HYMÉNOPTÈRES
dont l'histoire serait vraiment incroyable si elle n'avait pas été étudiée par tant d'illustres maîtres, tels que Linné, Buffon, Lavoisier, Cramer, Esper, Latreille, Cuvier, Geoffroy-Sainl- Hilaire et mille autres, et s'il n'était facile à tout le monde de s'assurer de la véracité de leurs récits, en observant soi-même les mœurs des principaux insectes de cet ordre.
Il est donc bien entendu, madame, que nous ne vous rapporterons sur les merveilleuses familles dont nous allons vous entretenir, que des faits bien avérés, tout-à-fait incontestables et dont il vous sera facile de vérifier sur-le-champ l'exactitude.
Et de grâce, que cette précaution oratoire ne vous surprenne pas; vous verrez bientôt qu'elle n'était pas inutile.
Les hyménoptères sont tous des insectes terrestres, vivant à l'état parfait sur la terre, dans l'air et sur les fleurs; leurs caractères distinctifs sont : quatre ailes, les deux inférieures plus courtes que les supérieures, des mandibules, des mâchoires et une lèvre susceptible d'un grand allongement, propre à former une trompe, une tarière ou un aiguillon dans les femelles.
Cet ordre si intéressant est divisé en six familles, savoir :
Les porte-scie, remarquables à cause de leur abdomen qui est immédiatement uni au corsage;
Les papivores, qui, au contraire, ont un rétrécissement au point de jonction;
Les hétérogijnes, qui comportent trois sortes d'individus : les mâles, les femelles, les neutres;
Les fouisseurs, dont les ailes sont toujours étendues;
Les diploptères, dont les ailes supérieures sont doublées longitudinalement dans le repos;
Les mellifères, dont les pieds postérieurs sont propres à recueillir le pollen des fleurs.
Les genres les plus remarquables de la famille des porte-scie sont les tenthrèdes et les sirex qui portent à l'extrémité de leur abdomen deux lames dentées, semblables à de véritables scies, enveloppées de deux lames écailleuses qui leur servent de fourreau, le tout pouvant sortir et rentrer dans une coulisse intérieure à la volonté de l' animal. C'est avec cette tarière que
ces insectes entament le tissu des végétaux pour y déposer leurs œufs. Du reste leur forme en général se rapproche beaucoup de celle des abeilles.
Dans la famille des papivores, nous citerons les ichnevmom {fig. 1) qui ont à peu près la forme des cousins, sur un patron
Vtg. 1. Fig. 2.
beaucoup plus grand, et qui portent une tarière formée de trois scies, dont deux latérales fort déliées et une médiane plus forte et plus écailleuse.
Que vos doigts mignons, madame, ne se hasardent pas à saisir cet insecte, car il ne manquerait pas de faire un terrible usage des armes que la nature lui a données. 11 faut toutefois rendre celte justice à l'ichneumon qu'il ne prend jamais l'initiative des hostilités, si ce n'est contre les chenilles dont il déchire la peau en mille endroits pour y déposer ses œufs. C'est dans le corps de ces chenilles que naissent et se développent les larves d'ichneumons. Quelquefois, lorsque ces larves sont assez fortes, elles abandonnent ces demeures vivantes où elles ont vécu en parasites; mais il arrive souvent aussi qu'elles y restent, même après la mort de la chenille, et y achèvent tranquillement leurs dernières métamorphoses.
A cette famille des papivores appartiennent aussi les cynips, petites mouches ornées des plus brillantes couleurs, d'une teinte bronzée ou cuivreuse. Ce sont les cynips qui, en attaquant le tissu des végétaux avec leur tarière, y font naître l'excroissance si connue sous le nom de noix de galle, qui sert à la fabrication de l'encre et de la teinture en noir.
Parlons maintenant des fourmis qui appartiennent à la famille des hétérogynes. Il n'est pas d'insecte plus généralement connu; on le rencontre à chaque pas dans les champs, dans les bois, dans les jardins, dans les habitations, sous toutes les latitudes, et, chose étrange, les singularités de la structure et de l'histoire de ces petits individus, à la fois si remuants et si familiers, n'ont été observées jusqu'ici que par quelques infatigables investigateurs, lesquels, hàtons-nous de le dire, ont été amplement récompensés de leurs peines par les prodiges qu'ils ont vu s'accomplir sous leurs yeux.
