LA DAME ESPAGNOLE ET LES DEUX POK’J’E-QUEUE
fleurs pour les deux cavaliers, dans le fond du parc, car c’est aujourd’hui le jour des fleurs des bois, j’aurai le temps de vous conter notre malheureuse histoire; ce sera pour moi un grand soulagement. Il y a si longtemps que je n’ai parlé ! car la senora liiez ne me permet plus que des monosyllabes, et encore dans les occasions solennelles.
Ces mots ne firent qu’accroitre notre curiosité, et nous entrâmes dans la chambre noire, où nous introduisit Paquita.
Ainsi que je l’ai dit, tous les meubles de cette chambre étaient d’ébène incrusté de larmes d’argent. Au milieu de cette grande salle, le lit de la senora, entouré de ses vastes draperies noires, ressemblait à un immense catafalque.
Des deux côtés, des portes vitrées laissaient apercevoir les jolies chambres bleue et rose. Rien n’était triste comme le contraste de ces deux pièces si fraîches, si élégantes, si joyeusement coquettes, avec celte lugubre chambre de deuil.
Nous nous étions avancés, chacun de notre côté, le comte et moi, pour en examiner tous les détails, et surtout pour voir déplus près les deux cavaliers qui reposaient sur les sophas, lorsque tout à coup nous nous retournâmes en même temps en jetant un cri d'étonnement et d’effroi.
A l’immobilité de ces hommes, à la raideur de leurs membres, à la fixité de leurs regards, nous avions reconnu qu’ils étaient morts.
Ces deux hommes étaient Gaston de Dieux et Guilbert de Mont-Réal. Inez, après avoir reçu leur dernier soupir, avait, fait enlever leurs corps de l’ile avignonnaise ; un savant
médecin les avait embaumés de manière à ce qu’ils conservassent éternellement leurs formes et leurs traits, et la senora était venue s’enfermer dans l’ile de Rhodes, où elle possédait depuis quelques années cette charmante habitation, emportant avec elle ces pâles figures, au culte desquelles elle voulait consacrer le reste de ses jours.
Elle leur fit préparer ces deux chambres coquettes, où ils semblent reposer sur un divan de soie, et fit tendre pour ellemême ces draperies noires, image du deuil éternel de son âme.
Tous les soirs elle brûle des parfums nouveaux dans les chambres de ses deux galants; tous les matins elle remplace par des fleurs nouvelles les fleurs quelle leur a cueillies la veille, tantôt dans les riches corbeilles de son parterre, tantôt dans les prés, tantôt dans les champs, tantôt dans les bois.
Nulle autre ne peut se charger de ces soins; personne ne pénètre dans ces gracieuses chambres qu’habite la mort. Elle passe ainsi ses jours auprès de ces deux froides figures, allant de l’une à l’autre, s’asseyant au pied des sophas sur un coussin de velours, contemplant tour à tour ces beaux visages endormis, et, chose étrange, elle ne peut décider encore quel est celui qu’elle pleure le plus. Absorbée dans sa douleur devant le doux visage de Gaston ou devantles traits hardis de Guilbert, elle cherche vainement à mesurer l’intensité du chagrin qu’elle éprouve : elle ne peut trouver une préférence dans ses regrets, non plus que dans ses souvenirs.
Comme Paquita achevait ce récit qui nous avait vivement intéressés, nous vîmes entrer la senora tenant à chaque main