LES FORÊTS VIERGES
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La nuit commençait à descendre sur les grandes forêts de la Guyane. Les chants des oiseaux s'éteignaient peu à peu dans le silence envahissant des ombres, interrompu çà et 1;\ par le rauque coassement des reptiles cachés dans les marécages, et par le sourd craquement d'un arbre séculaire tombant de vieillesse sur les jeunes pousses nées de sa sève, que sa poussière allait engraisser.
Quelques oiseaux, réveillés par ce bruit, s'envolaient avec des cris aigus; une bande de singes effarouchés s'enfuyait à travers les branches; une biche attardée s'arrêtait un moment, une patte levée et la tête tendue au vent, puis, d'un bond, disparaissait dans les broussailles; quelque jaguar rôdant dans les environs pour chercher une proie, faisait un saut en arrière à ce fracas inattendu, et roulait ses yeux de feu dans
l'ombre; puis tout rentrait dans le silence, en même temps que s'affaissait le dernier tourbillon de poussière soulevée par la chute de ce géant de la forêt. Ainsi s'effacent les gloires de ce monde!
Profilant des dernières lueurs du jour, un Indien descendait rapidement l'Oyapock sur une canot d'écorces, à travers les mille obstacles dont le cours de cette rivière est hérissé. Debout, à l'arrière du canot, le sauvage dirigeait, à l'aide d'une longue perche, sa frêle embarcation emportée avec la rapidité d'une flèche au milieu d'un labyrinthe de roches, et quelquefois arrêtée tout net par un arbre tombé en travers du courant.
Parfois un dôme épais de verdure faisait une nuit anticipée sur la tête du hardi voyageur. Des arbres gigantesques étendaient d'une rive à l'autre leurs branches chargées déplantes parasites et de longues mousses blanches qui flottaient dans les airs; d'autres, couverts de fleurs brillantes, se penchaient et s'unissaient au-dessus de la rivière, formant çà et là de gigantesques arcades et de longues voûtes de fleurs parfumées, sous lesquelles glissaient le canot et son conducteur silencieux, comme dans une légende fantastique.
Au confluent d'un petit ruisseau qui venait se jeter dans l'Oyapock, après avoir parcouru les mystérieuses profondeurs de la forêt, l'Indien toucha le bord, cacha soigneusement son canot dans les hautes herbes, et regardant avec précaution autour de lui, avisa un haut tilleul vers lequel il se dirigea à pas lents.
Arrivé au pied de l'arbre, il écouta un instant les bruits de la forêt, en dirigeant ses yeux perçants dans toutes les directions; puis, n'ayant apparemment rien entendu ni rien vu de suspect dans les environs, il se mit à gravir le tronc raboteux avec l'agililé d'un singe.
Il atteignit bientôt le sommet en se cachant dans les feuilles; alors son regard put embrasser une vaste étendue de bois. A perte de vue, les cimes inégales et serrées, agitées par le vent du soir, ressemblaient à une mer houleuse roulant des vagues couleur d'émeraude, et bornée de tous côtés par l'horizon d'un bleu foncé, frangé de nuages blancs.
Le sauvage promena un regard rapide sur ce magnifique panorama de ciel et de verdure. Bientôt il découvrit à quelques milliers de pas, vers le sud, une légère fumée qui montait dans les nues en décrivant de bizarres contours.
A la vue de cette fumée, qui lui annonçait un voisinage humain, les traits mobiles du jeune Indien, — car c'était un jeune guerrier âgé de vingt ans à peine, — prirent tout à coup une touchante expression de douceur et de tendresse, bientôt effacée par une animation étrange qui contracta son visage et fit lancer à ses yeux des éclairs de fureur.
Après avoir soigneusement observé la position de ce campement de chasseurs ou de guerriers, il descendit de l'arbre, et, s' assurant que son couteau et son tomahawk étaient solidement attachés à sa ceinture, il se dirigea de ce côté, en rampant comme une couleuvre, parmi les bambousiers qui couvraient d'un voile impénétrable le sol de la forêt.
Une demi-heure après, l'Indien, tapi dans une touffe de broussailles, se trouvait en face du campement qu'il cherchait.
Une trentaine de cabanes avaient été construites à la hâte avec des pieux piqués en terre et des branches garnies de leurs feuilles.
Les sauvages étaient assis autour d'un grand feu qu'entretenaient des enfants en y jetant de temps en temps quelques branches sèches. Sur le brasier ardent grillaient des tranches d'un agouty tué par les chasseurs pour le repas du soir. Les femmes, accroupies devant les cabanes, faisaient cuire des patates ou râpaient du manioc.