Peut-être, madame, avez-vous cru jusqu'ici que tous les êtres vivants étaient divisés en deux sexes; il en est ainsi, en effet, pour le plus grand nombre, mais les fourmis font exception : les individus, chez elles, sont de trois sortes, les mâles, les femelles et les neutres, et chacune d'elles a des caractères distinctifs très-prononcés.
Les fourmis mâles ont la tête plus étroite que le corselet; cette tète, armée de mandibules, porte à son sommet trois yeux lisses bien apparents et deux autres yeux à facettes, c'est-à-dire deux groupes de petits yeux; le corselet porte quatre ailes, des pattes longues et minces, un abdomen formé de sept anneaux.
220 LliS PAPILLONS.
Les femelles ont la têle plus large que les mâles; leurs yeux sont plus petits, leurs pattes plus courtes, l'abdomen n'a que six anneaux; comme les mâles, elles portent quatre ailes.
Les neutres ont la têle plus large encore que les femelles, ils n'ont point d'yeux lisses et sont privés d'ailes.
Vous savez, madame, que les fourmis vivent en commun et en grand nombre dans une même habitation appelée fourmilière; mais peut-être ignorez-vous comment les choses se passent dans ces républiques. Nous allons donc vous le raconter sans exagération, sans ornements ou fioritures d'aucune sorte.
Dès que les mâles sont arrivés à l'état d'insectes parfaits, ils quittent la fourmilière et s'élancent dans les airs; les femelles les suivent de près et les rejoignent bientôt. Tous se livrent alors à des jeux folâtres, des courses vagabondes. Viennent ensuite les douces caresses et les unions intimes; puis enfin une séparation qui doit être éternelle. Les mâles privés de leurs compagnes errent dans l'espace jusqu'au terme de leur existence qui se fait peu attendre; les femelles regagnent la terre où leur premier soin est de se débarrasser de leurs ailes désormais inutiles. Celles qui se trouvent trop éloignées du lieu de leur naissance se réunissent pour fonder de nouvelles colonies; celles, au contraire, qui retombent dans les environs de la fourmilière où elles sont nées sont promptement recueillies par les neutres, soldats infatigables, tenant incessamment la campagne, lesquels entourent les femelles, les saisissent au besoin par les mandibules, et, de gré du de force, les
ramènent dans la fourmilière que leur ponte doit repeupler.
Ne vous étonnez pas, madame, nous n'en sommes pas au plus merveilleux. Les fourmis neutres ont évidemment le sentiment de leur infériorité; ne pouvant concourir au grand acte de la reproduction, elles se sont faites les servantes des privilégiées : ce sont elles qui construisent la demeure, les galeries souterraines, les chambres recouvertes d'un petit dôme; elles encore qui approvisionnent l'habitation dans laquelle elles accumulent sans relâche des graines, des débris d'animaux et de végétaux, de petits animaux vivants, et particulièrement des pucerons qui sont leur principale richesse; c'est leur bétail, ce sont leurs vaches, leurs chèvres.
Les femelles fécondées étant ramenées au logis, les soins les plus délicats, les plus empressés leur sont prodigués; près de chacune d'elles est placée en sentinelle une fourmi neutre chargée de l'empêcher de sortir de l'habitation, de relever les œufs qu'elle doit pondre et de les ranger soigneusement. Du reste, la captivité est douce; la fourmi fécondée, outre la sentinelle dont nous venons de parler, et qui est régulièrement relevée à intervalles égaux, cette femelle, disons-nous, est sans cesse environnée de douze ou quinze servantes neutres qui s'empressent autour d'elle, lui offrent de la nourriture, la conduisent dans les diverses parties de l'habitation, et la portent même lorsque sa grossesse est trop avancée pour qu'elle puisse marcher facilement.
En conscience, madame, et malgré la précaution oratoire que nous avons prise au début de cette lettre, nous éprou-
vons le besoin de vous affirmer sur l'honneur que ceci n'est pas un conte des Mille et une JSuùs, mais bien la vérité, et la vérité bien incomplète, puisqu'il nous reste à vous dire le plus merveilleux de cette merveilleuse histoire.
