COLÉOPTÈRES
qui forment le plus nombreux des douze ordres dont se compose la classe des insectes.
Les individus de cet ordre sont surtout reconnaissables aux ailes-étuis ou élitres qui les couvrent. Voici les autres caractères dislinctifs auxquels on peut les reconnaître; ils ont des antennes composées ordinairement de onze articles, deux
yeux à nombreuses facettes et point d'yeux lisses; la partie antérieure du tronc est beaucoup plus étendue que les deux autres, toutes choses, madame, que, à défaut de sujets vivants, vous pourrez reconnaître dans le scarabée hercule [fig. 1) et le capricorne [fig. 2), que nous avons dessinés à votre intention.
Fig. 1.
Les coléoptères se divisent en quatre sections , savoir : les pentamères ou ceux qui ont cinq articles à chaque tarse ou pied; les hêtéromères, dont les quatre tarses antérieurs offrent cinq articles, et les deux autres tarses, quatre articles seulement; les tétramèrês, ayant quatre articles à tous les tarses; les trimères, qui n'ont que trois articles à chaque tarse.
Les pentamères se composent de cinq familles : les carnas-
tiers, qui ont deux palpes à chaque mâchoire, ou six en tout; les brachélytres, n'ayant qu'une palpe à chaque mâchoire, ou quatre en tout; les serricornes, pourvus de quatre palpes, et portant, chez les mâles, des antennes dentées en forme de scie; les clavicornes, ayant quatre palpes et des antennes en forme de massue; les palpicornes, dont les antennes ne sont jamais plus longues que les palpes.
Les hétéro-mères se divisent également en cinq familles qui sont : les lamellicornes, pourvus d'antennes de neuf à dix articles; les mélasomes, dont les antennes se terminent en forme de chapelet; les laxicornes, qui ont des antennes en forme de massues perfoliées; les stênèlytres, dont la tète est ovoïde, et qui n'ont point de cou ; les trachélides, dont la tête est séparée du corselet par un cou.
Six familles composent la section des tétramères, ce sont : les porte-becs, dont la tête se prolonge en forme de trompe; les xylophages, dont la tête est sans museau ni trompe; les platysomes, qui ont des antennes de la même grosseur dans toute leur étendue ; les lowjicornes, dont les yeux embrassent la base des antennes; les eupodes, dont le corselet cylindrique est plus étroit que celui des autres familles; les cyclides, qui ont le corps arrondi.
Les TRiMÈRES n'ont qu'une famille, celle des aphidiphages, dont les antennes, plus courtes que le corselet, se terminent par une massue comprimée en triangle renversé.
Toutes ces familles sont divisées en genres nombreux, subdivisés eux-mêmes en une multitude d'espèces Ne vous
m LES PAPILLONS.
effrayez pas, madame : la monotone nomenclature de ces genres et espèces, ainsi que nous l'avons dit, ne trouvera point place dans les lettres que vous avez bien voulu nous permettre de vous écrire; nous sommes trop heureux d'occuper votre esprit, à défaut de votre cœur, pour tenter de vous faire subir une si fastidieuse épreuve. Ces subdivisions en genres, espèces, sont d'ailleurs tout à fait arbitraires : chaque maître de la science les a faites à son gré, et rien n'empêchera que vous en usiez ainsi, dès que vous saurez parfaitement à quoi reconnaître les ordres, les sections, les familles, et que nous vous aurons dit l'histoire des individus les plus remarquables des principaux genres de chaque famille. Tels sont, pour la famille des carnassiers, ceux des genres carabe et cicendèle, appelés carabe sycophante, et cicendèle champêtre.
Le carabe sycophante a près de trois centimètres de long»; son corselet est d'un beau bleu violet, ses élitres ont des reflets d'or du plus bel effet; ses pattes, d'un noir brillant, sont fort agiles; son allure est des plus fashionables, quand il ne redoute rien.