Tous gardaient le silence, car les sauvages ne parlent jamais sans nécessité absolue, et les enfants eux-mêmes, sachant que, dans ces expéditions lointaines, la moindre imprudence peut attirer un parti d'ennemis sur le camp, imitent la muette gravité de leurs pères.
Le jeune Indien, retenant son souffle, regardait, non pas ce spectacle trop familier à ses yeux pour exciter son attention, mais les figures de ces hommes et de ces femmes éclairées par la lueur rouge du brasier.
Les hommes avaient leurs peintures de guerre, et une plume de faucon se dressait fièrement sur la touffe de cheveux qu ils portent au sommet de leur tète rasée, pour braver leurs ennemis.
L'un d'eux, d'une taille athlétique et d'une figure plus féroce encore que les autres sous son horrible peinture, se promenait à pas lents devant le brasier, écartant du pied
les enfants qui se trouvaient sur son passage. De temps en temps il jetait de sombres regards sur une cabane à la porte de laquelle aucune femme n'apparaissait.
A la vue de cet homme, les narines du jeune Peau-Rouge se gonflèrent comme celles d'un tigre qui voit une proie; sa main se porta instinctivement sur son couteau; mais une réflexion l'arrêta; il détourna les yeux avec effort et examina les femmes.
Cet examen ne le satisfit pas, sans doute, car ses traits exprimèrent un vif désappointement; mais bientôt son attention se reporta sur le guerrier qui venait de faire un signe à une femme qui se leva et s'approcha de lui avec une soumission craintive.
Le farouche Indien étendit la main vers la cabane, dont ses regards ne se détachaient pas, et dit deux mots à voix basse. La femme qu'il avait appelée entra dans la cabane et en ressortit bientôt accompagnée d'une autre femme, grande, maigre et déjà vieille, dont les traits avaient une expression grave et austère. Une jeune fille la suivait; mais, sur un signe de la matrone, elle s'arrêta sur le seuil et rentra à pas lents.
À la vue de cette jeune fille, le jeune homme, toujours caché dans les broussailles, fit un mouvement involontaire. Ses yeux, empreints d'une ineffable tendresse, ne la quittèrent que lorsqu'elle eut disparu.
La vieille femme s'avança vers le guerrier devant lequel ses regards ne se baissaient pas. Celui-ci sortit du camp,
en lui faisant signe de le suivre. Tous deux passèrent à côté du jeune homme qui les suivit en rampant.
— Que me veut le Chat - Sauvage? demanda la vieille femme au guerrier, quand celui-ci se fut arrêté dans une petite clairière à cent pas du camp.
— Le Chat-Sauvage a des choses graves à dire à la magicienne des Oyampis, répondit l'Indien, et il l'amène ici pour que ses paroles ne tombent pas dans des oreilles étrangères.
— C'est bien, dit la matrone, j'écoute.
— Le Chat- Sauvage est un grand chef, dit le guerrier avec emphase, en regardant fixement son interlocutrice; son œil perce la profondeur des bois; son oreille est plus fine que celle de la biche tremblante; sa flèche va trouver l'aigle dans les nues, et son tomahawk s'abat toujours sur la tête qu'il a choisie. Où sont les ennemis du Chat-Sauvage? leurs chevelures pendent dans son wig-wam, et il a mangé leur chair.
— Le Chat-Sauvage est un grand chef, répéta froidement la magicienne des Oyampis, sans se laisser intimider par cet exorde un peu prétentieux.
— Je sais que la Grande -Phalène est puissante, reprit le chef, voyant que l'énuméralion de ses vertus guerrières ne produisait pas l'effet qu'il en avait attendu. Elle a des mots magiques qui guérissent les blessures et endorment les douleurs; elle raconte à mes jeunes gens qu'elle commande aux esprits des bois qui volent de fleurs en fleurs, portés par des ailes brillantes, et mes jeunes gens croient à ses paroles...
— Mais le Chat-Sauvage n'y croit pas, dit la femme.
— Le Chat-Sauvage est un grand chef, répondit finement le rusé sauvage; puis il poursuivit d'un ton grave, qui ne dissimulait pas entièrement une légère teinte d'ironie:
— Quand la Grande-Phalène devint prisonnière des Marawanes, elle ne prit pas des ailes de papillon pour rejoindre sa tribu; elle attendit que le Chat-Sauvage vint la délivrer avec ses guerriers, et le Chat-Sauvage est venu.