Dès que la femelle a achevé sa ponte, elle meurt. Alors les fourmis neutres redoublent de soins envers la nouvelle génération : elles humectent les œufs, les tiennent chaudement; puis, dès que les larves sont écloses, elles leur apportent la becquée avec une tendresse toute maternelle, et de temps en temps elles les portent hors de la fourmilière pour les exposer a la chaleur bienfaisante du soleil. Bientôt les diverses métamorphoses s'opèrent : les larves deviennent des nymphes, puis des insectes parfaits qui apparaissent sous trois formes ou trois sexes différents.
Les mâles et les femelles, comme nous venons de le dire, meurent presque immédiatement après l'accomplissement de leur tâche : la propagation de l'espèce. Il n'en est pas de même des neutres : moins favorisées sous d'autres rapports que les deux autres sexes, elles le sont davantage sous celui de la longévité; aux approches de l'hiver, elles tombent dans un état d'engourdissement, de léthargie tellement intense, qu'il ne diffère presque en rien de la mort; elles ont perdu toute espèce de mouvement; leurs stigmates, organes de la respiration, ne fonctionnent plus; elles ne prennent aucune espèce de nourriture; ce sont de véritables cadavres qu'on peut réduire en poussière en y louchant. Mais au printemps ces cadavres ressuscitent, et ces singulières créatures reprennent
le cours de leurs travaux, comme si leur sommeil n'avait duré qu'un instant.
Nous n'en finirions pas, madame, si nous voulions mentionner ici toutes les singularités de mœurs des fourmis, et puis nous voulons vous laisser, pour quelques-unes, le mérite de l'observation. Souffrez pourtant que nous corroborions ici les faits que nous venons de rapporter par quelques lignes du savant naturaliste Hubert, celui de fous les maîtres qui ait observé le plus patiemment, le plus consciencieusement ces intéressants insectes, genre qui comprend un certain nombre d'espèces dont les principales sont la fourmi ronge-bois, la plus grande espèce de l'Europe; la fourmi fauve, très-commune dans toute l'Europe; et la fourmi sanguine, que l'on trouve en France, et plus particulièrement en Suisse. C'est à cette dernière espèce qu'est consacrée l'observation d'Hubert, que nous citons textuellement.
« Une des occupations ordinaire des fourmis sanguines est d'aller à la chasse de certaines petites fourmis dont elles font leur pâture. Elles ne sortent jamais seules; on les voit aller par petites troupes, s'embusquer près d'une fourmilière d'une autre espèce, attendre à l'entrée qu'il en sorte quelque individu, et s'élancer aussitôt sur le premier qui se montre.
« Comme je les épiais de jour en jour, je fus témoin de plusieurs expéditions. Voici un exemple qui pourra donner une idée de leur tactique.
« Le 15 juillet, à dix heures du matin, la fourmilière sanguine envoie en avant une poignée de ses guerriers. Cette petite
troupe marche à la hâte jusqu'à l'entrée d'un nid de fourmis cendrées, situé à vingt pas de la fourmilière sanguine; elle se disperse autour du nid. Les habitants aperçoivent ces étrangères, sortent en foule pour les attaquer, et en emmènent plusieurs en captivité. Dès lors, les sanguines ne s'avancent plus; elles paraissent attendre du secours, et de moment en moment je vois arriver de petites bandes qui partent de la fourmilière sanguine, et viennent renforcer la première brigade.
« Les sanguines s'avancent alors un peu plus, et semblent plus disposées à en venir aux prises; mais plus elles approchent des assiégées, plus elles paraissent empressées d'envoyer à leur nid des courriers.
« Ces courriers, arrivant en toute hàle, jettent l'alarme dans la fourmilière sanguine, et aussitôt de nouveaux bataillons en sortent pour rejoindre l'armée.
« Les sanguines, toutefois, ne se pressent point encore de chercher le combat; elles n'alarment les cendrées que par leur présence. Celles-ci occupent un espace de deux pieds carrés au-devant de leur fourmilière; la plus grande partie de la nation est sortie pour attendre l'ennemi.
« Bientôt, tout autour du camp, de fréquentes escarmouches ont lieu, et ce sont toujours les assiégées qui attaquent les assiégeantes. Le nombre des cendrées, assez considérable, annonce une vigoureuse résistance; mais elles se défient de leurs forces, songent d'avance au salut des petits qui leur sont confiés, et montrent en cela un des plus singuliers traits de
prudence dont l'histoire des insectes fournissent l'exemple. Longtemps avant que le succès puisse être douteux , elles apportent leurs nymphes au dehors de leurs souterrains, et les amoncellent à l'entrée du nid, du côté opposé à celui d'où viennent les fourmis sanguines, afin de pouvoir les emporter plus aisément si le sort des armes leur est contraire; leurs jeunes femelles prennent la fuite du même côté.
