‹ Les papillonsChapitre 23 sur 27 · PAPILLONS CHINOIS · texte numérisé non relu

PAPILLONS CHINOIS

— Vous m’avez demandé l’histoire des deux papillons chinois, dit la princesse Ginebra ; je suis prête à vous satisfaire.

— Nous vous écoutons de toutes nos oreilles, s’écrièrent simultanément Cazolte et la marquise de La Croix.

La princesse commença son récit :

Sur les bords du Pei-ho ou Rivière Blanche, dans la province de Pê-tchè-lèe , l’une des plus florissantes du Céleste-Empire, s’élève une pagode que les femmes chinoises ont en grande vénération.

Chaque jour, on voit venir à cette pagode quelque fîère

épouse de mandarin, ou quelque villageoise des environs, ou bien encore quelque robuste habitante des bateaux couverts qui s’entassent sur les fleuves de la Chine, et y forment ces grandes villes flottantes, éternel étonnement des voyageurs.

Ce petit temple, richement orné à l’intérieur et au dehors des présents des fidèles, n’est accessible que pour les femmes. L’entrée en est sévèrement interdite aux Chinois du sexe masculin, qui, du reste, n’ont rien à démêler avec les attributions de la déesse qu'on y implore; car la fonction de Feu-taa, c’est le nom de celte déesse, est exclusivement féminine. Feu-taa préside aux accouchements, et les femmes stériles s’adressent à elle pour obtenir les douleurs et les joies de la maternité.

La statue de Feu-taa est de pierre grossièrement taillée, comme toutes les sculptures de ce peuple routinier, qui fait autant d’efforts pour repousser le progrès et pour fuir la lumière, que les peuples d’Europe font de sacrifices pour perfectionner leurs arts et agrandir le cercle de leurs connaissances.

L’artiste inconnu, et bien digne de l’être, qui a sculpté, il y a peut-être (rois mille ans, l’effigie de Feu-taa, a eu l’ingénieuse idée de couvrir de mamelles le corps informe de la déesse, afin de bien constater le genre de services qu’elle est appelée ù rendre aux faibles mortels.

Par une triste bizarrerie des mœurs de ce peuple, il n’est pas rare -de voir des cadavres d’enfants nouveau-nés, exposés sur le fleuve dans leurs berceaux flottants, venir échouer devant la façade du temple, tandis qu’une procession d’épouses stériles

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monte à la pagode pour y solliciter la faveur d’une fécondité qu’elles déploreront peut-être amèrement un jour.

Par une belle matinée d’automne, un riche palanquin, fermé par des rideaux de soie et porté par des eunuques, gravit lentement l’allée montueuse qui conduit à la pagode de Feu-taa. Une troupe de soldats tartares, précédant le palanquin, dispersa à coups de bambou la foule des curieux et des fidèles qui se pressaient déjà à l’entrée de la pagode, et qui s’éparpillèrent le long du fleuve comme une bande de canards effarouchés.

Quand le cortège fut arrivé sur le seuil du saint lieu, le chef des eunuques ouvrit la portière du palanquin, d’où descendit lentement une jeune et belle Chinoise appuyée sur l’épaule d’une vieille femme.

Les curieux, que la peur du bambou avait fait refluer sur le rivage, reconnurent alors la jeune épouse du gouverneur de la province, Aout-ehou, et sa nourrice, Fa-ti-pa.

— La belle Ilaï-za vient implorer la déesse, dit une vieille batelière : que Feu-taa féconde ses flancs et lui donne des enfants qui lui ressemblent, car Hai-za est la mère des malheu reux !

— Éloignons-nous, dirent tous les curieux; ne troublons pas Hai-za dans ses prières: que Feu-taa féconde ses flancs!

Un grand vide se fit autour de la pagode, devant laquelle restèrent seuls les soldats et les eunuques accroupis à terre, les bras pliés en angle droit et l'index levé vers le ciel.

Fa-ti-pa n’avait accompagné sa maîtresse que jusqu’au seuil de la porte du temple, après quoi elle était remontée dans

le palanquin ; Haï-za était entrée seule dans la pagode, dont la porte se referma sur elle.