— Et il a délivré les prisonnières pendant l'absence des guerriers marawanes qui chassaient les jaguars dans la forêt, dit la magicienne, répondant par ce sarcasme à l'ironie du chef.
Le Chat-Sauvage se mordit les lèvres avec rage.
— Les Marawanes chassent les jaguars, mais les Oyampis chassent les Marawanes, dit-il d'un air sombre. J'ai dans mon carbet un tapis de chevelures marawanes, et mes chiens couchent dessus.
A cette fanfaronnade du chef oyampi, un bruit se fit entendre dans le fourré, comme si une bête fauve se fût élancée de sa retraite; le Chat-Sauvage tourna ses yeux étincelants vers l'endroit d'où le bruit était venu ; mais il n'aperçut rien que les broussailles encore agitées.
— Que la Grande -Phalène écoute les paroles du chef, reprit-il à voix basse, et qu'elle prouve qu'elle n'a pas rapporté de sa captivité un cœur marawane, comme le croient les sages de la tribu. Mon ajoupa est vide et attend une femme; la Grande-Phalène a une fille dont la vue réjouit le cœur des
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guerriers; que Fleur-de-Vanitte épouse le Chat-Sauvage, et toutes les tribus des Oyampis s'inclineront devant le pouvoir du chef redouté et de la puissante prophétesse.
La vieille femme fit un mouvement d'énergique indignation , s'approcha du guerrier, et lui posant un doigt sur le front :
— Chef, dit-elle, la veuve de Cœur-Dur, la mère de Fleurde-Vanille, déchirera sa fille de ses propres mains, avant de la voir entrer dans ta cabane. Tu oublies que le sang de son père fume entre vous deux. Assassin de Cœur-Dur, si la tribu t'a pardonné, moi je me souviens. D'ailleurs, reprit-elle d'une voix inspirée, ne songe pas aux fiançailles; car tu ne reverras pas ton carbet; le couteau vengeur est près d'ici.
Emu de cette sinistre prédiction, malgré son féroce courage, le Chat-Sauvage ne put retenir un mouvement d'effroi aussitôt comprimé.
— C'est bien, dit-il, le chef réfléchira, et il agira selon sa volonté.
Et il retourna rejoindre ses guerriers qui commençaient le repas du soir.
— Au moment où la veuve de Cœur- Dur allait le suivre, le jeune Indien sortit des broussailles où son indignation avait failli le trahir, et se dressa tout à coup devant elle.
La matrone recula, mais sans pousser un cri.
— L'Aigle des Marawanes! dit-elle à voix basse, en jetant des regards inquiets vers le camp. Que vient faire le jeune chef au milieu de ses ennemis?
■— La Vanille des bois laisse son parfum partout où elle passe, répondit doucement le jeune homme;' l'Aigle des Marawanes a suivi sa trace dans la foret, et il vient la reprendre pour l'emmener dans son ajoupa.
— Le jeune Aigle sait-il combien de guerriers entourent le Chat-Sauvage? demanda la magicienne.
— Le Marawane sait compter ses ennemis, répondit l'Indien en souriant.
— Combien le chef a-t-il de jeunes gens cachés dans la forêt? demanda encore la Grande-Phalène.
— L'Aigle est seul; mais c'est l'Aigle, dit fièrement le Marawane. Il étranglera le Chat-Sauvage qui a tué le mari de la Phalène, et il emmènera sa fiancée.
La magicienne secoua la tête.
— Ma mère aidera son fils, reprit le jeune sauvage en lui pressant la main avec tendresse; son cœur s'est retiré des Oyampis qui ont tué Cœur-Dur: il est resté chez les Marawanes dont les vieillards l'appellent ma sœur et les jeunes gens ma mère. Fleur-de-Vanille n'entrera pas dans la couche du Chat-Sauvage. La sage prophétesse n'a-t-elle pas dit que le couteau vengeur n'était pas loin? Le couteau vengeur est à la ceinture de l'Aigle.
La Grande-Phalène contempla, avec une bienveillance
presque maternelle, la figure franche et hardie, les formes
à la fois robustes et élégantes du jeune Indien, et ce regard
d'Aigle auquel il devait son nom , et qui faisait pâlir les
guerriers dans la bataille, quand le jeune chef, poussant * " 15
58 LES I'APLLLONS.
son cri de guerre, s'élançait au premier rang, en brandissant son tomahawk.