« Le danger approche; les sanguines se trouvant en force se jettent au milieu des cendrées, les attaquent sur tous les points, et parviennent jusque sur le dôme de leur cité. Les cendrées, après une vive résistance, renoncent à la défendre, s'emparent des nymphes qu'elles avaient rassemblées hors de la fourmilière, et les emportent au loin, poursuivies par les sanguines, qui cherchent à leur ravir leur trésor.
« Toutes les cendrées sont en fuite; cependant on en voit quelques-unes se jeter avec un véritable dévouement au milieu des bataillons ennemis, et pénétrer dans les souterrains où elles parviennent à soustraire encore au pillage quelques larves qu'elles emportent à la hâte.
« Les fourmis sanguines pénètrent enfin dans l'intérieur, s'emparent de toutes les avenues, et paraissent vouloir s'établir dans la place dévastée. De petites troupes arrivent alors de la fourmilière sanguine, et l'on commence à enlever ce qui reste de larves et de nymphes. Il s'établit alors une chaîne continue d'une demeure a l'autre, et la journée se passe ainsi.
« La nuit arrive avant qu'on ait transporté tout le butin; * 57
un bon nombre de sanguines reste dans la cité prise d'assaut, et le lendemain, à l'aube du jour, elles recommencent à transférer le reste de leur proie. Quand elles ont tout enlevé, la fourmilière cendrée est à peu près abandonnée ; mais bientôt quelques couples reviennent vers la place conquise; leur nombre augmente: une nouvelle résolution a sans doute été prise par ce peuple belliqueux qui sortant incessamment par bandes nombreuses, revient et s'installe dans la ville pillée, qui devient la cité sanguine. Tout y est rapidement transporté, nymphes, larves, mâles, femelles, auxiliaires, amazones, sont déposés dans l'habitation conquise, et les fourmis sanguines renoncent pour jamais à leur ancienne patrie. Elles s'établissent aux lieu et place des cendrées, et de là elles entreprennent de nouvelles invasions. »
Que nos hommes de guerre osent donc encore se montrer fiers de leurs victoires, de leurs conquêtes! Fiers conquérants, qu'êtes-vous autre chose que des fourmis sanguines, plus la parole, et trop souvent moins l'intelligence!
Un mot des sphex [ftg. % ci-dessus) avant de clore cette épitre, peut-être, hélas! trop longue à votre gré, madame, et pour nous si courte.
Les sphex composent le genre le plus important de la famille des fouisseurs. Ce sont des insectes fort agiles vivant sur les fleurs dont ils pompent les sucs, et dont le plus grand nombre des espèces est étranger à nos climats. Leur forme svelte, élancée se rapproche assez de celle des guêpes. Ils vivent dans les terrains sablonneux où la femelle se creuse un nid un peu
avant l'époque de la poule. Ce travail terminé, elle prend son vol et se met à la recherche d'une chenille. Dès qu'elle en a aperçu une à son gré, elle fond sur elle, la perce de son dard, la prend entre ses mâchoires, l'emporte dans son trou, pond un seul œuf a côté de ce cadavre, sort, bouche l'entrée de sa demeure, et, sûre que la larve, en sortant de l'œuf, ne manquera pas de nourriture, elle va construire un nouveau nid, chercher une nouvelle chenille et pondre un autre œuf.
Déjà, madame, dans une de nos premières lettres nous vous avons dit quelque chose de cet insecte si intelligent; mais il est toujours bon de mettre les choses à leur place : la méthode est à la mémoire ce que la boussole est au marin.
Toutefois nous n'en avons pas fini avec l'ordre des HYMÉ- NOPTÈRES; il nous reste h vous dire les faits et gestes des guêpes et des abeilles, sujet piquant, — grâce pour le mot, — sur lequel on pourrait écrire des volumes, mais que, de peur d'être importun par trop de prolixité, nous tâcherons de renfermer dans notre prochaine missive.
