher Zilto? Vite, fais-toi papillon.

— Je le puis, maître; mais sous cette enveloppe trop frêle, je perds une partie de ma puissance. Cependant, si la femme qui vous intéresse a aimé, si elle aime encore deux amants sous la même forme, et si ces deux amants sont à Smyrne à l'heure qu'il est, on peut encore espérer.

— A quoi bon tou tés ces conditions impossibles?

— Le voici, maître : la femme qui aime quitte facilement la terre, et il est toujours plus aisé à l’amant aimé qu'à tout autre de la transporter vers le ciel; cependant sous la forme du papillon, imposée par la difficulté de l’entreprise, les forces de deux amants ne seront pas de trop pour réussir. Enfin, il faut que son amour soit pur et fidèle, et pour cela que les deux objets aimés n’aient qu’une même apparence corporelle. Or, c’est là, je l’avoue, la plus difficile à remplir de nos trois conditions.

Le comte prit une figure attristée à ces paroles.

— Hélas! s’écria-t-il, la belle Cypris est donc destinée fatalement aux étreintes brutales de ce barbare?

Zitlo n’était pas moins triste des impossibilités préparées comme à plaisir par le destin à la réalisation de ce désir du jeune comte espagnol.

LES l-APILLÜNS.

— Allons, maître, ne désespérons pas du succès avant de l’avoir tenté; j’ai souvent vu de pareilles difficultés se résoudre le plus naturellement du monde. Le sort ne les entasse à plaisir que lorsqu’il y a moyen de les vaincre. Essayons donc cette délivrance; en attendant, je retourne au harem de Kosrew-Bey, afin de lire dans le cœur de votre belle protégée les émotions et les sentiments qu’il contient.

Celte fois, l’absênce de l’Esprit se prolongea assez longtemps. Cipio rentra à Smyrne et s’en alla divertir son impatience sur le port, bien qu’à cette heure (il était environ une heure après midi) le mouvement y eut à peu près complètement cessé.

À peine arrivé en ce lieu, il vit venir à lui un jeune homme en costume de Franc, qui avait la douleur peinte sur la figure.

— Monsieur, lui dit l’inconnu, j’arrive à l’instant de Malte sur une barque vénitienne, pour réclamer contre un acte de piraterie fait à mon préjudice, en violant la foi des traités. Un corsaire qui s’est dirigé après le coup sur cette ville m’a enlevé une caique richement chargée, et m’a fait prisonniers ma femme et mon frère qui y étaient embarqués. La Porte et la France sont en paix, et je prétends qu’on me rende à l’instant ma femme, mon frère et mes marchandises.

Une idée lumineuse vint à l’esprit du comte en entendant le funeste récit du Français.

— Votre frère vous ressemble-t-il, monsieur?

LE TRIOMPHE DE CYPRIS

— Trait pour trait, dit l’inconnu; au point que ma femme elle-même s’y est souvent trompée.

— Et votre femme se nomme?

— Blanche Cypris.

— Dieu soit loué ! exclama le comte.

L’inconnu faillit se fâcher de cette exclamation intempestive, qui ne témoignait pas d’une grande compassion de la part de son confident.

— Calmez-vous, reprit Cipio; je prends plus de part à votre malheur que vous ne le pensez. Votre femme est en ce moment dans le harem du pacha. Ce Turc est un homme féroce, qui ne m’a pas l’air de vouloir rendre ce qu'il a une fois pris. Je vous conseille donc, vu la lenteur et l’incertitude d’un appel au Grand-Seigneur, de rabattre de vos prétentions.

— Vous vous moquez, monsieur; à défaut du sultan, j’ai ici le consul de mon pays.

— Le consul et vous-même serez étranglés, si vous avez l’air de vous fâcher. Contentez-vous donc de prendre, vous et votre frère, des ailes de papillons pour enlever votre femme des jardins de ce brigand.

Le pauvre marchand prit Cipio pour un fou et s’apprêtait à continuer son chemin, quand le génie Zitto reparut. Celui-ci ayant commencé par dire qu’il avait vu Cypris, le mari l’écouta avidcmment. Zitto raconta en détail les précautions féroces prises par la jalousie de l’impitoyable Kosrew, ce qui fit une impression salutaire sur l’époux contrarié.