— J'ai connu mon fils, il y a bien longtemps, dit-elle d'une voix mélancolique, quand il voltigeait avec ma fille sur les bords de l'Amazone, tous deux folâtrant parmi les fleurs qui tendaient devant eux leurs coupes de suc parfumé. Puis la mort les sépara, et le Grand-Esprit envoya leur àme animer deux corps de Peau -Rouge; l'une dans la tribu des Oyampis de la grande peuplade des Caraïbes, l'autre dans un carbet des Marawanes. Mais ce que le Grand-Esprit a uni ne saurait être séparé. Le tonnerre des Visages-Pàles a chassé les Caraïbes de leurs villages, et la tribu des Oyampis est venue dans l'Oyapock ramener Fleur-de-Vanille au jeune Aigle. J'ai vu briller leurs ailes amoureuses et je les ai reconnues, quand le jeune homme intrépide et la vierge pure ont échangé naguère le baiser d'adieu près des ajoupas marawanes; c'est pourquoi le jeune Aigle et la Vanille des bois seront unis. Mais mon fils a parlé de tuer cet enfant des ténèbres qui s'appelle aujourd'hui le Chat-Sauvage. Le jeune chef des Marawanes n'a-t-il donc pas fait un serment aux vieillards de trois nations dans la chasse aux jaguars?
Le jeune homme regarda la mère de sa fiancée avec un étonnement qui ressemblait à de l'effroi. La prophétesse sourit.
— Mon fils oublie qu'il parle à la Grande-Phalène, dit-elle; les papillons des bois ont un vol rapide, et ils viennent chaque jour raconter à leur souveraine tout ce qui se passe dans la
forêt. Les papillons ont vu trente vieillards renommés par leur sagesse, dix Oyampis, dix Marawanes et dix Pirious fumer le calumet et enterrer la hache de guerre; ils ont vu les jeunes guerriers se serrer la main, et jurer de s'unir pour combattre les Visages-Pâles qui s'établissent sur les bords du grand lac Salé, et ils sont venus dire ces choses aux oreilles de la Phalène des Oyampis. Les papillons ont-ils menti? Que le jeune chef réponde !
En ce moment le cri rauque d'un oiseau de proie se fit entendre à quelque distance, paraissant venir" des nues.
L'Indien tressaillit et tourna vivement la tête.
La prophétesse, entendant ce cri, fit un mouvement de surprise, et regardant fixement le jeune homme, lui dit d'un ton de doux reproche :
— Mon fils m'avait dit qu'il était seul. Pourquoi a-t-il trompé sa mère?
— L'Aigle des Marawanes ne ment pas, répondit le chef : je suis venu seul sur mon canot. Si un ami m'a suivi, c'est à mon insu.
Un autre cri plus rapproché retentit dans le silence de la nuit.
— C'est bien, dit la prophétesse; que mon fils aille rejoindre son ami, mais qu'ils veillent! le Chat-Sauvage a l'oreille ouverte, et il sait que les aigles dorment la nuit. — Que mon fils parte, répéta-t-elle avec autorité, en voyant que le jeune homme allait répondre, et que pas un couteau ne brille, (jue pas une chevelure ne soit enlevée, ou Fleur-de-Vanille est perdue pour le jeune Aigle.
Ayant dit ces mots, la prophétesse quitta le Marawane et rentra dans le camp des Oyampis mis en rumeur par ces cris d'oiseau de proie qui leur semblaient justement suspects à une pareille heure.
Le Chat-Sauvage achevait de donner ses ordres, et dix jeunes gens se glissaient dans les broussailles, au moment où la mère de Fleur-de-Vanille passa devant le feu pour aller rejoindre sa fille.
— On dit que la Grande -Phalène aime les oiseaux de proie, lui dit le Chat-Sauvage avec un sourire sinistre; mes jeunes guerriers vont en prendre un dans la forêt; ils le lui apporteront.
La prophétesse ne répondit pas, et entra dans sa cabane.
Fleur-de-Vanille avait aussi entendu le cri de l'Aigle. Elle s'était brusquement levée de la couche de feuilles sèches sur laquelle elle se tenait assise, et palpitante, une main sur son cœur et la tête penchée, elle écoutait.
La Grande-Phalène la surprit dans cette attitude.
— Ma fille écoute les oiseaux chanter? dit-elle en souriant. La jeune fille répondit par un éclat de rire joyeux au
sourire de sa mère; elle passa un de ses bras ronds et fins autour du cou de la prophétesse, et lui dit de sa voix douce et gaie qui ressemblait au chant de l'oiseau moqueur :
— L'Aigle Marawane est le roi de la forêt. Il est là-bas et il est ici; il regarde le soleil en face, et il parle à sa fiancée à la clarté des étoiles. Fleur-de-Vanille a écouté, et elle a entendu le battement de son aile.