Qui croirait, madame, qu'un personnage qui réunit tant d'agréments, n'ait que de méchants instincts? Telle est pourtant la vérité; la férocité du carabe est sans exemple : il est lâche, vorace, hypocrite; c'est un cannibale qui se repaît avec délices de la chair de ses semblables. Mais n'allez pas croire que, pour s'emparer de la proie qu'il convoite, il l'attaque à armes égales. Non, c'est aux individus de son espèce les plus petits, et par conséquent les plus faibles, qu'il fait la guerre.
Par exemple, que deux carabes de même taille se rencontrent, ils s'arrêtent en même temps à une distance respectueuse, s'examinent, se retournent, et aussitôt deux explosions, nous dirions presque deux coups de feu, se font entendre : les carabes ont tiré l'un sur l'autre; une légère fumée s'élève entre eux, mais il n'y a ni mort ni blessé; la distance était trop grande, et, ce qui prouve qu'ils ne se sont fait aucun mal, c'est que, le coup tiré, chacun d'eux se sauve à toutes jambes. Sauf quelques détails, c'est un véritable duel, un duel de poltrons qui cherchent mutuellement à se faire peur.
Les explosions dont nous venons de parler ont pour cause le jet violent d'une liqueur corrosive et fulminante que l'animal lance avec une violence extraordinaire, et il est certain que si les champions tiraient à bout portant, la rencontre aurait des suites graves; cela n'arrive jamais.
Si le carabe sycophante, qui est le géant du genre, renconlre quelque nain, un carabe spinibarbe, par exemple, qui est trois ou quatre fois moins grand que lui, les choses se passent autrement: le nain menacé fait feu, non dans l'espoir de foudroyer son ennemi, mais pour appeler à son aide les nains de son espèce qui peuvent être un peu éloignés; s'il s'en trouve, ils accourent, se rangent en bataille, et mitraillent le colosse qui s'empresse de prendre la fuite. Si le nain n'est pas secouru, sa mort est certaine : l'ogre le saisit dans ses serres aiguës et le dévore à l'instant.
Tous les carabes sont également voraces; à défaut d'insectes de leur genre, ils se nourrissent de chenilles, de larves de toute
espèce, et, faute de mieux, ils se rabattent sur les fruits. Les petites espèces sont seules pourvues d'ailes, les autres n'ont que des élitres; ils se plaisent dans la mousse, sous des pierres. Tous sont sujets à la métamorphose et passent successivement de l'état de larve à celui de chrysalide ou nymphe, pour devenir insectes parfaits.
Bientôt arrive la saison des amours... On peut donc être lâche, cruel et aimer. Hélas! à défaut de l'histoire des insectes, celle des hommes suffirait à le prouver.
La cicendèle n'est pas moins vorace que le carabe, bien qu'elle soit moitié plus petite que lui. C'est un bel insecte dont le corps brille des couleurs les plus vives; quelques espèces, comme la cicendèle sylvatique, par exemple, semblent vêtues d'un manteau de velours brodé d'or. Ce n'est pas le seul présent que leur ait fait la nature, et l'odorat n'est pas moins flatté que la vue par ce petit animal qui, lorsqu'on parvient à le prendre, exhale le suave parfum de la rose. Ne vous y fiez pas, Madame; un monstre est caché sous celte trompeuse enveloppe; oui, un monstre qui réunit la prudence et la perfidie du serpent à la férocité du tigre. Suivons-le dans les diverses phases de sa vie.
â peine sortie de l'œuf, la larve se met à creuser la terre pour se construire un logement; c'est un trou perpendiculaire de quarante à cinquante centimètres de profondeur, assez semblable à un tuyau de plume. Dès que ce travail est terminé l'animal s'y loge en ayant soin de tenir la tète à fleur du sol, de manière à cacher l'ouverture de cette retraite. Ainsi placé,
il garde l'immobilité la plus complète; rien ne peut faire soupçonner qu'il y ait là un être vivant ; mais vienne à passer une fourmi ou quelque autre petit insecte, la tête de la larve s'abaisse comme une trappe, et l'imprudent voyageur tombe dans ces oubliettes où il est aussitôt dévoré. Si la victime parvient à franchir l'abîme sans y tomber, la larve alors sort de sa retraite, s'élance sur sa proie, la saisit et l'entraîne dans le souterrain d'où elle ne doit plus sortir.