Elle s’avança vers la statue en chancelant sur ses pieds mutilés à la façon du pays, et s’agenouilla aux pieds de Feu-taa. •

— Déesse, dit-elle d’une voix douce comme le chant du bengali, mon cœur est désolé, car Àout-chou me méprise. Le jour où, pour la première fois, mon palanquin est entré chez lui, au son des gongs et des clochettes, Àout-chou leva mon voile et dit : « C’est bien; elle est belle. Le père de Haï-za n’a pas menti; qu’il garde mes présents, je garde sa fille. » Et notre hymen fut accompli. Àout-chou m’aimait et j’étais heureuse; mais trois ans se sont écoulés, et mes flancs sont restés stériles. À cette heure, Àout-chou ne m’aime plus, et il se dit : « À quoi bon une femme inféconde! »> Déesse, fécondez mes flancs pour qu’Àout-chou m’aime encore, ou que la maternité me console, si son amour est évanoui pour jamais!

Àyant ainsi parlé, Haï-za resta immobile, sa tète appuyée dans ses mains que ses beaux yeux mouillaient de larmes.

Ici, la princesse interrompit son histoire et regarda ses deux auditeurs.

— Les paroles que Haï-za attribue à Àout-chou, au moment où le palanquin de la jeune chinoise entra chez son époux, au son des gongs et des clochettes, exigent peutêtre quelques explications, dit-elle.

— - En effet, dit la marquise.

BULBUL ET GOUL-GOU-LI

— Vro u s saurez donc, reprit la princesse en se tournant

vers son amie, que les Chinois ont des idées abominables

sur l’amour et le mariage. A leurs yeux, la femme est une esclave abjecte qui appartient exclusivement, corps, âme et esprit, à ce maître brutal qu’on nomme mari. Le premier devoir de la femme chinoise est donc de rester sans cesse enfouie dans sa maison , et de soustraire soigneusement ses moindres charmes aux regards de tous les hommes. Une femme chinoise dont un étranger a pu apercevoir seulement le bas du menton est une femme déshonorée.

— Quelle absurdité ! s’écria la marquise.

— Pour enlever à ces pauvres êtres toute velléité d’émancipation, toute possibilité d’affranchissement, poursuivit la princesse, les maris du Céleste -Empire ont inventé cette barbare coutume de mutiler les pieds des femmes, et, grâce à cet horrible procédé, les malheureuses créatures, à peine capables de se traîner de chambre en chambre dans leurs appartements, sont bien forcées de garder le logis. Quand elles sortent de la maison, avec la permission de leur seigneur et maître, c’est dans ces boîtes fermées qu’on nomme palanquins.

— Mais c’est affreux! s’écria encore la marquise.

— Ce qu’il y a de plus triste, reprit Ginebra, c’est que

ces magots ont eu assez de finesse pour persuader à ces

sottes Chinoises que des pieds mutilés étaient le plus bel

ornement de la femme, le plus bel apanage du sexe; en

sorte qu’une dame de Pékin se croirait souverainement

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ridicule si elle était un peu moins estropiée que ses compagnes, et que les mères de famille mettent tout leur orgueil à empêcher leurs fdles de pouvoir jamais faire un pas sans béquilles.

— Mais c’est monstrueux! s’écria de nouveau la marquise.

— Pas si monstrueux, dit Cazotle en souriant. Les dames chinoises emploient pour diminuer leurs pieds le même procédé que les dames françaises pour amincir leur taille. La mutilation par les souliers n’est guère plus bizarre, à mon sens, que la mutilation par les corsets. Ce qui prouve, chère marquise, que les antipodes se touchent.

— Les jeunes filles, continua la dame aux papillons, sont soumises aux mêmes lois que les femmes mariées. Elles ne peuvent lever leur voile devant homme qui vive.

— Comment donc alors se marient-elles?

— D’abord on ne les marie pas, à proprement parler; on les vend.

— Ah !

— Mais, ce qu’il y a de plus étrange, c'est que le marché se se fait sans que l’acheteur connaisse la marchandise.

— Bon !

— C’est très-exact, ditCazotte.

— Voici comment on procède, reprit Ginebra. Un Chinois qui a une fille à marier, et un Chinois qui éprouve le besoin de prendre femme, entrent en arrangement en prenant le thé ou en fumant l’opium.

— Mon cher, dit le père au jeune homme, j’ai en magasin

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une fille charmante, parfaitement en état, et qui ferait bien votre affaire. Achetez-moi ça! Comme les temps sont durs, je vous la céderai à bon compte.

— Combien en voulez-vous? dit le futur.

— Trois ballots de soie, une boite d’opium et douze livres de thé noir.

— C’est bien cher.