L'AMOUR DANS LES FORÊTS VIERGES. Gl
— Le Chat-Sauvage a écoute" aussi, et a entendu, dit la Phalène; il veut prendre l'Aigle et lui arracher les plumes, pour que le bruit de ses ailes n'empêche plus les jeunes filles oyampis de dormir.
— Le Chat-Sauvage rampe dans les buissons, dit la jeune fille avec un souverain accent de mépris, mais l' Aigle plane dans les nues; le noble oiseau s'abattra sur la méchante bête et la tuera.
Comme elle achevait ces mots, un grand bruit se fit entendre. Les jeunes gens rentraient dans le camp en poussant des cris de triomphe; ils ramenaient un prisonnier que tous les Oyampis, hommes et femmes, s'empressaient d'aller examiner.
La prophétesse et Fleur-de-Vanille se précipitèrent hors de leur cabane ; mais elles poussèrent un cri de joie en reconnaissant que le prisonnier n'était pas l'Aigle des Marawanes, mais un jeune homme de sa tribu, nommé le Coureur-des- Bois, frère de lait et ami du jeune chef.
On amena le prisonnier devant le Chat-Sauvage, qui attendait, assis sur un tronc d'arbre, avec la gravité calme d'un chef. En entendant les cris de triomphe de ses guerriers, et ces mots : Un prisonnier! un prisonnier! répétés par la foule qui se pressait autour d'eux, un éclair de joie féroce avait brillé dans les yeux de l'Oyampi; mais, quand il aperçut le captif, sa joie fit place au désappointement. 11 ne put réprimer un mouvement de colère.
— Mes jeunes gens sont allés chasser l'aigle, et ils ont pris une linotte! dit-il avec mépris.
L'orgueil du prisonnier se révolta de cet injurieux dédain.
— Les linottes marawanes crèvent les yeux des chats oyampis, s'écria-t-il. Que le Caraïbe mangeur d'hommes soit donc fier d'en dévorer une, et qu'il aiguise ses dents; car ma peau est dure.
— C'est bien, dit froidement le Chat; la linotte ne chantera plus.
Il fit un signe, et l'on emmena le Coureur-des-Bois dans une hutte, dont deux guerriers gardèrent la porte.
Vers le milieu de la nuit, la prophétesse se leva sans bruit et voulut sortir de sa cabane; mais un homme, couché en travers du seuil, se dressa tout à coup devant elle, et lui fit signe de rentrer.
Le Chat-Sauvage se promenait lentement à la lueur des étoiles, surveillant lui-même les sentinelles qu'il avait postées autour du camp.
— Que ma mère me pardonne, dit-il, en Rapprochant de la Phalène indignée, les Oyampis tiennent à leur prophétesse et à leur Vanille parfumée; ils ont peur qu'elles ne s'égarent avec les coureurs des bois, et que les aigles rôdeurs ne les emportent.
La Phalène regarda fixement le Chat-Sauvage, fit un geste méprisant, et rentra dans sa cabane.
Le lendemain, au point du jour, les guerriers s'assemblèrent en conseil pour délibérer sur le sort du Coureur-des-Bois.
Comme cette expédition était composée des hommes les plus féroces de la tribu, choisis par le Chat -Sauvage parmi ses
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plus fanatiques partisans, le résultat du conseil n'était pas douteux; le prisonnier devait mourir.
Déjà les jeunes guerriers plantaient le poteau auquel leur ennemi allait être attaché pour les tortures, et amoncelaient le bois sec qui devait consumer l'ami de l'Aigle des Marawanes, car le Chat-Sauvage, pressé de lever le camp et de regagner les villages oyampis, avait annoncé qu'on ne mangerait pas le prisonnier, selon l'horrible coutume des Caraïbes.
Le Coureur-des-Bois était si maigre, que le désappointement de ses vainqueurs n'avait pas été trop pénible.
Dans le conseil, un seul Indien penchait pour retarder le supplice, non par clémence, mais par gourmandise. C'était un vieux Caraïbe farouche qui tenait opiniàtrément aux usages de la tribu, et était friand de chair humaine.
— A quoi bon brûler le Coureur-des-Bois, dit-il, et faire dévorer par les flammes un régal aussi précieux? Emmenons le prisonnier dans nos carbets. Le gibier ne manque pas, les patates sont abondantes; les femmes oyampis engraisseront le captif, et, quand il sera gras, les guerriers le mangeront. Rien n'est bon comme un Marawane cuit sous la cendre. J'ai dit.