Rien de plus délié, de plus fin, de plus gracieux que les formes de la guêpe; aussi dit-on d'un joli corsage ce mot devenu proverbe, et qui, autour de vous, madame, est si souvent murmuré : taille de guêpe. Mais, pour être juste, il faut que la comparaison s'arrête là; car vous êtes, chère solitaire, aussi bonne que belle, et les guêpes, au contraire, ce principal genre de la famille des diploptères, obéissent avec délices aux inspirations du génie du mal.
De même que les fourmis, les guêpes présentent des individus de trois espèces : les mâles, les femelles et les neutres; leurs mœurs sont aussi à peu près les mêmes, avec cette différence que les femelles et les neutres des guêpes sont bien plus redoutables que les fourmis, a raison de l'aiguillon acéré et venimeux qu'elles portent à l'extrémité de l'abdomen, el dont elles font un cruel usage, alors même que, loin de provoquer leur colère, on cherche à les éviter.
Comme chez les fourmis, ce sont les neutres qui se chargent de tout le travail : elles construisent les cellules, vont à la provision , chassent, pillent les vergers, déchirent les viandes, et ne reviennent au logis que chargées de butin qu'elles partagent de la meilleure grâce avec les mâles, les femelles, et
même les larves auxquelles elles donnent la becquée dès qu'elles sont écloses. Ces larves, quelque temps après leur naissance, bouchent l'entrée de leurs cellules avec une sorte de soie qu'elles filent elles-mêmes, et alors s'accomplit leurs métamorphoses en nymphes et en insectes parfaits.
Là s'arrête la ressemblance de mœurs entre les fourmis et les guêpes. Ainsi que nous vous le disions dans notre lettre précédente, madame, les mâles et les femelles des fourmis meurent presque immédiatement après l'accomplissement du grand acte de la génération ; il n'en est pas de même chez les guêpes; ce n'est qu'aux premiers froids, vers la fin de l'automne, qu'une mortalité excessive se produit chez les individus des trois genres. Bientôt une sorte de folie furieuse s'empare des survivantes; alors s'organise un massacre affreux, une horrible Saint-Barthélemy des faibles par les forts, des enfants par leurs pères, leurs mères, leurs nourrices; toutes les larves sont impitoyablement égorgées et en partie dévorées.
Détournons les regards de ce spectacle affreux, et hâtonsnous d'arriver aux abeilles qui sont sans contredit un des genres les plus intéressants, non-seulement de la famille des mellifères à laquelle elles appartiennent, mais de l'entomologie tout entière.
Nous ne décrirons pas ici, madame, les formes de ces admirables travailleuses que vous avez chaque jour sous les yeux, alors qu'elles viennent butiner sur les fleurs de votre parterre ou sur les jardinières de votre salon; car elles ne s'effarouchent pas de peu, et elles se laissent même prendre par de
douces mains; mais malheur à qui cherche à les effrayer; alors elles acceptent le combat, et les redoutables aiguillons dont elles sont armées peuvent causer de graves blessures; on a vu des hommes, des chevaux, assaillis par des essaims d'abeilles qu'ils avaient effrayées, se rouler sur le sol en poussant des cris terribles, et expirer au milieu des plus cruelles souffrances. Le mieux est donc de n'y pas toucher, bien qu'il soit possible de les apprivoiser au point de les faire obéir à la parole : ainsi nous avons vu, ces mots, charmante recluse, sont soulignés pour attirer votre attention, nous avons vu un naturaliste qui avait un essaim d'abeilles dans une des poches de son habit , arrangée de manière à ce qu'elles y fussent commodément; il les portait partout avec lui. Lorsqu'il se trouvait dans un endroit où il y avait des fleurs, il sifflait, et aussitôt les abeilles sortaient et allaient butiner; en sifflant d'une autre façon, il les faisait venir sur son chapeau, sur ses épaules ou sur ses mains; un autre signal leur ordonnait de rentrer dans la poche, et elles obéissaient sur-le-champ. Et nous ne venons pas de loin pour vous raconter cela, madame; c'est à Paris même que nous avons assisté à cet incroyable spectacle.
Mais ce n'est là qu'une exception. Passons donc aux faits généraux, aux mœurs, aux lois, aux usages de ce singulier peuple.
Comme les fourmis et les guêpes, les abeilles comportent trois sortes d'individus : mâles, femelles, neutres ou travailleuses, lesquelles vivent en commun et forment des sociétés
nombreuses réunies dans une même habitation appelée ruche.