— Quand vous l’aurez vue, vous reconnaîtrez que c’est pour rien. Foi d’honnête Chinois, je perds cent pour cent sur ce marché; mais c’est uniquement pour vous obliger.

— A-t-elle les yeux bien fendus? demande le jeune homme.

— J’ose dire qu’il n’y en a pas de plus longs dans tout le Céleste -Empire. Avec cela elle pince de la guitare et fait des confitures à ravir. Quant aux pieds, je les déclare imperceptibles; on les lui aurait coupés qu’elle n’en aurait pas davantage. J'ai pris soin moi-mème de lui rendre tout mouvement impossible, dès sa plus tendre jeunesse.

— Affaire conclue, dit le jeune Chinois; j’ai envie de me marier, et je ne demande pas mieux que d’entrer dans votre honorable famille; mais là, vrai, vous m’écorchez.

Le lendemain, le prétendu envoie au père le prix dont ils sont convenus, après quoi le père met sa fille en palanquin et l’expédie à son futur époux, accompagnée d’un orchestre aussi complet que possible, et d’un cortège de parents et d’amis.

Le palanquin est introduit dans la maison du jeune homme

qui, seulement alors, a le droit de lever le voile de la jeune fdle, et de contempler en face les traits de celle qui sera la compagne de sa vie.

— Mais, objecta la marquise, si le beau-père l’a volé et lui envoie une épouse grotesque ou difforme.

— En ce cas, répondit la princesse, l’acheteur a le droit de refuser la marchandise et de la renvoyer à l’expéditeur. Mais le prix qu’il a payé d’avance reste acquis au père de la jeune personne, pour l’indemniser de la dépréciation qu’on a fait ainsi publiquement subir à son produit.

— Quel vilain peuple ! dit la marquise; je ne pourrai plus regarder mon paravent sans frémir d’horreur.

— Eh! mon Dieu, dit philosophiquement Cazotte, il y a beaucoup de maris français qui échangeraient volontiers la femme de leur choix contre une épouse à la chinoise. En fait d’union conjugale, chère marquise, le hasard est souvent moins aveugle que ne le sont les yeux fascinés d’un amant.

— Cazotte, s’écria madame de La Croix, vous êtes un monstre.

— Je reprends mon récit, dit la princesse, pour couper court à la discussion qui allait s’engager entre ses deux hôtes.

Quand Haï-za eut exprimé ses vœux à Feu-taa, elle attendit avec angoisse la réponse de la déesse.

Après quelques instants de silence, une musique douce et grave se fit entendre dans la pagode, sans que Haï-za pût voir d’où

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partaient ces sons, et une bouche invisible prononça ces paroles :

— Le premier jour de la pleine lune, un papillon viendra s’arrêter sur la liane bleue qui tapisse ta fenêtre. Sur la plus belle fleur, ce papillon déposera ses œufs; prends un de ces petits œufs blancs, et mange-le en invoquant trois fois Feu-taa. Cet œuf fécondera ton sein, et tu auras un fils; mais défie-toi du jour où ses ailes pousseront.

La voix mystérieuse se tut. Haï-za attendit quelque temps encore, espérant que la déesse voudrait bien compléter ses instructions; mais tout resta dans le silence. Alors l’épouse d’Aout-chou sortit delà pagode, remonta en palanquin, et le cortège reprit le chemin de la ville.

Par un instinct de prudence quela déesse Feu-taa dut trouver fort injurieux, si elle en eut connaissance, Haï-za ne confia point à Aout-chou ce qui lui avait été prescrit dans la pagode : elle craignait de donner un faux espoir à son époux, dont la déception aurait accru la mauvaise humeur habituelle.

On devine aisément qu’elle attendit le premier jour de la pleine lune avec une impatience impossible à décrire.

Ce jour arriva enfin. Dès le malin, Haï-za se blottit dans un coin de sa chambre d’où son regard embrassait les moindres festons de la liane bleue qui serpentait sur sa fenêtre. Elle ne voulut passe placer dans un lieu apparent, par crainte d’effaroucher le papillon qui, suivant la promesse de Feu-taa, devait lui apporter le bonheur.

Elle attendit ainsi toute la journée, le cœur palpitant et plein d’angoisses.

A cinq heures du soir, un beau papillon aux ailes de pourpre et d’or vint se poser sur la liane bleue : Haï-za retenait son souffle. O bonheur! après avoir voleté de fleur en fleur, ce papillon se fixe enfin sur la plus belle. Quelques minutes se passent; le papillon ne bouge pas. Hai-za se lève doucement et regarde : le papillon faisait ses œufs sur une feuille de la belle fleur azurée.