Le guel-apens se renouvelle jusqu'à ce que l'impitoyable guetteuse ait atteint toute sa croissance ; alors elle bouche l'entrée de sa demeure au fond de laquelle elle se retire; là elle passe à l'état de nymphe , puis, insecte parfait, pourvue d'ailes, revêtue de toutes ses parures, elle débouche le trou et s'élance dans les airs. Mais si elle a changé de forme, ses goûts, ses instincts sont demeurés les mêmes, et tout ce qui tombe sous ses tenailles, sous ses dents aiguës, est mis en pièces et englouti.
Des gens qui prétendent démontrer la raison de toutes choses, affirment que l'utilité de ces féroces créatures est démontrée par la destruction des autres insectes malfaisants qui tombent par milliers sous leurs coups; mais alors on pourrait demander à ces optimistes quelle est l'utilité de ces autres insectes. Nous n'en ferons rien, madame; car si nous sommes convaincu que tout ce qui est a une raison d'être, nous croyons aussi qu'il n'est pas toujours opportun de la chercher.
Continuons donc l'examen des coléoptères : après la famille
des CARNASSIERS vient celle des BRACU ÉLÏTRES, dont les plinei-
paux genres sont les gyrins et les dysiques, insectes aquatiques dont les mœurs ont été parfaitement observées. Les gyrins, qui semblent se jouer constamment à la surface des eaux tranquilles, et qu'on prendrait volontiers pour les créatures les plus inoffensives du monde entier, ne sont pourtant en réalité que d'affreux brigands, qui n'ont l'air indifférent à tout ce qui se passe autour d'eux que pour saisir plus sûrement au passage les petits voyageurs ailés qu'ils immolent sans pitié. Item, faut vivre, disait l'ancienne coutume de Senlis; c'est une raison qui en vaut bien une autre, et qui même vaut mieux que beaucoup d'autres.
Ils marchent par troupes, mais il n'y a entre eux aucune solidarité. Chacun pour soi semble être leur devise, et ils agissent en conséquence. La nature, il est vrai, les a traités en enfants gâtés. Sur les six pattes de l'individu, quatre, celles de derrière, sont disposées pour la natation ; les deux pattes de devant ne servent qu'à saisir le gibier, qui ne saurait leur échapper, car leurs yeux sont si nombreux et disposés de telle sorte qu'ils voient en même temps ce qui se passe dans l'air, autour d'eux et au fond des eaux.
Tout cela, madame, peut bien avoir quelque peu l'air d'un fragment de conte des Mille et une Nuits; eh bien , ne nous en croyez pas sur parole, 'et allez suivre de l'œil quelques gyrins dans la pièce d'eau de voire cottage, mais gardez- vous de toucher à un seul, car aussitôt son corps se couvrirait d'une liqueur blanche, visqueuse, dont vos doigts mignons et effilés conserveraient pendant plusieurs jours la nauséabonde odeur.
Mais toutes ces facultés si prodigieuses sont de courte durée : vient la saison d'aimer, qui passe comme un éclair. Dès le mois de juillet, l'acte de la génération est accompli, et la femelle va déposer ses œufs sur des plantes aquatiques. Là, au mois d'août, naissent les larves qui bientôt se tissent des cellules où elles passent à l'état de nymphes, et d'où elles ne sortent insectes parfaits que pour se plonger au sein des eaux.
Les mœurs des dytiques sont à peu près les mêmes que celles des gyrins; l'eau est leur élément de prédilection; cependant, vers le soir, dans les beaux jours, ils quittent volontiers leurs demeures humides pour aller courir sur la terre ou voler dans les airs. Cette grande activité est justifiée par le peu de temps que ces pauvres créatures ont à vivre : les œufs, en effet, éclosent huit à dix jours après la ponte ; en dix autres jours, la larve change trois fois de peau et passe à l'étal de nymphe; et c'est avec la même rapidité que se produit la métamorphose qui l'amène à l'état d'insecte parfait.