Un murmure approbateur suivit cette harangue. La perspective d'un Marawane engraissé à point et cuit sous la cendre, flattait évidemment l'imagination des guerriers.
Le Chat-Sauvage se hâta de combattre cette opinion gastronomique qui compromettait sa vengeance; car il connaissait l'amitié du jeune Aigle pour le Coureur-des-Bois, et frapper celui-ci, c'était déjà frapper son rival.
GZi LES PAPILLONS.
— Le Vieux-Palmier a parlé en ignorant, dit-il; il n'a jamais engraissé de Marawane. Le Marawane captif ne mange pas et meurt. Pourquoi l'emmener? pour qu'il s'échappe et aille dire dans ses villages que les Oyampis ne savent pas tuer un ennemi? Un Marawane maigre est bon à brûler. J'ai dit.
L'opinion du chef enleva tous les suffrages, et le conseil allait prononcer la mort du Coureur-des-Bois, lorsque la prophétesse parut.
Un murmure de satisfaction accueillit la magicienne dont le pouvoir redouté et la sagesse reconnue étaient fort respectés des sauvages Oyampis.
— J'ai appris que mes frères délibéraient, dit-elle, et je suis venue.
— La délibération est finie, dit le Chat-Sauvage; un Marawane va être brûlé. Ma mère est Oyampi, elle assistera à ce spectacle, et son cœur sera joyeux.
— La Grande-Phalène n'est pas Oyampi, dit gravement la prophétesse.
Un signe général d'étonnement suivit cette déclaration inattendue.
— La Grande-Phalène n'est pas Oyampi, répéta-t-elle. Une femme oyampi n'est pas prisonnière dans le camp de son peuple. La Grande-Phalène n'est pas même une peau rouge, quoiqu'elle en ait le visage et le cœur, car les guerriers n'insultent pas leurs femmes. La Grande-Phalène est une face pâle et le Chat-Sauvage veut manger sa chair.
Ces paroles soulevèrent une exclamation d'horreur. Le Chat- Sauvage fronça les sourcils; le Vieux -Palmier se leva :
— Ma sœur est peau rouge, dit-il en étendant la main avec solennité; elle est née sur les bords du lac Salé, dans la grande île des Caraïbes. Ma sœur est Oyampi, et Cœur-Dur fut son époux.
Les sauvages firent un signe d'approbation.
— Le Chat-Sauvage a tué l'époux, dit amèrement la prophétesse; pourquoi ne voudrait-il pas manger la femme?
— Le Chat-Sauvage a tué Cœur-Dur, affirma encore, le Vieux-Palmier, assez content peut-être de se venger de son échec oratoire.
Le Chat-Sauvage tremblait de colère. Cette diversion pouvait sauver le Coureur-des-Bois; il devinait que la prophétesse n'avait pas eu d'autre intention en soulevant celte querelle, que d'entraîner dans cette nouvelle discussion l'esprit mobile des Indiens et de leur faire oublier le captif.
Il se hâta de prendre la parole.
— Un nuage s'est élevé entre ma mère et moi, dit-il d'une voix conciliante; mes frères m'aideront à le dissiper. La prophétesse des Oyampis n'est pas prisonnière dans le camp de son peuple, quoique j'aie placé un guerrier à sa porte pour protéger ses méditations. Si j'ai mal fait, ma mère me pardonnera. Mais nos jeunes gens regardent le bûcher et désirent voir comment un Marawane sait mourir.
Et sans attendre la réponse du conseil, le chef fit un signe.
Aussitôt deux guerriers amenèrent le Coureur-des-Bois * 17
qui s'avança fièrement en entonnant son chant de mort.
Mais, au moment où l'on attachait le prisonnier an poteau, et où le Chat-Sauvage regardait la prophétesse avec un sourire de triomphe, les sauvages poussèrent un cri et coururent aux armes, tandis que les femmes effrayées se serraient autour de la Grande-Phalène, en regardant avec terreur un jeune indien qui s'avançait seul dans le camp, son tomahawk à sa ceinture, son arc détendu à la main, impassible au milieu de l'effroi et de la colère qu'excitait sa présence.
C'était l'Aigle des Marawanes.
Il s'avança lentement vers le bûcher, écarta du pied les branches sèches qui fumaient déjà, coupa avec son couteau les liens qui attachaient son ami au poteau fatal, et se tournant vers les guerriers qui le regardaient avec stupeur, il dit de sa voix jeune et grave :
— Mon ami s'est égaré dans la forêt et il est entré chez les Oyampis. Je viens chercher mon ami.