Hai-za s’approcha de la fenêtre en invoquant trois fois Feutaa; elle prit un des petits œufs blancs du papillon et l’appliqua sur sa langue, puis elle se prosterna et remercia la déesse.

Fa jeune femme passa bien des jours dans l’anxiété et bien des nuits dans l’insomnie, après avoir ainsi exécuté les prescriptions de Feu-taa.

Elle continua de garder le silence le plus absolu vis à vis d’Àout-chou, et ne confia son secret et ses espérances qu’à sa nourrice F a-ti-pa.

Celle-ci qui avait une confiance aveugle dans tous les dieux et déesses qu’on adore en Chine, l’encouragea dans son espoir et lui déclara que, quant à elle, elle était tellement convaincue que Feu-taa était incapable de manquer à sa parole, quelle allait tout de suite s’occuper de la layette du nouveau-né.

La nourrice avait raison d’avoir foi en Feu-taa, et de s’occuper de la layette.

La voix mystérieuse n’avait pas fait une promesse mensongère.

Quelques semaines plus tard, Haï-za, rayonnante d’orgueil,

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annonçait à Aout-chou qu’elle portait dans son sein un gage de sa tendresse.

Aout-chou, heureux jusqu’au délire, malgré la gravité habituelle des mandarins chinois, pressa Ha'i-za sur son cœur, et fit résonner en signe d’allégresse tous les gongs de la province.

Enfin, neuf lunes après le jour où le papillon avait déposé ses œufs sur la fleur bleue, Hai-za était mère.

Mais, chose étrange, au lieu du seul fils dont lui avait parlé Feu-taa, c’étaient deux jumeaux qu’elle mettait au monde, etque Fa-ti-pa émerveillée recevait dans ses bras.

Le premier des jumeaux était un fils beau comme le soleil , le second était une fille belle comme la lune.

Hai-za se rappela qu’un moment après avoir mis l’œuf du papillon sur sa langue, elle l’avait senti se partager en deux, et elle supposa avec raison qu'elle avait avalé deux œufs collés ensemble. Elle frémit de terreur en songeant à ce qui serait arrivé, si elle en avait mangé par mégarde une douzaine ou deux.

Le garçon fut nommé Goul-gou-li; quant à la petite fille qui, en venant au monde, avait poussé un petit cri trèsmélodieux et d’une douceur extrême, on lui donna le nom de Bulbul, qui signifie rossignol dans la langue du pays.

Le mandarin, ravi de cette double paternité, fit de nouveau sonner les cloches et mugir les gongs dans toute l’étendue du pays.

L’empereur de la Chine, instruit de ce merveilleux enfantement, envoya complimenter le gouverneur de Pé-tché-lée

par un des principaux officiers de sa cour qui portait une veste jaune.

Adorés d’Aout-chou et de Haï-za, et démesurément gâtés par Fa-ti-pa, la vieille nourrice, les enfants grandirent au milieu des caresses et des baisers.

Haï-za concentrait son âme sur ces deux petits êtres. Elle eût été forte maintenant contre la froideur et les mépris d’Aoutchou; mais Aout-chou s’était remis à chérir sa femme comme dans les premiers jours de leur union.

Rien ne manquait donc au bonheur de la jeune Chinoise, et pourtant elle était quelquefois préoccupée et prise d’une invincible tristesse; elle songeait à la recommandation de Feu-laa :

— Défie-toi du jour où ses ailes pousseront.

— De quelles ailes a voulu parler la déesse? se demandait Haï-za. Sonl-ce les ailes des vagues désirs qui éloignent les enfants de leur mère quand l’adolescence est venue, ou le danger est-il plus rapproché de leur premier âge? Oh! n’importe, je veillerai, se disait la tendre mère.

Bulbul et Goul-gou-li avaient atteint leur sixième année. Ces deux petits êtres étaient remarquablement beaux avec leurs grands yeux noirs fendus en amande, et leurs joues fraîches comme la rose jaune des vallées.

On avait voulu d’abord séquestrer Bulbul dans l’appartement des femmes, et comprimer ses petits pieds, selon l’usage; mais Goul-gou-li avait poussé de tels cris en se voyant séparé de sa sœur, et Bulbul avait témoigné tant d’horreur pour la mutilation chinoise, qu’Aout-chou et Haï-za s’étaient décidés

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à ne pas séparer leurs enfants, et à laisser courir leur fille en liberté.