La voracité du dytique est vraiment phénoménale : il attaque et dévore en un clin d'œil des insectes deux fois plus gros que lui; il est vrai que, par compensation, il peut se passer de nourriture pendant un mois, sans que cette diète le fasse maigrir.
Arrivé à la famille des serricornes, nous passerons rapidement sur les buprestes, qu'on appelle aussi richards à cause des mille nuances métalliques qui jaillissent de leur corps sur
un fond d'émeraude; les taupins, aussi appelés scarabées à * 48
100 LKS PAPILLONS.
ressort, et qui, lorsqu'ils viennent à être renversés sur le dos, ont la singulière faculté de se lancer en l'air et de retomber sur leurs pattes; les cébrions, don t les antennes sont en forme de scie, et dont le mâle et la femelle sont si différents l'un de l'autre, que depuis très-peu de temps seulement on a reconnu qu'ils appartiennent au même genre; les ptines et les lime-bois, petits insectes, qui se ressemblent beaucoup et vivent dans les pièces de bois, les vieux meubles, où ils causent d'incroyables ravages.
Ces genres sont incontestablement les plus remarquables de la famille des sermcoiwes; il faut aussi ranger dans cette catégorie les lampyres, vulgairement appelés vers luisants, dont nous parlerons un peu plus longuement.
Souvent, sans doute, madame, en vous promenant le soir dans vos bosquets embaumés, dont le souvenir nous arrache un soupir de regret, vous avez remarqué ces petits globules de feu qui surgissent tout à coup au pied d'un arbuste, dans l'herbe qui reflète leur lumière, et vous avez pu vous assurer que cette lueur phosphorescente émanait d'un insecte improprement appelé ver luisant.
Ce n'est pas un ver, en effet; c'est un insecte parfait. Il est vrai pourtant que, dans certaines espèces de ce genre, la larve est quelque peu lumineuse; mais ce n'est qu'après avoir passé par l'état de nymphe que l'animal est, sous ce rapport, dans tout son éclat.
En France, et dans le nord de l'Europe, celle faculté de répandre La lumière n'appartient qu'aux femelles des lam-
pyres. Voici ce qui arrive : si la larve, après avoir passé par l'état de nymphe, produit une femelle, celle-ci n'a subi qu'une métamorphose incomplète; la lumière qu'elle projette est beaucoup plus vive qu'auparavant; mais la pauvrette, dépourvue d'ailes, est condamnée à ramper sur la terre; si, au contraire, la larve a produit un mâle, ce dernier, en sortant de l'état de nymphe, est pourvu d'antennes plumeuscs, de palpes, d'ailes, et d'élytres aussi longues que le corps; tout cela est une compensation à la lumière phosphorique que la nature lui a refusée.
Ainsi, tandis que le mâle s'élance fièrement au sein dos airs, sa compagne, triste, résignée, se traîne douloureusement dans l'herbe où elle est née : elle souffre, mais elle espère : si le bien-aimé est parti, il reviendra, elle le sait, elle le sent: qui donc lui a révélé l'avenir ? L'amour. Tandis que le mâle s'égare dans l'espace, la femelle prépare le fanal qui doit le ramener près d'elle, et, dès que la nuit a complètement étendu ses voiles, elle se couche sur le dos, afin que son ventre puisse lancer dans l'espace la lumière dont il brille. Aux lueurs de ce flambeau qu'il aperçoit, le lampyre sent ses désirs s'allumer; bientôt il s'élance à tire d'ailes vers ce point lumineux qui lui promet le bonheur, et qui, dans une même nuit, doit être pour lui le flambeau de l'hymen et la torche funèbre de la mort.
La femelle ne survit que peu de temps au mâle ; mais elle ne meurt qu'après avoir assuré de son mieux l'avenir de sa famille, en déposant ses œufs dans un lieu où les
jeunes larves doivent trouver une nourriture abondante.
C'est ainsi, madame, que les choses se passent en France; mais dans les pays chauds, en Amérique et même en Italie, les deux sexes sont pourvus d'ailes, et projettent une lumière également vive. C'est un spectacle singulier que celui de ces insectes lumineux traversant les airs dans tous les sens, comme autant d'étoiles filantes ou de petites planètes roulant dans l'espace.