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— Heureusement, ajouta-t-il, la belle aime son mari avec passion.

Cette assertion fit sourire le Marseillais.

— Heureusement encore, ce mari a un frère jumeau auquel, sans le vouloir, Cypris donne une partie de son amour; car ils se ressemblent à s’y tromper.

Ici le front du Marseillais redevint sombre.

— Or, continua le génie, j’ai déjà mis en liberté le frère; il ne reste plus qu’à trouver l’époux.

— Et pourquoi faire? fit celui-ci presque avec colère.

Le comte Cipio et Zitlo expliquèrent alors tout le mystère au marchand; mais celui-ci qui n’avait pas envie de rire s’obstinait à croire qu’on s’entendait pour le mystifier. Afin de le convaincre entièrement :

•—Tenez, dit l’esprit, voyez-vous ce beau paon de jour? C’est votre frère; et pour vous en convaincre, qu’il reprenne sa forme pour vous embrasser.

Rodolphe, ainsi se nommait l’époux de Cypris, eut un mouvement de joie : il allait se jeter dans les bras d’Àstolphe, son frère; mais il se rappela que le jour de leur départ de Marseille, une dernière et grave erreur avait eu lieu.

Les deux vaisseaux qu’ils allaient monter étaient sous voiles, les deux canots prêts à conduire chacun des deux frères à son bord respectif allaient quitter la plage. Cypris, sans penser à mal, et trompée par la ressemblance, était montée dans la barque d'Àstolphe au lieu de suivre Rodolphe dans la sienne, et les réclamations de son époux, quelle prit pour

LE TRIOMPHE DE CYPRIS

les plaisanteries de son beau-frère, n’avaient pu la ramener.

Astolphe devina sans peine le motif de l’hésitation du mari de Cypris et alla franchement au devant de l’explication.

— Par Notre-Dame-de- Grâce ! je te jure, Rodolphe, dit-il, avec chaleur, que ta femme est chaste et fidèle, et que je n’ai pas abusé de son erreur en lui prenant même un simple baiser.

Rodolphe ne bouda pas plus longtemps; satisfait de celle explication, il tendit les bras à son frère, et tous deux s'étreignirent avec effusion. Cependant, après cette étreinte, il eut encore- un scrupule presque jaloux.

— Est-il absolument besoin, dit-il, que nous soyons deux pour sauver Cypris?

— Absolument, ht Zitto.

— Mais si je me sens à moi seul assez de forces pour sauver

ma femme .

— C’est impossible, répondit Cipio en souriant; mon fidèle serviteur aérien va vous expliquer cela encore une fois.

Et Zitto raconta de nouveau pourquoi la forme de papillon était essentielle à revêtir, et comment, sous celte frêle enveloppe aux quatre ailes, on n’avait pas trop d’un double appareil de locomotion aérienne pour enlever dans les nues une Femme d’un agréable embonpoint.

Cette singulière ressemblance des deux frères avait souvent déjà produit des méprises aussi dangereuses que celle du vaisseau. Je vais, si vous le voulez bien, vous en raconter quelques- unes pour vous mieux faire comprendre les scrupules du mari.

Quelques jours avant la célébration de son mariage avec Blanche Cypris, Rodolphe reçut une lettre de sa fiancée ainsi conçue :

« Ne vous dérangez plus de vos occupations, monsieur, « pour venir me voir à la bastide de ma mère; les soirées « sont fraîches, et je me priverai fort bien du plaisir de « vous recevoir par égard pour votre santé. Vous avez des « distractions plus rapprochées à Marseille, et je trouve, « comme vous, qu’il vaut mieux traverser simplement la rue « pour causer d’amour que de faire une lieue par le vent « du soir pour aller mentir sur le même sujet.

« Adieu.

