VERTU MÉDICALE
La destinée est bizarre, fort heureusement pour nous; si elle calculait ses coups aussi régulièrement qu'un marchand de draps d'Elbœuf, la vie serait par trop monotone, et l'on n'aurait jamais rien d'imprévu à apprendre ni à conter.
Qui avait amené, par exemple, ces deux jeunes gens pittoresquement vêtus à l'espagnole, à danser ainsi sans témoins, à l'heure où pâlit la dernière lueur d'un crépuscule du mois de juin?
En pleine Castille, la chose eût semblé naturelle, mais la scène se passait en France, à Versailles, à la cour si attiédie, si compassée, si cérémonieuse, si contagieuse de bâillement et d'ennui des dernières années du règne de Louis XIV.
L'influence de madame des Ursins était en ce temps-là dans toute sa force à la cour de Philippe V. Elle avait entouré de créatures à elle, d'une camarilla qui lui était dévouée, le faible Bourbon qui régnait sur l'Espagne. Toutes les ambitions se
lit LES PAPILLONS.
tournaient vers elle, car toutes les fortunes se faisaient avec son approbation , toutes les faveurs royales passaient par ses mains.
Au nombre de ses protégés se trouvait un don Pedro de Fresal y Santa-Cruz, que l'on avait fait revenir de Manille, dont on lui enlevait la capitainerie-générale, pour cause de rapines et de malversations. Ce don Pedro, de retour à Madrid, avait trouvé dans le premier ministre, Grimaldo, un contrôleur sévère et très-porté à faire rendre gorge à son proconsul concussionnaire.
Dans cette extrémité, et pour conserver ses trésors mal acquis, l'ex-capitaine-général eut recours à madame des Ursins. 11 lui offrit, pour lui être plus agréable, sa fille Semilla à faire élever en France.
La princesse se montra en effet très-sensible à un pareil hommage : elle aimait fort à envoyer les rejetons des familles riches et nobles se façonner à Versailles, persuadée que cette éducation les ramènerait en Espagne dévoués à l'influence française. Semilla de Santa-Cruz me fut donc envoyée avec l'autorisation de la modeler à ma fantaisie, comme on vous envoya quelque temps après, chère Ginebra, votre volage cousin don Juan.
Moyennant ce sacrifice paternel , don Pedro vit annuler l'influence du ministre, et put jouir en paix de ses millions.
Ce qu'était la jeune créole, fraîchement arrivée des grands archipels de la mer des Indes, je ne puis le mieux dire qu'en
cilant un fragment de la lettre d'envoi. Voici le portrait de Semilla d'après madame des Ursins.
« Je neveux pas vous prendre chat en poche, chère mar- « quise, je vous apprendrai tout d'abord ce que vaut, en « sortant de mes mains, notre jolie protégée. Elle ne res- « semble en rien à nos créoles d'Amérique; l'indolence n'est « pas son fait : vive au contraire, rieuse, remuante, causeuse, « aimant la danse à l'excès. Il n'y aura qu'à élaguer dans ce « petit naturel en combustion.
« Sa sensibilité passe l'imagination : elle a failli mourir en « quittant Manille; elle a failli mourir en quittant son père. Il « faudra, n'est-il pas vrai, jeter quelques flocons de neige « sur cette végétation trop drue.
« Du reste pleine de fantaisies et de volontés, qui ne seront « pas toujours, je le crains, au goût de la société; un peu trop « majestueuse, où elle va se trouver transplantée tout à coup. <« Elle ne marche pas, m'a dit don Pedro, elle bondit; elle ne « se promène pas, elle s'envole; elle ne désire pas, elle réalise « à l'instant ses caprices.
« Ce n'est pas une jeune fille, c'est un bengali; c'est quel- « que chose de plus capricieux, de plus inconstant encore, « c'est un papillon. Il faudra rogner d'un bon doigt ses ailes, « si elle ne consent pas d'elle-même à les replier. »
Or, ce bengali si joyeux, ce papillon si éveillé abattit son vol fantasque un jour de septembre, dans les jardins solennels
de la solennelle cité de Versailles. L'installer chez moi fut l'affaire d'un coup de filet.