Quelques espèces de ce genre, qu'on trouve particulièrement dans l'Amérique du sud, jettent une lumière si vive qu'il suffît de deux ou trois de ces individus pour éclairer suffisamment une chambre spacieuse, et qu'en les attachant on peut s'en servir comme de flambeaux pour lire et écrire.
Si l'on jette un lampyre femelle dans un vase contenant du gaz hydrogène, il détermine une explosion. La mort même de l'animal ne lui enlève pas sur-le-champ sa phosphorescence, et lorsqu'enfin il l'a perdue, il suffit de jeter le cadavre dans de l'eau tiède pour lui rendre tout son éclat.
L'espèce la plus remarquable de la famille des clavicornes, quatrième de l'ordre des COLÉOPTÈRES, est sans contredit celle des boucliers. Ce sont de petits insectes noirs, à antennes fauves, ayant des élytres chargées de trois lignes élevées et d'une bosse transversale; ils se plaisent dons les cadavres en putréfaction, et ceux de la plus grande espèce n'ont pas plus de quinze millimètres de longueur : deux de ces individus ne couvriraient pas complètement l'ongle rosé d'un de vos doigts, madame; chacun d'eux n'est guère plus pesant qu'une
petite épingle; eh bien , ces chétives créatures parviennent à transporter à de grandes distances des fardeaux énormes, tels que le cadavre d'un rat ou d'une taupe; et non-seulement ils transportent ces cadavres, mais ils les enterrent. Voici comment ils opèrent : un d'eux, qui est probablement le plus intelligent et le chef de sa bande, fait lentement le tour du cadavre qu'il s'agit de transporter; il l'examine dans tous les sens, puis ayant jugé de son poids, il va requérir le nombre de travailleurs nécessaires. Arrivés près de cette proie, tous se mettent à creuser la terre pour pénétrer sous le cadavre; là ils réunissent leurs efforts; la masse est soulevée sur leurs dos, tous se mettent en mouvement en réglant leur marche sur celle du chef. Arrivés au lieu choisi , qui est toujours un endroit sablonneux, le fardeau est déposé; tous les travailleurs s'enfoncent sous lui dans le sable et creusent, avec une rapidité prodigieuse, une fosse profonde, dans laquelle le cadavre descend graduellement; ils rejettent ensuite dans la fosse la terre amoncelée autour, et tout est terminé.
Mais quel est leur but? Ne pouvaient-ils manger ce cadavre dans le lieu où il se trouvait? Ils l'auraient pu, sans doute; ils ne l'ont pas voulu : l'amour maternel l'a emporté sur la voracité. C'est dans ce cadavre qu'un certain nombre de femelles déposeront leurs œufs, et les larves, en naissant, n'auront pas à chercher de provisions.
Les autres genres remarquables de la famille des clavicornes
sont les clairons, qui volent avec agilité, et qui inclinent la
tête et semblent morts quand on veut les prendre ; les dermesles, * 49
qui dévorent les fourrures, les collections de papillons séchés et autres insectes, ce qui leur a vain le nom de disséqueurs } les byrrhcs, assez semblables aux dermestes, mais moins dévastateurs; les escarbots, qui ne diffèrent des clairons qu'en ce qu'ils sont moins sveltes, et qui. du reste, ont les mêmes goûts et les mêmes instincts.
Nous ne citerons, dans la famille des palpicornes, que le genre des hydrophiles, nom qui signifie amis de l'eau. Les anciens naturalistes confondaient ce genre avec celui des dytiques. Il est vrai que, comme ces derniers, ils passent la plus grande partie de leur vie dans l'eau ; mais ils possèdent à un degré éminent la triple faculté de nager, de courir et de voler.
Un des caractères distinctifs de ce genre est l'espèce de filière que portent les femelles, au dernier anneau de l'abdomen. De cette filière sort une soie argentée dont la femelle forme un cocon ou une espèce de niçl dans lequel elle dépose ses œufs, et qu'elle laisse ensuite flotter sur les eaux.