Chacune de ces trois castes a ses attributions particulières, pour le maintien de la société; de même que chez les deux genres précédents, ce sont les neutres ou ouvrières qui sont chargées de tout le travail; elles construisent les cellules de cire qui composent ce que l'on appelle les rayons ou gâteaux, et vont à la récolte du miel et du pollen des fleurs.
Les cellules sont toujours de trois dimensions et ont trois destinations différentes : les plus petites, situées à la partie supérieure de chaque glteau, sont destinées à recevoir les œufs qui produiront plus tard les ouvrières; les inférieures, plus étendues dans toutes leurs dimensions, et bâties à la suite des précédentes, sont celles qui recevront les larves des mâles ; les troisièmes, beaucoup plus grandes que toutes les autres, doivent recevoir les œufs d'où sortiront les femelles ou reines.
Rien n'est épargné pour la construction des cellules royales; on y trouve ampleur et solidité, et le poids d'une seule équivaut au moins à celui de cent cellules ordinaires; elles sont aussi moins nombreuses, et varient de seize à vingt.
C'est dans la ruche où toutes ces constructions ont été élevées que vit, au milieu d'une multitude d'ouvrières et d'un grand nombre de mâles, une seule femelle destinée à perpétuer l'espèce, et que l'on désigne par le nom de reine.
Pour la jeune reine comme pour tout ce qui respire sous le soleil, le printemps est la saison des amours II semble que, toute puissante et environnée comme elle l'est, il serait facile à la tendre souveraine de faire un choix parmi les
nombreux prétendants qui l'entourent, pour que ses vœux fussent comblés; il n'en est rien : les mâles, tant qu'elle reste dans la ruche, ne cessent de montrer pour elle la plus respectueuse indifférence. Mais bientôt, poussée par le désir, elle sort, s'élance dans les airs avec l'espoir d'y faire quelque heureuse rencontre, ce qui ne manque guère d'arriver, et ce qui suffît pour la rendre féconde pendant plusieurs années.
Revenue à sa demeure, la reine, jusque-là indifférente à la multitude, se voit subitement entourée de soins et d'hommages; mais c'est surfout à l'époque de la ponte, que les ouvrières s'empressent autour d'elle, et vont au devant de ses moindres désirs.
Les œufs sont déposés dans les diverses cellules, en commençant par celles des ouvrières, puis celles des mf.les, et enfin celles des femelles. S'il arrive que la reine, pressée de pondre, dépose deux ou trois œufs dans la même cellule, les ouvrières s'empressent d'enlever le surcroit, et elles ne laissent qu'un seul œuf dans le fond de chaque cellule.
Trois jours après la ponte, les larves sortent des œufs; elles sont aussitôt environnées d'une foule d'ouvrières, qui doivent remplir les fonctions de nourrices, et qui leur préparent une sorte de pâtée faite de miel et de pollen. Au bout de cinq jours, pendant lesquels la larve a plusieurs fois changé de peau , les ouvrières font une sorte de petit couvercle audessus de l'ouverture de la cellule; la larve file une coque de soie, dans laquelle elle s'enveloppe, et passe à l'état de
nymphe; quinze jours après, elle arrive à l'état d'insecte parfait.
Le nombre des œufs qu'une reine pond en vingt jours étant de douze mille, au moins, on comprend que la surabondance d'habitants rend bientôt une émigration nécessaire. Alors un bourdonnement particulier se fait entendre dans l'intérieur de l'habitation; puis une multitude d'abeilles, ayant la reine à leur tête, abandonnent la ruche pour aller fonder une colonie au loin. C'est ce que l'on nomme un essaim.
Toutefois, la reine régnante ne se décide à abandonner ses états que lorsque, parmi sa nombreuse progéniture, une nouvelle reine vient de naître.
Ainsi que nous vous l'avons dit, madame, le nombre des cellules ou loges royales étant de seize à vingt, un égal nombre de reines pourraient naitre successivement, c'est ce que comprend parfaitement la première née, dont le premier soin, en sortant de sa coque, est de parcourir toutes les loges royales, et de tuer à coups d'aiguillon les larves qui s'y trouvent. Si deux reines naissent en même temps, elles se précipitent avec fureur l'une contre l'autre dès qu'elles peuvent se voir, et aussitôt commence un combat terrible, qui finit presque toujours par la mort d'une des souveraines : l'amour du pouvoir est en elles un sentiment inné, qui les rend impitoyables, et qu'elles conservent pendant tout le temps de leur existence.