J'habitais alors, dans l'une des ailes du grand palais, un de ces petits appartements si étroits et si enviés malgré leur étroilesse, une de ces bonbonnières auxquelles donnaient droit la faveur royale et des titres de noblesse authentiques remontant à la dernière année du XIVe siècle. Comme tant d'autres, je laissais un bel hôtel bien vaste, bien aéré, splendidement campé entre cour et jardin, pour un réduit où j'avais à peine assez d'air pour respirer.
C'était, à vrai dire, une loge d'acteur où l'on prend le costume et le rouge avant d'entrer en scène. Seulement comme la pièce royale durait tout le jour, il fallait se caser là à demeure fixe, de peur de manquer ses entrées.
Semilla de Santa-Cruz dut à son arrivée partager avec moi cette espèce de niche à courtisans; ce fut la première de ses déceptions. Quelques jours après, je la présentai à la cour; le roi la remarqua à peine, et madame de Maintenon, croyant favoriser la protégée de madame des Ursins, parla d'envoyer la jeune créole perfectionner son éducation à Saint-Cyr.
Cette double réception ne fut pas du goût de Semilla; elle prit le vieux couple en aversion.
Elle assista aux promenades officielles dans les jardins tracés par Lenôtre; les arbres lui semblèrent aussi guindés que les courtisans. Elle prétendit que tout était, à Versailles, taillé, faux et en dehors de la nature; tout lui paraissait affublé de perruques et de vertugadins.
Or, en présence de tous ces graves objets, hommes corrects ou végétaux façonnés, la pauvre fillette n'osait prendre son vol et courir à son gré sur les gazons verts.
Elle ne pouvait non plus hasarder sa parole habituée à toutes les boutades de la fantaisie au milieu des conversations à formules convenues auxquelles elle assistait bien contre son gré.
Au spectacle, l'immobilité des acteurs et la longueur des tirades en vers qu'ils échangeaient entre eux la désespéraient.
Au bout de quelques semaines, elle avait goûté à toutes les félicités que répandait autour de lui le grand roi; elle avait pris en dégoût ces joies fabuleuses, ces fêtes dorées, dont la réputation est encore si bien établie en ce moment.
Le contraste de tout cela avec ses propres désirs et ses élans naturels était trop violent, elle en fut accablée. La transition d'une existence volontaire, et fantasque à une vie où le plaisir et l'agitation avaient leur mesure définie et leur étiquette préparée, avait été trop brusque.
De déception en déception la pauvrette tomba dans une mélancolie sombre; elle devint muette même avec moi et refusa désormais de paraître à la cour.
Je regardai cela comme un caprice et n'y fis d'abord pas grande attention; mais sa volonté d'isolement et de mutisme persista. Je commençai enfin à m'en inquiéter, en voyant sa santé pàtir de cette obstination d'ennui. De jour en jour la pauvre Semilla pâlissait et maigrissait; le sourire, même celui de la tristesse, ne paraissait plus sur ses lèvres.
À tous les efforts que je faisais pour l'égayer, à toutes les questions bienveillantes que je lui adressais sur son état, elle répondait uniformément.
— Ah ! Madame, je m'ennuie, je m'ennuie tant que j'en mourrai.
Je fis venir Dodart le médecin de sa majesté.
— Ce n'est rien, Madame la marquise, me dit-il avec aplomb, un peu de distraction et la vivacité de mademoiselle aura reparu.
De la distraction, c'était bientôt dit, mais laquelle? Semilla ne voulait pas se distraire. Si je la forçais à assister à quelque fête, elle en revenait plus triste et plus découragée. C'était peut-être de l'isolement et de l'air libre qu'il lui fallait. Je pris sur moi delà transporter dans mon hôtel; je fis rafraîchir pour elle et égayer un petit pavillon qui donnait sur le jardin.