« Blanche. »

Le pauvre fiancé faillit tomber à la renverse en lisant cette railleuse épître. Il courut chez la belle demander le mot de l’énigme; on ne le reçut pas. Il écrivit; point de réponse. Deux jours se passèrent ainsi. L’infortuné sentit le besoin de s’en ouvrir à son frère. 11 l’attendit à sa fenêtre et le vil sortir d’une maison située en face de la sienne, reconduit par une jolie fille à laquelle il donna, en la quittant, un baiser bien appuyé.

Tout fut expliqué; une amie de Blanche avait pris Astolphe pour Rodolphe. Astolphe lui-même vint certifier le fait à la belle jalouse, et le mal fut réparé.

Une autre fois, Rodolphe se promenait sur la mer avec son

LE TRIOMPHE DE CYPRIS

frère; il était assis à la poupe et regardait sans rien dire la lune, dont le disque grandissait derrière les montagnes de Gênes. Tout à coup, d’un canot longeant le sien, se leva un furieux, en costume d’Esclavon, qui, sans mot dire, saisit l'époux de Cypris, le jeta dans les flots et disparut à force de rames.

Rodolphe, surpris ainsi, perdit le sang-froid, et sans le secours de son frère, il se noyait. Le scélérat qui venait de lui jouer ce tour était un Vénitien qui en voulait à Astolphe et avait pris le Ménechme marié pour le Ménechme célibataire.

Le plus scabreux de l’aventure fut que, pour ne pas causer de peine à Cypris, Astolphe se fit passer pour Rodolphe pendant les deux ou trois jours où les suites de l’asphyxie mirent l’époux en danger.

Plus tard, enfin, Astolphe, étant à la foire de Beaucaire, Rodolphe, qui avait diné avec Blanche chez une de ses parentes, était allé, selon sa coutume, achever sa soirée au café Paradis, laissant sa femme avec les convives. Or, sur les onze heures, il la retrouva qui, le plus simplement du monde, faisait sa toilette de nuit auprès d’un lit où Astolphe, revenu à l’improviste, était profondément endormi.

Elle supposait son beau-frère encore à Beaucaire, et se croyait si assurée d’avoir son mari devant les yeux, que, sans l’arrivée de Rodolphe , elle allait pousser la méprise jusqu’au bout

Vous voyez si le marchand marseillais avait raison d’avoir

la puce à l’oreille, malgré la loyauté bien avérée de son frère. Il l’aimait au point de ne pouvoir le quitter; il passait sur tous les autres inconvénients de la ressemblance. Cette fois pourtant le pauvre mari, encore sous le coup de la dernière méprise qui l’avait séparé de sa femme, aurait bien souhaité ne voir Astolphe délivré d’esclavage qu'une semaine après Cypris.

Lorsqu’il fut bien convaincu cependant que le salut de sa bien-aimée dépendait de l’union de leurs forces, il n’hésita plus et se laissa guider par Zitto.

Tout le monde étant enfin d’accord, on partit pour aller délivrer Cypris. Zitto résolut que les deux frères seraient de simples papillons aux yeux des eunuques, des chaouchs, des janissaires et du pacha; mais pour éviter de nouvelles lenteurs et de nouvelles explications, ils devaient conserver leur forme humaine aux yeux de la belle captive.

En conséquence, il ordonna aux deux Marseillais de revêtir des costumes de boslangis (eunuques jardiniers) et de prendre une large et solide échelle de corde.

Quand ils arrivèrent au palais de Kosrew, c’était l'heure de la sieste. Les deux papillons voletèrent sans être remarqués jusqu’au kiosque, fermé seulement de tentures de soie, où Cypris attendait la venue du pacha. Elle seule pouvait, dans ces brillants insectes ailés, reconnaître Astolphe et Rodolphe; elle seule put voir qu’ils ne venaient pas là pour caresser les jasmins de sa fenêtre. Aussi fut-elle muette d’étonnement quand elle aperçut devant elle les deux jumeaux de la Canebière.

LE TRIOMPHE DE CYPIUS

Son premier mouvement fut de sauter au cou de son mari; mais ici le doute causé par l’énorme ressemblance reparut; elle ne voulut se laisser embrasser ni par l'un ni par l’autre.