— Ma fille aura des pieds naturels, dit Àout-chou; mais pour racheter cette difformité, je la doterai, s’il le faut, à la façon des Européens.

Aoul-chou était un père, comme on en voit peu en Chine.

Le cœur de ïïaï-za tressaillait de bonheur quand elle contemplait son fils et sa fille courant comme deux lutins dans les grandes allées du jardin, ou se roulant sur la pelouse en jetant ces cris enfantins si doux à l’oreille des mères.

Mais elle ne pouvait retenir un involontaire effroi en les voyant exécuter à l'envi des bonds prodigieux pour tâcher d’arrêter et d’égaler dans leur vol les papillons et les insectes aux ailes de feu. Il lui semblait toujours qu’elle allait voir ses deux anges s’envoler pour ne plus revenir.

Rien n’égalait l’agilité, la légèreté de ces enfants; rien n’était amusant comme leur dépit et leurs petites colères, quand leurs joujoux ailés échappaient à leur poursuite.

— Pourquoi donc 11e volons-nous pas comme les papillons et les oiseaux? demandaient-ils à leur mère. Ce serait si bon de voler bien haut, bien haut dans les airs ! La nuit, dans nos rêves, nous avons de grandes ailes peintes de toutes les couleurs, et nous volons si vite, si vite, que quelquefois il nous semble que le souffle va nous manquer !

Ces paroles augmentaient encore les vagues terreurs de la pauvre mère; mais ses exhortations étaient impuissantes à chasser ces bizarres désirs de l’esprit de ses enfants.

Aout-chou qui ne savait pas opposer un relus à leurs désirs, avail fait construire dans son jardin une superbe balançoire

Dès le matin, les deux jumeaux couraient s’asseoir sur les extrémités de la planche mobile, et ils passaient des heures entières à se détacher réciproquement du sol, et à s’élever dans l’air. On entendait alors leurs éclats de rire et leurs cris de joie retentir jusque dans le palais.

Plus vite! plus vite! ma sœur, criait Goul-gou-li.

En vain Hai-za tremblante les conjurait de renoncer à ce divertissement.

— O mère Hai-za! répondaient-ils entre deux baisers, si tu savais comme nous sommes heureux de nous sentir élevés ainsi presque jusqu'aux branches des arbres. 11 nous semble alors que des ailes nous poussent et que nous allons voler comme les papillons qui nous effleurent en passant.

La pauvre mère souriait et pleurait tout à la fois en les pressant sur son cœur, et priait tout bas Feu-taa de veiller sur ces deux êtres si tendrement aimés.

Il faut croire que Feu-taa exauçait ses prières; car souvent au plus fort de leurs jeux, quand la rapidité de la balançoire portait leur ivresse à son comble, Bulbul et Goul-gou-li croyaient voir paraître auprès d’eux un génie ailé qui avait les traits de leur mère, et qui leur disait d’une voix douce et émue :

— Pas si vite, pas si vite, enfants!

Mais que pouvait même l’intervention d’une déesse, contre l’implacable destin, et contre deux enragés petits démons poussés par une vocation irrésistible.

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Il est évident que des œufs de papillon ne peuvent pas enfanter des tortues.

Bientôt même la balançoire ne suffit plus à leurs caprices vagabonds; la balançoire tenait au sol et ne les enlevait pas assez haut.

Soupirant après des jeux plus aériens, Bulbul et Goul-gou-li exigèrent une escarpolette. Malgré les prières et les larmes de la pauvre Haï-za, Âout-chou satisfit encore ce désir.

Bientôt une magnifique escarpolette se balança gracieusement aux branches touffues du plus beau marronnier du jardin.

Alors ce fut une joie inouïe; l’escarpolette devint le divertissement favori des deux enfants, qui prenaient un indicible plaisir à se lancer réciproquement dans les airs. Ce jeu réalisait de plus en plus leurs étranges aspirations. Quand ils se sentaient rapidement emportés par la machine volante, un rayon d’ineffable bonheur illuminait leurs regards.

— Je vole, je vole, se criaient-ils réciproquement.

Quelquefois ils se plaçaient tous deux sur l’escarpolette, et, les bras entrelacés, se balançaient ensemble, poussés par Fa-li-pa ou par quelque serviteur du palais.