Parmi les genres de la famille des lamellicornes, nous citerons les hannetùris, les lucanes, et les scarabées dont nous avons placé la figure au commencement de cette lettre.
Les hannetons naissent dans la terre sous la forme de vers blancs, qu'ils conservent pendant un temps qui varie de deux à quatre ans. Tant que les larves n'ont pas pris tout leur accroissement, elles sont d'une extrême voracité, et comme elles ne se nourrissent que de racines et particulièrement de celles des plantes céréales , elles causent parfois de grands
dommages j elles ont même amené souvent des disettes générales dans certaines contrées.
Dès que la larve a atteint le terme de sa croissance, elle cesse de manger; elle se construit une loge très-unie qu'elle tapisse de quelques fils de soie; puis elle se raccourcit, se gonfle et se change en nymphe. Vers le mois de mars, la métamorphose est accomplie, et l'insecte, arrivé à l'état de perfection, perce sa loge et en sort; mais il est encore trop faible pour sortir de la terre, et ce n'est qu'en avril qu'il vient enfin à la surface respirer l'air tiède du printemps. L'animal est dès lors arrivé à la phase la plus brillante de sa vie : ses élytres bronzées s'ouvrent, ses ailes se déploient, il s'élance dans les airs, et c'est en conquérant qu'il cherche une compagne, l'aborde et lui offre ses hommages;
Mais que du bonheur les instants sont courts !
Huit jours à peine se sont écoulés que le mâle expire, tandis que la femelle rentre dans la terre pour y déposer ses œufs.
Pendant ces huit jours, le hanneton fait autant de ravages sur les arbres que sa larve en a fait sous la terre; par lui les arbres de toute une contrée sont parfois entièrement dépouillés de leurs feuilles et même de leur écorce. C'est ce qui arriva en Suisse en 1479 : les paysans étaient au désespoir: ce que voyant, les membres du tribunal de Lausanne résolurent de sévir avec rigueur contre ces déprédateurs audacieux. En conséquence, les hannetons furent cités à comparaître devant ledit tribunal, et un avocat fribourgeois fut nommé d office
pour les défendre. L'avocat déserta-t-il la cause ou raanquat-il d'éloquence, c'est ce que l'historien qui rapporte ce fait* ne dit pas; ce qui est certain c'est que les accusés furent condamnés au bannissement perpétuel.
D'ici, madame, nous voyons poindre sur vos lèvres un sourire d'incrédulité; remarquez, cependant, que nous citons notre auteur; et si cela ne suffit pas, nous vous dirons qu'un fait h peu près semblable s'est produit en France il y a à peine quelques années.
Il y avait, en ce temps-là, à Paris, un personnage auquel, bien qu'il fit des vaudevilles, on avait donné le titre d'homme le phts spirituel de France. On ne parlait que de lui, au point que le gouvernement en fut bientôt importuné; et que ne sachant trop comment empêcher le vaudevilliste de parler, chanter, vaudevilliser, il s'avisa de le faire préfet.
Le moyen était excellent : notre homme une fois enterré au chef-lieu de sa préfecture, personne ne parla plus de lui; s'il faisait encore des bons mots, il fallait que ce fut à huisclos; s'il commettait quelque vaudeville, force lui était de le garder en portefeuille.
Dans cette extrémité, l'homme d' esprit-préfet, — nous ne prétendons pas que ces deux qualités impliquent contradiction,— se sentant annihiler, imagina un expédient pour sortir de ce tombeau où on l'avait enfermé tout vivant : les
* Chroniques delà Suùse, par Stettler.0.
hannetons faisaient en ce moment des ravages effroyables dans le département dont l'administration était confiée à ses lumières; les paysans criaient haro sur ces Vandales; M. le préfet fit mieux : il prit un arrêté en bonne forme par lequel il était enjoint à tous et à chacun de ses administrés de courir sus aux pillards ailés, les. appréhender et mettre à mort , promettant, une prime pour chaque boisseau de cadavres, et portant peine d'amende contre quiconque tenterait de se soustraire à l'obligation d'entrer en guerre contre les susdits coléoptères de la famille des lamellicornes.