— Hélas ! dit-elle en sanglottant, je ne veux pas vous suivre pour retomber dans la cruelle incertitude ou j'ai cent fois déjà failli violer mes serments. Tôt ou tard ce malheur m’arriverait, car votre fatale ressemblance veut que je vous aime tous les deux avec la même passion, baissez-moi attendre ici le tyran qui m’a achetée; il porte un poignard à sa ceinture, dont j’ai résolu de me saisir et de me percer le sein.

Comme elle parlait, on entendit du bruit au dehors; ses lamentations avaient donné l’éveil.

— Preste! preste! dit Zitto; soulevez -la chacun par un bras et prenez votre vol sur celte échelle solidement tendue.

En un clin d’œil cet ordre fut exécuté.

Ce n’était pas assez, pour le malicieux génie, d’avoir donné les moyens d’enlever Cypris. Puisqu’aux yeux du pacha et de ses gens, les ravisseurs devaient avoir la forme brillante et légère des papillons, au moins fallait- il que le vieux jaloux assistât à ce miracle inouï, qu’il vit de ses yeux écarquillés et colères cet enlèvement, glorieux comme un triomphe.

Le malin serviteur du comte se changea donc en bourdon; puis il alla, faisant grand bruit et grand roulement, frapper le nez du pacha, qui dormait. Pour comble, les sons monotones de ce bourdonnement se changèrent, aux oreilles de sa victime, en railleries rimées assez claires pour l’éveiller et l’irriter au dernier point.

En'| voici quelques couplets, traduits par M. Galland lui-même :

Pacha, suspends ta sieste,

Viens avec moi dans tes jardins,

Pour voir Cypris, pimpante et leste,

Voler vers les p&ys lointains.

Entr'ouvre vite Ton œil qui dort,

Ta favorite Fuit vers le Nord.

Ici Kosrew fit un mouvement et se donna du poing sur le nez pour chasser l’importun bourdonneur, qui continuait :

Elle rappelle ces images

Qui te narguaient chez les chrétiens,

Ces déesses, dans les nuages,

Ayant des oiseaux pour soutiens.

Entr’ouvre vite Ton œil qui dort,

Ta favorite Fuit vers le Nord.

Cela ne suffit point encore; le pacha de Smyrne se contenta de jurer en se retournant pesamment.

Zitto reprit sa scie :

Dépêche-toi; ta prisonnière,

Guidant ses frêles palefrois,

A des excuses à te faire D’avoir ainsi fraudé tes droits.

Entr’ouvre vite Ton œil qui dort,

Ta favorite Fuit vers le Nord.

LE TRIOMPHE DE CYPRIS

Ici Kosrew se décida à bondir de fureur; il se leva brusquement, s’avança sur le seuil et vit de ses yeux le départ féerique de sa dernière passion.

— Par la droite d’Allah ! s’écria-t-il, cette chrétienne était d’accord avec les génies! elle m’a joué à l’aide de quelque talisman.

Pour parfaire l’exaspération déjà fort raisonnable du propriétaire frustré, le bourdon fredonna encore ce petit encouragement :

Arrache ta barbe hérissée,

Mets ton cafetan en haillons;

La Vénus grecque est dépassée Par Cypris et ses papillons.

Et lui jetant un éclat de rire sonore en manière de refrain, Zilto se fondit dans l’air au nez de Sa Hautesse, pâle de rage.

L’heureux groupe allait disparaître à son tour, et Kosrew 11e serait pas vengé. C’en était trop pour l’orgueilleux pacha. Dans sa fureur, il tira son poignard de Damas et le lança au vol sur le groupe triomphant. Cet effort n’eut pas le succès désiré; mais il ne fut pas tout à fait inutile : l’arme meurtrière atteignit l’un des brillants porteurs à l’antenne droite. Personne ne parut s’en apercevoir, et Cypris n’en fut pas moins délivrée.

Le soir de cette bienheureuse entreprise, Astolphe et le comte Cipio, Rodolphe et Cypris soupaient ensemble sur une galliole vénitienne, faisant route pour l’ile de Malte. La belle se trouvait placée entre les deux Menechmes, toujours plongée dans l’in-

quiétude, malgré la réussite inespérée de sa délivrance.