Cela me réussit un moment, les derniers soleils d'octobre semblaient la ranimer; le bonheur seul de ne plus être au centre des plaisirs convenus de Versailles la charmait infiniment. Cependant les feuilles disparurent des arbres, l'hiver vint avec ses brumes et ses frimas; or, les chauds rayons, la lumière et la verdure étaient un besoin vital pour Semilla. Le froid et les brouillards la replongèrent plus obstinément encore dans son ennui.
Désespérée, je fis venir l'illustre médecin hollandais Helvétius, auquel le roi venait de donner mille louis d'or pour ses merveilleuses applications de l'ipécacuanha.
— C'est une fièvre lente, affirma-t-il, faites-lui prendre chaque jour un paquet des poudres que voici, dans un verre de vin de Ténériffe , et la santé de votre pupille reviendra.
Dès que le grand docteur eut tourné les talons, Semilla s'empara des poudres laissées par lui et les jeta au vent. Encore une consultation inutile, que fallait-il faire?
— Je ne veux plus voir de médecins, me dit la jeune créole, ils ne connaissent rien à mon mal, qu'ils me laissent mourir en paix.
Je n'espérais plus guère dans la science des médecins; deux des plus célèbres, Dodart et Helvétius, avaient été consultés inutilement; pouvais-je espérer trouver plus d'habileté chez leurs confrères.
Cependant, afin de sauver ma responsabilité, je voulus faire une dernière tentative.
On parlait beaucoup depuis quelque temps du docteur Chirac, le même qui devint plus tard premier médecin du régent, puis de Louis XV; je l'appelai auprès de ma malade.
Ce dernier mit plus de circonspection à prononcer son jugement. Il me demanda avec soin le pays de Semilla, son caractère primitif, le genre de vie qu'elle avait mené jusqu'à son arrivée à Versailles. Il désira causer familièrement luimême avec la pauvre enfant à qui j'avais soigneusement caché sa qualité de docteur. Il revint plusieurs jours de suite; ce phénomène d'une àme désolée détruisant lentement un corps jeune et plein de sève l'intéressait au plus haut degré.
— Mademoiselle de Santa-Cruz, me dit-il enfin, ne peut pas guérir par les soins de la médecine ordinaire.
— 11 n'y a donc plus de remède, docteur?
— Il y en a toujours à cet âge, Madame, mais c'est à elle à les accepter. En voici d'abord un qui à coup sûr serait de son goût. Renvoyez-la à son père, avec la recommandation formelle de ne pas la laisser à la cour d'Espagne plus guindée et plus cérémonieuse mille fois que celle de Versailles. Qu'il lui choisisse un coin de l'Andalousie bien lumineux, bien chaud, dont la brune jeunesse passe la moitié de ses nuits à des danses pleines de vie et de passion.
— Hélas! docteur, cela est presque impossible; madame des Ursins traite la désespérante tristesse de Semilla de boutade d'enfant gâté. Selon elle, je devrais la forcer à retourner à la cour, où elle se plaira fort bien, dit-elle, lorsqu'elle sera plus formée aux belles manières et au bon goût.
— Madame des Ursins est une pécore! s'écria d'un ton bourru le docteur; ces ambitieuses forcenées sacrifient tout à la moindre de leurs fantaisies. Qu'elle ne s' avise pas, si elle revient en France, d'avoir jamais besoin de moi. Au surplus, il reste encore un autre moyen de salut.
— Ah ! donnez-le-moi bien vite, docteur.
— Il faudrait que la jeune fille s'éprît tout à coup d'une grande passion, d'un amour qui vint réchauffer son sang et remettre le feu de la vie dans ce joli corps qui dépérit; mais dans l'état où elle est, une circonstance étrange, bizarre, exceptionnelle, qu'il nous est peu facile de faire naître, pourrait
seule susciter en elle cette reprise salutaire à l'espérance.