L'arrêté fut envoyé à tous les journaux de Paris, qui l'imprimèrent avec des commentaires ébouriffants; il eut un succès fou : Y homme le plus spirituel de France fut réhabilité. Quelques-uns, à la vérité, prétendaient que l'expédient avait été fatal à son auteur; que les hannetons, furieux de la croisade prêchée contre eux, avaient fait une pointe contre la préfecture, et que par eux le préfet avait été dévoré. Heureusement pour l'esprit français, c'était un mensonge : l'ancien vaudevilliste n'est plus préfet, mais il est quelque chose de mieux, et il est demeuré l'homme le plus spirituel de France.
Un mot des lucanes : c'est à ce genre qu'appartient ce bel insecte appelé cerf-volant, qu'on trouve dans toutes les forêts de l'Europe, et une foule d'autres espèces plus remarquables encore qui habitent les forêts de l'Afrique et de l'Amérique.
Quant aux scarabées proprement dits, avec lesquels les an-
198 i.ks Papillons,
ciens naturalistes confondaient tous les genres de la même famille, nous nous bornerons à vous rappeler, madame, que les anciens Égyptiens en avaient fait un Dieu; nous ajouterons pourtant que ce dieu a des goûts fort dépravés, et les appétits les plus immondes. Cela toutefois ne nuit pas à sa beauté physique, ainsi que le prouve le dessin joint au commencement de cette lettre, lequel représente un scarabée hercule, espèce particulière aux Antilles, à Cayenne et à Surinam, et dont le corps n'a pas moins de quinze centimètres de long.
Dans la famille des mélasomes, nous citerons le genre des tènêbrions, qui se plaisent dans les boulangeries et les moulins à farine.
Le genre le plus remarquable de la famille des taxicornes est celui des diapères, qui se font une demeure dans les champignons et sous les écorces des arbres.
La famille des sténélytres n'a de genre remarquable que celui des hélops, qui ressemblent aux tènébriom, avec lesquels les anciens naturalistes les confondaient, et que l'on a peutêtre eu tort d'en séparer.
Quant à la famille des trachélides, nous citerons comme son genre principal les canlharides, jolis insectes, d'un vert doré, dont Béranger a chanté la puissance.
Le principal genre de la famille des porte-recs sont les charançons, très-petits insectes dont les mouvements sont lents, le vol très-faible. Le charançon, qui semble avoir la conscience de sa faiblesse, ne cherche guère à se soustraire au danger
qu'en contrefaisant le mort, ruse commune à un grand nombre d'insectes ; quelquefois aussi, étant serré de près, il saute à la manière des puces. Quelques espèces de charançons sont entièrement privées d'ailes.
C'est surtout à l'état de larves que les charançons sont dévastateurs. Ce petit ver s'introduit dans les semences qu'il ronge peu à peu en se creusant, à mesure qu'il grossit, une demeure plus ample dans l'intérieur, et c'est là qu'il subit sa métamorphose.
Les déprédations commises par les charançons, chaque année, sont incalculables; ces armées d'insectes, presque imperceptibles, causent la ruine et font le désespoir d'une foule de cultivateurs, qui ne savent comment s'en débarrasser.
Voici un moyen qui, en notre présence, a été employé avec succès.
Après une absence de quelques mois, des énormes monceaux de grains qu'il avait laissés dans ses granges, un cultivateur du centre de la France n'avait plus trouvé que le son; tout le reste avait été dévoré par les charançons. Il s'agissait do prévenir le retour d'une telle catastrophe; or, dans le cours de ses voyages, le cultivateur dont nous parlons avait remarqué que le charançon n'avait pas d'ennemi plus terrible que la fourmi. Fort de cette découverte, il fait aussitôt enlever dans des sacs toutes les fourmilières qu'on peut trouver dans les environs. Ces sacs sont ensuite transportés dans la plus grande de ses granges; là on les ouvre, et les fourmis se répandent aussitôt
sur le sol; mais au bout d'un instant elles s'arrêtent, se rassemblent, semblent se concerter.