Au dessert cependant, égayée par un ou deux verres de vin de Syracuse, elle se pencha avec beaucoup de résolution vers Àstolphe pour l’embrasser, le prenant une dernière fois pour son époux.

— Ah! grand Dieu! mon ami, dit-elle, regardez-vous au miroir, vous êtes balafré d’un coup de poignard au dessus du sourcil droit.

— Lequel de vous deux est blessé? demanda Cipio. Est-ce le mari? est-ce le beau-frère?

— C’est le beau-frère, répondit Astolphe en portant la main à sa tempe; le poignard de ce maudit qui a touché à l’antenne droite ma défroque de papillon, m’aura fait cette égratignure.

— Voyez, Rodolphe, reprit Cipio, votre bonheur est double; vous avez retrouvé votre femme, et le poignard du pacha a mis fin aux méprises de votre mutuelle ressemblance.

On pourra me demander quelle récompense retira le comte Cipio de sa généreuse intervention dans cette affaire. Se sera-t-il contenté d’assister à la joie du mari? Peut-être. En tout cas, le comte ne m’en a pas appris davantage à ce sujet.

Gazette avait les bras croisés sur sa poitrine, les yeux fermés et la tète penchée en arrière sur le dos du fauteuil où il était assis.

— Voyez donc, chère marquise, dit la princesse à demivoix, quel effet je viens de produire sur notre rêveur.

La marquise de La Croix regarda le poète, et, faisant un signe de dénégation, elle répondit sur le même ton :

— Ne croyez pas qu’il dorme; je le connais, vous conteriez huit jours qu’il écouterait sans se lasser vos évocations dans la rotonde en ruines des bords de l’Hermus. Vos explications sur la nature des Génies, les miracles opérés par Zitlo l’ont intéressé à un si haut point que le voilà galopant dans le domaine des fées, plongé dans l’extase et oubliant tout à fait qu'il est en votre compagnie.

Elle fut interrompue par un sursaut de Cazotte.

— Quelle puissance d’action nous donne la volonté! dit-il comme se parlant à lui-même; avec l’assistance d'un serviteur pareil à Zitto, soumis ainsi que lui par un vouloir énergique, un homme seul et désarmé, perdu sur une plage étrangère, dont les mœurs et la langue lui sont inconnues, peut intervenir à coup sur contre le despotisme et l'injustice. Tous les prodiges de la chevalerie d'autrefois exécutés avec la lance et l’épée ne sont plus que des jeux d’enfants; avec un écuyer mystérieux comme le Génie assistant du comte, on peut les surpasser et les centupler à sa fantaisie.

— Vous avez raison, interrompit Ginebra , et mieux encore, on peut sans changer de place intervenir à des milliers de

lieues, chez des nations presque inabordables, en Chine, par exemple.

— En Chine, s’écria Cazotte; auriez-vous eu, madame, des relations avec cet étrange pays?

— Assurément, mais sans effort de volonté de ma part et sans l’intervention du serviteur de mon premier mari; les jolis enfants que vous voyez se balancer dans ce cadre de bois des iles en sont la preuve. Je vais vous raconter la manière dont j’ai fait la connaissance de ces deux rejetons de Y Empire du Milieu.

— Je m’y oppose, fît la marquise; il faut vous reposer, vous succomberiez à la peine, ma pauvre amie, si vous écoutiez voire ardeur et la curiosité de mon disciple. Remettons cette partie à demain.

Ginebra regarda Cazotte, que la politesse seule forçait à la résignation. Au fond, elle vit bien qu’il grillait d’impatience de l’entendre.

— Allons, dit-elle, je ne veux pas avoir inutilement fait venir l’eau à la bouche d’un poète; je veux encore, pour lui et pour moi-même, faire un dernier effort. Vous oubliez, d’ailleurs, que j’ai là ce qui rend à mes favoris la force et la gaité.

Disant cela, elle puisa dans l’alcarazzas où les fleurs distillaient leurs parfums, puis ayant bu un long verre de l’étrange liqueur, elle se prépara à recommencer son nouveau récit.

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Ilazis mi ti taris.

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