— Et le pourrions- nous, docteur, qu'il faudrait encore abandonner cette idée; c'est une riche héritière que la princesse des Ursins veut tenir à sa disposition pour en dorer une de ses créatures d'au-delà des Pyrénées.
— Au diable madame la princesse des Ursins! s'écria de nouveau le docteur; cette intrigante surannée aura tort pour cette fois : cette jolie victime humaine ne périra pas, ou je serais bien maladroit.
Disant cela, Chirac prit brusquement sa longue canne à pomme d'ivoire et son chapeau, et disparut presque sans me saluer.
Je sus bon gré au docteur de sa promesse de sacrifier l'ambition de mon orgueilleuse amie à la santé de la pauvre Semilla, à laquelle je m'étais sérieusement attachée.
La jeune fille, de son côté, sans connaître rien des intentions de Chirac, l'avait pris en amitié.
Cependant ses visites devinrent moins fréquentes, et quand il venait, il me parlait à peine, se contentant de faire en tête à tête un tour de jardin avec Semilla. Au lieu de continuer à la questionner, il lui contait des histoires et lui parlait de son pays où il était allé, en 1707, comme médecin des armées à la suite du duc d'Orléans. Et tout en contant, il examinait la physionomie de la jeune fille, afin de saisir ses désirs et ses goûts favoris dans le jeu de sa pâle figure.
Malgré cela, j'attendais toujours l'effet de sa promesse, et je ne voyais rien venir. Si la tristesse navrante, si la consomption
d'ennui qui rongeait Semilla n'empiraient plus avec la même rapidité, la santé et la joie ne revenaient pas encore.
Nous atteignîmes ainsi le commencement du printemps. Déjà la verdure d'avril égayait les branches des tilleuls et des sycomores; les marronniers et les lilas montraient leurs fleurs; mais le joli papillon des tropiques ne fit pas une avance aux fleurs du nord, et Chirac depuis quelque temps n'avait pas reparu .
Un soir, il y avait bal et grand spectacle à la cour, où l'on cherchait à s'étourdir sur les revers qui, depuis quelque temps, frappaient sans relâche les armes françaises. Je laissai Semilla, qui refusa formellement de me suivre, et je me rendis au château par devoir et sans aucune envie de m'y réjouir.
Ma jolie désolée s'installa au balcon du petit pavillon qu'elle habitait dans mon jardin, et, semblable à une statue de la mélancolie, elle se mit à regarder les nuages en pensant à son enfance et à son pays. C'était là son occupation la plus ordinaire ; tous les efforts que je faisais pour la retirer de ces énervantes rêveries étaient perdues : elle ne détournait même pas la tête pour répondre à mes avances.
Depuis quelques jours, j'avais placé dans, sa chambre une guitare de forme espagnole que le docteur lui avait envoyée. Elle l'avait à peine regardée; ce soir pourtant, elle eut, chose rare, la fantaisie de donner une forme matérielle à ses regrets. Elle prit l'instrument et improvisa une plaintive cantilène dans la poésie facile de sa langue maternelle.
Nous donnons ici à nos lectrices l'air original sur lequel Semilla chanta cette improvisation.
Beau nuage argenté qui vole, Ah! si je pouvais, avec toi, Suivre le vent qui vient du pôle Pour fuir les fêtes du grand roi !
Si tu me prenais en passant Sur ta coupole aérienne, Je m'en irais à perdre haleine Retrouver mon pays absent.
J'ai rêvé que j'avais des ailes, Ah ! que ne puis-je m'en servir Avec les frêles demoiselles Dans les joncs du Ouadalquivir !
Vent du nord qui siffle en passant, Prends-moi comme un brin de verveine; Je veux aller à perdre haleine Retrouver mon pays absent.
Sous le ciel terne de Versailles, Je me sens toujours le frisson ; Je meurs avant- mes fiançailles :
Voici ma dernière chanson.
Emporte un regret impuissant, 0 brise qui rase la plaine !
Va murmurer loin de la Seine Mes adieux au pays absent.