Presque en même temps, les charançons s'étaient réunis en masses compactes; il était évident qu'ils avaient la conscience de l'immense et imminent danger qui les menaçait, et qu'ils se préparaient à la défense.
Tout à coup les bataillons de fourmis s'ébranlent; les charançons, bien serrés les uns contre les autres, soutiennent le premier choc sans trop de désavantage; mais peu après leurs rangs sont entamés, les plus intrépides des fourmis se précipitent au milieu de l'armée ennemie, la mêlée devient terrible, mais elle dure peu : les charançons sont battus, écrasés, dévorés; deux heures plus tard, il n'en restait pas un.
Alors le cultivateur fit ouvrir les portes, et les bataillons vainqueurs s'empressèrent de regagner les lieux aimés d'où on les avait arrachés. Le lendemain, il n'y avait dans la grange ni une fourmi ni un charançon.
Dans la famille des xylophages, on ne remarque guère que le genre des Irogosites, dont la principale espèce, appelée cadelle cause d'assez grands dommages en Provence où, à l'exemple du charançon, auquel elle ressemble, elle attaque particulièrement le blé.
Tel est encore, dans la famille des platysomes, le genre des cucujes qui ressemble aux deux précédents, avec cette différence que les individus qui le composent ne s'attaquent qu'à l'écorce des arbres.
Dans la famille des longicornes, nous signalerons le capri-
corne, dont nous avons donné la figure au commencement de cette lettre. Ne mettez pas le doigt entre l'arbre et l'écorce; il parait que ce proverbe n'a pas été fait pour le capricorne; car c'est là qu'il vit, et il ne quitte cette retraite que lorsque le beau temps l'invite à faire usage de ses ailes. Lorsque l'on prend un capricorne, il fait entendre un bruit aigu produit par le frottement du bord de son corselet sur une des pièces du thorax; c'est l'armure du chevalier qui crie sous l'étreinte d'un géant.
La famille des eupodes n'offre également qu'un genre remarquable, celui des criocères qui ressemblent aux insectes appelés vulgairement bêtes à bon Dieu, avec cette différence que leur forme est plus allongée. Ils se plaisent sur les lis, les asperges, et ils subissent la métamorphose complète pour arriver à l'état d'insecte parfait.
Le genre le plus remarquable de la famille des cyclides est celui des cassides, vulgairement appelés scarabées tortues, nom qui donne une idée assez juste de leur forme, puisqu'en effet le corselet et les élytres se confondent en une masse ovale et convexe, semblable à une carapace, qui recouvre, déborde et protège le corps de tous côtés. Les cassides vivent le plus ordinairement sur les chardons, les artichauts; ils marchent lentement et se servent rarement de leurs ailes.
Nous voici arrivé à la dernière famille des COLÉOPTÈRES,
celle des aphidiphages, dont le principal genre se compose des
coccinelles, vulgairement appelées bêtes à bon Dieu, bètes à la
Vierge, catherineltes, etc., charmants petits animaux, parfaite- * 51
202 LES l'Al'ILLONS.
ment inoffensifs, et trop connus pour qu'il soit nécessaire de les décrire.
Ainsi, vous le voyez, madame, il y a chez vous, dans l'étendue de quelques pas seulement, des mondes à explorer. Nous sommes si fier de vous servir de guide en ces explorations, que nous voilà arrivé jusqu'ici sans nous apercevoir que cette lettre dépasse de beaucoup l'étendue d'une missive ordinaire. C'est que, par la pensée, nous étions avec vous, nous rêvions, et il est de si doux rêves!
Peut-être, madame, aurez-vous trouvé quelque peu aride le chemin que nous avons parcouru jusqu'ici. Hélas! nous vous l'avions dit : les sentiers de la science ont nécessairement des rudesses qu'on ne saurait complètement dissimuler J ainsi le veut l'éternelle loi des compensations.
Toutefois, nous continuerons à nous efforcer de ne pas vous faire acheter trop cher le plaisir que nous goûtons à vous entretenir de ces peuplades encore si peu connues des
gens du monde, et nous aurons soin de laisser passer le moins possible l'oreille du professeur. C'est de l'ordre des