Un cri d'admiration sortit de toutes les poitrines oyampis à la vue de cet acte d'audace : le jeune chef était seul. Plusieurs guerriers s'élancèrent pour lui fermer la retraite, car c'était une grande gloire pour la tribu que de prendre vivant un tel ennemi. Mais à la vue de son rival aimé, le Chat-Sauvage ne put contenir sa fureur. Il saisit son tomahawk et le lança sur le jeune Aigle qui se baissa pour éviter le coup.
Au même instant Fleur-de-Vanille accourait; elle avait entendu la voix du Marawane et elle venait mourir avec lui.
L'arme meurtrière passant au-dessus de la tète du jeune
Aigle, atteignit la vierge qui tomba en poussant un cri.
À ce cri plaintif un cri farouche répondit. Il était poussé par la Grande-Phalène qui, voyant tomber sa fille, se jeta comme une tigresse sur le Chat-Sauvage, arracha de la ceinture du chef oyampi le couteau qui y était placé et le lui planta jusqu'au manche dans la poitrine.
Ce mouvement avait été si rapide que le Chat- Sauvage tomba mort avant qu'un bras se fut levé pour arrêter la prophétesse.
— Je t'avais bien dit, s'écria-t-elle en poussant du pied le corps du sauvage, que le couteau vengeur était près de toi
— Le Chat-Sauvage a tué Cœur-Dur, il vient de tuer la Vanille-des-Bois; sang pour sang! La prophétesse est dans son droit, dit sentencieusement le Vieux-Palmier.
La Phalène roulait autour d'elle des yeux égarés; apercevant le corps ensanglanté de sa fille dont le jeune Aigle soulevait la tête, en pleurant sur son front pâli; elle s'élança d'un bond sur elle, la prit dans ses bras et la tint debout pressée sur sa poitrine.
A ce moment l'attention des Indiens fut détournée de ce spectacle par un nouvel événement. Dix vieillards entraient dans le camp en se tenant par la main : trois Pirious, trois Marawanes et quatre Oyampis. Parmi ces derniers, était la Langue-Droite, chef suprême des Caraïbes de la Guyane.
A la vue du Chat-Sauvage étendu mort et rougissant l'herbe de son sang, les vieillards s'arrêtèrent.
— L'Aigle des Marawanes a oublié son serment; le sang des
peaux rouges a encore coulé ! dit la Langue-Droite en regardant fixement le jeune chef.
— L'Aigle des Marawanes n'a pas frappé, dit le jeune chef; que la Langue-Droite regarde, mon couteau n'a pas quitté ma ceinture.
Le Vieux-Palmier s'approcha, tandis que les Oyampis considéraient avec étonnement les vieillards des nations ennemies qui se tenaient toujours par la main. Le Vieux-Palmier expliqua en quelques mots les événements à la Langue-Droite.
— C'est bien, dit le chef suprême en jetant un regard de pitié sur Fleur-de-Vanille que la Grande-Phalène essayait de ranimer sous ses caresses. Sang pour sang! ma sœur était dans son droit.
Puis, se tournant vers les Indiens :
— Enfants de la tribu des Oyampis, dit-il, les vieillards des trois nations réunis en grand conseil, ont décidé que les querelles des peaux rouges étaient finies. La hache de guerre est pour jamais enterrée entre les Pirious, les Oyampis et les Marawanes. La guerre d'extermination est déclarée contre les visages pâles, et les peaux rouges s'uniront pour combattre l'ennemi commun.
Un murmure de contentement accueillit cette déclaration; seul le Vieux-Palmier grommela avec une profonde expression de regret :
— Les Oyampis ne mangeront plus de Marawane. Le Marawane est bon cuit sous la cendre!
Cependant la prophétesse venait de pousser un cri de joie;
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elle s'était aperçue que Fleur -de- Vanille respirait encore.
Le jeune Aigle s'élança vers sa fiancée, la souleva dans ses bras comme une plume légère, et l'emporta dans une cabane. La Grande-Phalène examina la blessure et déclara que la vierge ne mourrait pas.
Malgré leur férocité, les sauvages Oyampis furent émus de cette bonne nouvelle; les trois vieillards Pirious et les trois vieillards Marawanes témoignèrent aussi une certaine satisfaction ; le Vieux-Palmier lui-même dit :
— C'est bien.