Que d'impénétrables mystères en un si frêle individu! où donc, sous une si petite enveloppe, sont placés les sièges de
23û LES l'Al'ILLOiNS.
tant de facultés intellectuelles, de passions si diverses et si ardentes? Dieu seul le sait.
Souffrez, madame, que nous terminions Ce récit par une des plus curieuses observations du savant Hubert.
« Nous introduisîmes dans une ruche une reine trèsféconde dont nous avions peint le corselet pour la distinguer de la reine régnante ; il se forma très-vile un cercle d'abeilles autour de cette étrangère; mais leur intention n'était pas de l'accueillir ou de la caresser, car, insensiblement, elles s'accumulèrent si bien autour d'elle, et la serrèrent de si près, qu'au bout d'une minute elle perdit sa liberté et se trouva prisonnière. Ce qu'il y a de très-remarquable, c'est que, en même temps, d'autres ouvrières s'accumulaient autour de la reine régnante et gênaient tous ses mouvements. Nous vîmes l'instant où elle allait être enfermée comme l'étrangère. Evidemment les abeilles prévoyaient le combat que les reines allaient se livrer et elles étaient impatientes d'en voir l'issue, car elles ne les retenaient prisonnières que lorsqu'elles paraissaient vouloir s'écarter l'une de l'autre; et si l'une des deux, moins gênée dans ses mouvements, semblait vouloir se rapprocher de sa rivale, toutes les abeilles qui formaient les massifs s'écartaient pour leur laisser l'entière liberté de s'attaquer; puis elles revenaient serrer de nouveau les deux adversaires, si elles paraissaient disposées à fuir. Enfin l'attaque commença : les deux reines se prirent corps à corps; chacune d'elles saisit dans ses dents les antennes de son ennemie; elles n'avaient qu'à replier l'extrémité posté-
rieure de leur corps pour se percer réciproquement de leurs aiguillons, et alors toutes deux seraient mortes; mais au lieu de se frapper, elles se séparèrent, et s'enfuirent chacune de son côté. Il semble que la nature s'oppose à ce que ces duels entraînent la mort des deux combattants. »
Tout drame a sa péripétie; toute histoire a sa fin; voici celle de l'histoire des abeilles :
Vers le mois d'août, époque où la formation des essaims a complètement cessé; à jour fixe, et au même instant, les ouvrières d'une même habitation se précipitent en masses furieuses sur les mâles, les chassent de tous les rayons et en font un horrible massacre. Dans la rage qui les anime, elles les saisissent avec leurs mâchoires, les tirent en sens divers, et enfoncent à coups redoublés leur aiguillon dans l'abdomen de ces malheureux, qui étendent les ailes avec un tremblement convulsif et expirent sans défense.
Voilà bien des choses difficiles à croire tout, d'abord, madame, et pourtant ce sont autant de vérités irrécusables. Les mœurs des abeilles en offrent très- probablement de pi us extraordinaires encore, mais qui, jusqu'ici, n'ont pas assez de certitude pour que nous vous les donnions comme articles de foi. Et nous ne nous en plaignons pas, car il ne tiendra qu'à vous, belle savante, de compléter cette histoire par des observations nouvelles. Que pourrait avoir de caché pour vous la nature, qui vous a traitée en enfant gâté?
srsBWs&iBS! amusas
Enfin, madame, nous voici arrivés à cet ordre, doublement charmant pour nous, puisque c'est à lui que nous devons la joie de vous écrire. Sans les papillons, sans le désir de connaître l'histoire de ce peuple ailé que ses brillantes parures ont fait naître en vous, nous n'eussions pas eu le bonheur de contribuer aux plaisirs qui charment votre solitude.
Mais ici grand est notre embarras, à raison des limites que vous nous avez imposées, et plus que jamais nous allons être dans la nécessité de ne mentionner que les espèces les plus remarquables de chaque genre. Toutefois, jolie récluse, vous n'y perdrez rien; car si la collection de papillons la plus nombreuse est aussi la plus agréable à l'œil, la nomenclature complète des genres, sous-genres, espèces et variétés de cet ordre, ne saurait être qu'aride et fastidieuse.
Vous savez déjà, madame, que ces jolis insectes qui composent l'ordre des