‹ Les papillonsChapitre 5 sur 27 · LA BELLE ESPAGNOLE ET LES DEUX PORTE-QUEUE · texte numérisé non relu

LA BELLE ESPAGNOLE ET LES DEUX PORTE-QUEUE

sur ses lèvres arrêtait aussitôt l’élan de sa mauvaise humeur.

Surprenant un regard de la senora sur la pendule d’albâtre, dont le timbre allait frapper cinq heures, Guilbert se leva.

— Tenez, Inez, dit-il d’un ton pénétré qui ne lui était pas habituel, je crois que vous êtes Belzébuth en personne; vous me torturez, vous me martyrisez, et malgré tout je vous adore. Finissons-en, je vous en conjure, ou tout ceci tournera mal pour moi. Parlez, de grâce! Quand mettrezvous fin à mon tourment?

— Bientôt, dit-elle avec un charmant sourire.

— Vrai?

— Je vous le jure; car moi aussi, ajouta-t-elle comme en se parlant à elle-même, moi aussi je souffre de cette lutte !

— Eh bien, s’écria le jeune homme, pourquoi ne pas la faire cesser tout de suite?

— Adieu, dit Inez; adieu, Guilbert; à demain.

Cinq heures sonnaient. Guilbert sortit.

Inez le suivit d’un long et tendre regard; puis ses traits prirent une expression de touchante mélancolie, et elle resta un moment pensive et absorbée, les yeux fixés sur la porte que le seigneur de Mont-Réal venait de franchir.

— Oui, pensa-t-elle, je l’aime, ce brave et joyeux cavalier. Il a raison, il faut en finir.

Comme elle achevait de murmurer cette pensée dans le fond de son âme, elle sentit une main chercher timidement

LLS PAPILLONS.

la sienne, el, abaissant son regard, elle aperçut, agenouillé devant elle, Gaston de Rieux, que la camériste avait introduit dans le boudoir, après s’être assurée que Guilbert était parti.

Elle regarda le jeune homme, et à mesure qu’elle contemplait cette belle tête blonde et ces grands yeux bleus qui se levaient suppliants vers elle, ses traits perdirent peu à peu la teinte de tristesse qui les assombrissait, pour prendre une expression de douce tendresse.

— - Enfin je vous revois, Gaston, dit-elle.

— Et moi, je renais, madame, répondit le jeune seigneur: car depuis huit jours je ne crois pas avoir vécu.

Elle voulait parler.

— Oh! laissez-moi vous contempler en silence! dit Gaston en caressant d’un regard amoureux et profond le beau visage de l’Espagnole; quand vous parlez, mon àme se suspend à vos lèvres, et je n’ai plus de facultés pour savourer votre vue. Vous regarder et vous entendre sont deux bonheurs trop grands pour qu'on puisse les goûter à la fois.

Inez se tut, et leurs regards se parlèrent longtemps ainsi ce langage magnétique de l’amour dont la nature enseigne l’idiome à tous les peuples de la terre.

Puis Gaston rompit le silence, pour débiter à Inez, de sa voix touchante, ces riens inappréciables, ces suaves niaiseries, ces ravissantes stupidités qui sont à la fois l’éloquence et la philosophie des cœurs amoureux.

Cédant au charme de cette douce parole, la senora devenait

LA BELLE ESPAGNOLE ET LES DEUX PORTE-QUEUE. 5t

peu à peu sentimentale et mélancolique comme Gaston, et ses yeux si gais, si pétillants naguère aux saillies de Guilbert, se noyaient d’une douce langueur, en regardant Gaston qui, assis à ses pieds, sur un tabouret de velours, semblait l’adorer comme une madone.

Une heure se passa ainsi. Gaston n’était guère plus facile à contenter que Guilbert. Il ne faut pas trop se fier à ces béates natures. Mais sa voix était plaintive, et ses supplications fendaient le cœur. Quelques larmes même coulaient parfois de ses paupières.

Un moment vint où la senora, à bout de résolution , fut réduite à sonner sa camériste, pour lui donner un ordre que la rusée Catalane trouva par trop invraisemblable car elle sourit en l’exécutant.

Ce que voyant, Inez devint rouge de dépit, et congédia Gaston d’une voix que son regard démentait; car le seigneur de Kieux se relira à la fois triste et joyeux.

Comme à Guilbert, elle lui avait dit :

— A demain !

Dès qu’il fut parti, la belle Espagnole se dit une seconde fois:

— 11 faut en finir !

Après avoir pris cette détermination, elle réfléchit longuement, et termina son examen de conscience par cette exclamation peu concluante :

— Mais lequel?

La malheureuse ou trop heureuse senora, comme on voudra,

reconnut alors une vérité qu’il lui fut pénible de s’avouer, à savoir qu’elle n’aimait pas moins Gaston que Guilbert, et pas moins Guilbert que Gaston.

L’énergique figure brune de l’un, le doux visage blond de l’autre; la nature joyeuse et décidée de celui-ci, le caractère sentimental et rêveur de celui-là, la charmaient également.

Depuis le jour où, ayant distingué les deux amis dans la foule de ses adorateurs, elle avait pris le parti de les voir séparément, afin de les étudier et de fixer son choix sur l’un d’eux; depuis les deux premières heures où elle avait eu avec Gaston et Guilbert ses deux premières entrevues, en prenant soin de leur faire jurer à chacun le secret le plus absolu vis-à-vis de l’autre, ce double amour avait grandi parallèlement dans son cœur, sans qu’elle pût jamais se déterminer à une préférence.

Toutes réflexions faites, Inez se renversa douloureusement dans son fauteuil, et répéta d’un ton désespéré, en prenant sa tête à deux mains :

— Lequel, mon Dieu, lequel?

— Pourquoi pas tous deux? murmura une voix auprès d’elle.

C’était la camériste catalane.

Inez tressaillit, comme si cette voix eût été un écho de son âme.

— Sortez! dit-elle à la Catalane.

La camériste obéit et la senora se replongea dans ses rêveries. Au bout d’une heure, elle sonna. La Catalane reparut.

Page 1