La Langue- Droite alla visiter la blessée déjà souriante sur son lit de feuilles sèches, devant lequel le jeune Aigle se tenait agenouillé.
— Les Oyampis avaient une fleur parfumée, dit-il en regardant le jeune couple avec une affectueuse bienveillance; l'Aigle Marawane va l'emporter dans son aire. Qui consolera les Oyampis quand ils chercheront leur Vanille-des-Bois et qu'ils ne la trouveront plus.
— Mes amis Oyampis viendront dans le carbet de l'Aigle, dit le jeune chef en saluant le vieillard, et l'Aigle la leur montrera.
— Mon fils a bien parlé,. dit la Langue-Droite en serrant la main du jeune homme.
Un mois après ces événements, Fleur-de-Vanille, faible et languissante encore, mais complètement sauvée, recevait les adieux de son fiancé qui ne devait l'épouser qu'au retour de la guerre déclarée aux établissements français.
Le jeune chef agenouillé aux pieds de la Vanille-des-Bois assise sur un banc de mousse, au pied d'un palmier que le vent courbait sur leur tête, pressait contre son cœur la main de sa bien-aimée.
Cachée a quelques pas dans les feuilles, la Grande-Phalène contemplait avec joie ce doux spectacle et murmurait tout bas :
— H y a longtemps, longtemps, mon fils et ma fille folâtraient dans les airs parmi les fleurs parfumées. J'ai vu briller leurs ailes amoureuses et je les ai reconnues.
Fleur-de-Vanille donna au jeune Aigle l'arc de Cœur-Dur soigneusement conservé par la veuve du vaillant Oyampi.
— Que mon fiancé parte, dit-elle; s'il revient, Fleur-de- Vanille sera heureuse; s'il est prisonnier, Fleur-de-Vanille ira le rejoindre; s'il meurt, Fleur-de-Vanille mourra.
Le chef Marawane se couvrit de gloire dans la guerre où, malgré son courage, les sauvages furent vaincus par le tonnerre des visages pâles. Quand la paix fut faite avec les Français, le jeune Aigle revint, et Fleur-de-Vanille fut heureuse.
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— Chère princesse, dit la marquise, votre jeune Aigle me semble un assez gentil garçon et Fleur-de-Vanille une jeune personne fort intéressante, mais je vous jure que, malgré les qualités de vos héros, toutes leurs peaux rouges ne me tenteraient guère. D'abord, à en juger par ces portraits que vous avez là, ils doivent être affreux sous leurs peintures de guerre.
— Il est vrai qu'ils ne sont pas beaux, répondit Ginebra; niais qu'est-ce que la beauté, chère marquise, une chose de pure convention. Chaque race, je dirai presque chaque contrée a son idéal qui généralement est une affreuse monstruosité aux yeux des autres peuples. Par exemple, croyez-vous que notre coutume de nous pendre des diamants aux oreilles ne semble pas très-ridicule et même très- difforme aux dames d'Afrique et d'Asie, qui ont l'habitude de se planter des anneaux d'or dans le cartilage du nez?
— Sans compter, ajouta Cazotte, que nos perruques poudrées de blanc, votre rouge et vos mouches, ma chère dame, doivent paraître singulièrement grotesques à ces enfants de la nature qui se teignent derocou, mâchent du bétel, ou graissent leurs cheveux avec de l'huile de baleine.
— N'importe, dit la marquise, si jamais je rattrapais mes
dix-huit ans depuis si longtemps envolés, hélas! je n'irais pas faire l'amour dans les forêts vierges.
— Tiens, s'écria Cazotle, dont les regards parcouraient les peintures du salon, voici deux danseurs espagnols dont les traits ne me sont pas inconnus; n'étaient ces ailes qui doivent ajouter singulièrement à la légèreté de leurs jambes, je jurerais que j'ai sous les yeux le marquis et la marquise de Bressuire, avec qui j'ai diné dernièrement chez un fermier général.
— Et vous ne vous tromperiez pas, dit la princesse. Allons, marquise, c'est à vous de nous raconter l'histoire des amours et du mariage de ce couple charmant; car c'est d'après votre récit que j'ai consigné leurs portraits dans cette galerie historique.
— Écoutez donc, dit la marquise.
VERTU MÉDICALE T~r^ r-» rR çmj ^jLé rB* ç±j
Zijgli e Bhudawantt.
D'un bond, ou plutôt d'un cap d'aile, die se trouva trensportée sur la phte-bande où les prem ères fleurs du pnctcmps s'tnLrcuvreitnt s:us son kI:on.