Un matin, tandis que Haï-za dormait encore, Bulbul et Goul-gou-li coururent à leur escarpolette bien-aimée, et prièrent un jeune jardinier, qui travaillait non loin de là, de les aider à se lancer dans l’espace.

Bientôt, sous l’impulsion robuste du paysan, l’escarpolette emporta jusqu’à la hauteur des branches d’arbres les deux enfants, qui trépignaient de joie.

— Encore! encore! s’écriaient-ils.

Et l’escarpolette montait, montait toujours.

— Frère, s’écriait Bulbul, je vole! je vole!...

— Moi aussi, répondait Goul-gou-li, je vole! je vole!...

Et le paysan, ravi de leur bonheur, redoublait d’efforts.

Tout à coup il poussa un grand cri et tomba à la renverse.

Bulbul et Goul-gou-li, se détachant de l’escarpolette, s’étaient lancés dans les airs.

Le jardinier ferma les yeux pour ne pas voir l’horrible spectacle de leur chute. Mais, ô surprise! au bout de quelques secondes, au lieu des cris plaintifs des pauvres enfants mutilés, qui à l’avance déchiraient ses oreilles et son cœur, il n’entendit que des cris joyeux et de frais éclats de rire qui semblaient descendre du ciel.

Supposant qu’ils s’étaient raccrochés aux arbres, et que, blottis comme des oiseaux dans les feuilles, ils riaient de leur péril passé, le jardinier rouvrit les yeux.

O surprise plus profonde, plus immense!

Bulbul et Goul-gou-li n’étaient, pas dans les branches d’arbres ; ils étaient dans les airs, soutenus tous deux par des ailes brillantes qui leur étaient miraculeusement poussées; ils s’élevaient, ils s’élevaient toujours en folâtrant et en se luti— nant dans les nues, comme deux papillons du jardin.

Le jardinier tomba à genoux, ne pouvant, malgré le témoignage de ses yeux, croire à ce prodige.

Peu à peu, soit effet de l’éloignement, soit que la transformation des petits Chinois devînt de plus en plus complète, le

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volume de leur corps diminua, leurs formes humaines s’effacèrent, et le jardinier n’eut bientôt plus devant les yeux que deux papillons qui se poursuivaient dans les airs.

Une violente raffale les emporta loin de sa vue, et le pauvre paysan, émerveillé et consterné tout à la fois, courut au palais annoncer cette étrange aventure.

On se figure aisément la désolation d’Âout-chou et de Haï-za. Le gouverneur, qui était un mandarin lettré, c’est-à-dire philosophe et un peu sceptique, ne voulait pas ajouter foi à cette histoire invraisemblable; mais Haï-za vit dans ce malheur la réalisation de la prédiction de Feu-taa, et elle se reprocha amèrement de n’avoir pas deviné le genre de danger qui menaçait ses enfants.

Cependant les malheureux parents conservèrent pendant quelques jours l’espoir de voir revenir Bulbul et Goul-gou-li. Mais les jours s’écoulèrent, et les semaines aussi, et Bulbul et Goul-gou-li ne revinrent pas.

Un mois après ce triste événement, Haï-za retourna, toute éplorée, à la pagode de Feu-taa.

— Nous laisserons un moment cette pauvre mère aux pieds de la déesse, dit la princesse Ginebra, pour revenir à Bulbul et à Goul-gou-li, emportés par la raffale.

J’habitais déjà ce château à cette époque; car ces faits se passèrent trois mois après la mort du comte Cipio. Je n’avais pas encore été en Espagne et ne songeais nullement à me remarier.

Un jour que je me promenais dans ma plantation d’oliviers,

sous un beau ciel bleu h peine taché de quelques petits nuages blancs que poussai! rapidement dans les nues un fort vent d’est, je vis s’abattre devant moi deux papillons de couleurs inconnues, dont les ailes, pendantes et froissées, semblaient brisées par la fatigue d’un long vol.

Je me précipitai sur eux et les saisis avec toute l’ardeur d’un collectionneur qui rencontre inopinément sur sa route une merveilleuse rareté; mais ma précipitation leur fut funeste; du moins, je le crus d’abord; car, en se débattant sous ma main, leurs ailes se détachèrent.

Je poussai un cri de regret; mais quel fut mon étonnement, quand je vis tout à coup leurs petits corps grossir, grossir, prendre peu à peu des formes humaines et se transformer enfin en deux enfants qui se jetèrent à mes pieds, et, joignant les mains, me gazouillèrent des paroles qu’il me fut impossible de comprendre.

Étonnée, comme vous pouvez le croire, je pris les deux enfants par la main et les emmenai au château.

Je me demandais avec stupeur d’où pouvaient venir ce petit garçon et cefie petite fille, et à quelle nation ils appartenaient: car je devinais bien , à leur langage bizarre , qu’ils n’étaient pas d’origine européenne, lorsque, arrivés dans mon cabinet d’antiquités, ils tombèrent tout à coup à genoux devant un tableau chinois qui représente une dame de ce pays portée en palanquin par des esclaves.

Je supposai alors qu’ils étaient Chinois, et lorsque je vis leurs petites mains se tendre vers la dame du palanquin et

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leurs yeux se mouiller de larmes, tandis qu’ils s’écriaient tous deux :« Hai-za ! Haï-za ! » je pensai que Haï-za étail le nom de leur mère ou d’une gouvernante chérie, et qu’ils prenaient celle figure pour son portrait.

J’écrivis immédiatement à un savant de mes amis qui professe tous les idiomes de l’Asie, et je l’engageai à venir voir mes deux petits protégés, dont je raffolais déjà et à qui j’étais bien résolue à servir de mère.

Mais, à mon grand désappointement, les enfants ne comprirent pas une syllabe de ce que leur disait le professeur.

Un jésuite portugais, qui rentrait dans sa patrie après avoir passé vingt ans à Pékin, venait de débarquer à Marseille.

Je mandais aussitôt le bon père qui, le surlendemain, arriva au château.

Le digne missionnaire ne se piquait pas d’enseigner le chinois, mais en revanche il le parlait à merveille.

Dès qu’il fut en présence des enfants et qu’il leur eut adressé quelques mots, je vis le petit garçon et la petite fille sauter de joie en battant des mains, et aussitôt ils se mirent à gazouiller avec une volubilité sans pareille.

Ceci me confirma dans une idée qui m’était déjà venue plusieurs fois : à savoir que mon ami le savant n’était qu’un à ne.

Je jurai bien, si jamais le ciel m’accordait des héritiers, de ne pas confier leur éducation à des académiciens.

Malgré le flux de paroles qui s’échappaient des lèvres de Bulbul et de Goul-gou-li, les renseignements que le bon père

put obtenir des deux pauvres enfants ne furent pas très-complets. Tout ce qu’on put savoir d’eux, c’est que leur père se nommait Àout-chou et leur mère Hai-za, comme je l’avais supposé déjà.

Peu soucieuse de faire le voyage de Chine pour chercher Àout-chou et Hai-za parmi les innombrables habitants du Céleste -Empire, je me déterminai plus que jamais à garder les deux petits Chinois. Mais la Providence en avait décidé autrement.

Ainsi que je vous l’ai dit, Hai-za était allée à la pagode de Feu-taa. Elle se prosterna devant la déesse, se frappa la poitrine et s’écria :

— • O Feu-taa! les ailes sont poussées, et mes enfants se sont envolés ! Fais que je les retrouve, que je les presse encore une fois sur mon cœur, et prends ensuite ma vie.

Après quelques moments de silence, la musique grave et douce se fit entendre comme la première fois, et la bouche invisible prononça ces paroles :

— Demain matin, un papillon viendra mourir sur la Heur bleue; brûle ses ailes, mêle les cendres dans un verre d’eau, et quand le vent d’est soufflera, va à la place d’où tes enfants sont partis, et bois ce breuvage, en invoquant trois fois Feu-taa; bientôt tes larmes seront séchées.

Le lendemain matin, un papillon, semblable à celui qui avait pondu les œufs auxquels Bulbul et Goul-gou-li devaient la vie, vint mourir sur une fleur de la liane qui tapissait la fenêtre de Hai-za. La jeune mère brûla les ailes du papillon,

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en mêla les cendres dans un verre d’eau, et attendit que le vent d’est soufflât.

Trois jours après, le vent d’est soufflait. Ilaï-za alla vers l’escarpolette, avala le breuvage à la mystérieuse vertu, en invoquant trois fois le nom de la déesse, et quelques minutes après, transformée en papillon comme Bulbul et Goul-gou-li, elle s’élevait dans les airs et disparaissait, emportée par le vent.

Le lendemain de ce jour, tandis que les deux enfants jouaient sur la pelouse, j’étais assise sur uu banc de gazon, avec le missionnaire, qui me faisait répéter, pour la dixième fois au moins, l’incroyable histoire de ma rencontre avec mes petits protégés.

Tout à coup je poussai un cri de surprise. Un papillon, exactement pareil à ceux sous la forme desquels m’étaient apparus les deux enfants, venait de s’abattre à mes pieds.

Je me baissai promptement et le saisis. Il resta sur ma main sans même essayer de s’envoler. Soupçonnant un mystère analogue à celui dont j’avais déjà été témoin, d’une main tremblante d’émotion j’arrachai doucement ses ailes, et j’attendis avec angoisse le résultat de celte opération.

Au bout de quelques secondes, Iiaï-za était devant nous. Avant de pouvoir parler, avant d’être revenue de sa surprise, elle aperçut ses enfants qui accouraient, et bondit vers eux comme une tigresse.

Le reste se devine, ajouta la princesse. Hai-za nous raconta son étrange histoire. Nous la conduisîmes à Rotterdam, d’où partent souvent, des vaisseaux hollandais pour Canton. Une

gabarre allait justement mettre à la voile. Haï-za s’y embarqua, avec Bulbul et Goul-gou-li , et arriva heureusement en Chine, où Aout-chou faillit mourir de joie en embrassant sa femme et ses deux fils, qu’il croyait à jamais perdus.

Tous les ans, Haï-za m’écrit par quelque navire de commerce.

Bulbul est depuis longtemps mariée à un jeune mandarin qui fera, dit-on, une fortune rapide à la cour de l’empereur.

Enhardie par les conseils que je lui avais donnés pendant son séjour en France, Haï-za voulut que sa fille eût au moins la faculté de voir h l’avance l’époux qu’on lui destinait.

Aout-chou y consentit; Bulbul vit le jeune mandarin; elle le trouva beau, doux et aimable, autant que peut l’être un Chinois. Celui-ci la trouva également charmante, après qu’il eut levé son voile * et se garda bien de la renvoyer à son père.

Bulbul est très-heureuse et ne songe plus du tout à s’envoler.

Quant à Goul-gou-li, il lui est arrivé des aventures trèsmerveilleuses dont mon amie Haï-za n’a pas manqué de m’instruire, et que je vous conterai quelque jour.

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Cetle histoire chinoise fit une telle impression sur l’esprit de la marquise de La Croix, que la vieille dame eut son sommeil troublé par des rêves tout à fait baroques.

Tantôt elle voyait les magots de porcelaine et les Chinois de paravent descendre de la cheminée et des étagères, ou se détacher du papier peint, pour danser des sarabandes bizarres autour de son lit, l’index en l’air et la tête branlante, comme les Chinois d’opéra comique.

Tantôt il lui semblait qu'un cordonnier impitoyable employait, pour ramener ses pieds à la dimension voulue par la mode du Céleste-Empire, le moyen expéditif dont usait jadis Procuste à l’égard des voyageurs qui dépassaient la taille (jue ce célèbre égalitaire avait adoptée pour idéal.

La marquise avait, le lendemain matin, les yeux battus par la migraine; mais elle n’en supplia pas moins la princesse Ginebra de ne pas remettre à un autre jour les curieuses aventures de Goul-gou-li , dont elle leur avait promis la narration.

— Ah! marquise, s’écria Cazotte, laissez à madame la princesse le soin de distribuer comme elle l’entend les plaisirs qu’elle nous donne, et rappelez-vous que l’uniformité est la mère légitime de l’ennui. Nous reviendrons en Chine une autre fois, lorsqu’il plaira à notre excellente amie de nous y

ramener; quant à moi, je ne serais pas fâché, je l’avoue, de varier un peu mes voyages.

— Je puis vous satisfaire, sans mécontenter la marquise, dit en souriant Ginebra; car les aventures de Goul-gou-li se sont passées non en Chine, mais au Thibet.

— Peste! au Thibet, fit Cazotte, c’est un pays intéressant.

— Raison de plus, dit la marquise, pour nous raconter cela aujourd’hui même, avant que l’intérêt, bien naturel, que nous éprouvons pour votre papillon chinois ne se soit affaibli ou éparpillé sur de nouveaux personnages.

— A ce soir donc! dit la dame aux papillons, qui, fidèle à sa promesse, dès qu’on eut desservi le souper, s’empressa de commencer son récit.

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