L'ARBRE
Les enfants rêvent tons qu'ils volent.
— Mes chers amis, dit la princesse Ginebra commençant à la lueur des étoiles l'histoire de l'arbre de Noël, ainsi que nous l'avons vu dans le cours de ces récits, tous véritables, quoique aux yeux du vulgaire ils puissent paraître un tant soit peu extraordinaires et fantastiques, beaucoup de raisons tendent à prouver que l'homme n'est en quelque sorte qu'un papillon transformé, perfectionné, si l'on veut, et qui, dans son épaisse enveloppe de chair, garde encore ses ailes brillantes que le souffle des passions développe.
L'inappréciable lorgnon de notre ami Cazotte nous l'a souverainement démontré; l'histoire de Bul-bul et de Goulgou-li, nés d'un œuf de papillon, a victorieusement appuyé cette thèse, à laquelle l'opinion impartiale et éclairée de la Grande-Phalène, prophétesse des Oyampis, est venue donner, tout récemment, une nouvelle force.
Il est évident pour moi, et ce doit l'être également pour
vous, que le comte Cipio, mon illustre premier mari, en * 25
brûlant, avec sa poudre magique, les corps des deux gentilshommes avignonnais, pleures par la belle Espagnole, a purement et simplement dégagé de ces enveloppes glacées le papillon primitif qui y était contenu; après quoi les deux porte-queue ont pu déployer librement leurs ailes et s'en aller folâtrer dans les nues, comme ils faisaient avant leur transformation humaine.
Donc il y a dans tout ceci beaucoup moins de sortilège qu'on ne pense. C'est ainsi que les choses les plus miraculeuses en apparence ne semblent plus que des phénomènes parfaitement naturels, lorsqu'on les observe avec les yeux perspicaces d'une saine philosophie.
Laissant de côté les mille et une autres raisons non moins évidentes, que je pourrais invoquer à l'appui de ce système, je ne yous en citerai qu'une seule qui ne peut manquer d'obtenir tous vos suffrages : ce sont les rêves de l'enfance.
Quand on observe de près ces petits êtres mobiles, capricieux, changeantset légers, courant d'un jouet à l'autre, jetant ce qu'ils admiraient, reprenant avec ardeur ce qu'ils viennent de dédaigner, passant sans transition des larmes aux rires, des grands chagrins aux folles joies, on ne peut s'empêcher de les comparer à ces insoucieux lépidoptères qu'ils poursuivent, dans leurs joyeux ébats, le long des allées bordées de fleurs, et parfois même au milieu des plate-bandes de nos jardins.
Mais le sommeil des enfants révèle des faits bien autrement concluants que cette gracieuse analogie de goûts et d'allures : les enfants rêvent tous qu'ils volent.
L'A H BUE DE i\OEL. 99
Nous nous rappelons tous ces songes de nos premières années! Avec quel bonheur nous nous sentions planer audessus des murs et des maisons, des arbres et des rivières! Puis quel dépit, quelle angoisse, quand nous reconnaissions bientôt qu'une force irrésistible nous rattachait à la terre et nous empêchait de monter aussi haut que nous entraînaient nos désirs !
Après une lutte désespérée pour nous détacher de celte attraction fatale, il fallait retomber vaincu, pour recommencer bientôt une nouvelle ascension, suivie d'une déception nouvelle.
Que signifient ces songes si communs à l'enfance, sinon le vague souvenir de leur existence antérieure de papillon, dont les impressions de la vie humaine n'ont pas encore effacé la trace dans leur mémoire !
Si l'on peut me fournir une autre explication de ce phénomène que personne ne nie, je suis prête à l'accepter; mais je doute que qui que ce soit en trouve une à peu près présentable.
Ceci posé, permettez- moi de vous transporter sur les ailes de l'imagination, au beau milieu des Highlands, dans un village écossais, nommé Glen-vor.
Glen-vor est situé dans une vallée profonde, entre deux hautes montagnes, couronnées de noirs sapins et tapissées de sombres bruyères, que parcourent le soir, au clair de la lune, les chevreuils aux bonds rapides, et où chantent les glouses et les coqs de bruyère.
Une des cabanes de Glen-vor, la plus pauvre, quoique la plus grande, appartient au montagnard Duncan. Si la cabane de Duncan est grande, c'est qu'il a une bien nombreuse famille à loger dans sa hutte de bois de sapin, couverte de mousse.
Duncan a une femme et sept enfants à nourrir; rien que cela : sa femme Jane, fille du vieux Donald qui est mort, il y a trois ans à la Chandeleur; ses deux fils, Jan et Patrick; ses quatre filles, Sarah, Jenny, Mary et Betty, plus le petit Donald, ainsi nommé, en souvenir de son grand-père, et qui tette encore.
Duncan chasse le gibier dans les montagnes et pêche les truites dans les ruisseaux. Il vend à la ville voisine son gibier et ses poissons; il en rapporte du pain noir et des vêtements pour sa famille.
Jane soigne une vache et quelques oies, et cultive un petit carré de maigre terrain, où elle plante force pommes de terre. Quand la récolte manque, la famille ne mange que le pain noir rapporté par Duncan de la ville voisine. Quand le gibier ne donne pas et que les lignes ne prennent rien, ce qui arrive quelquefois, alors la famille jeûne. Mais comme Duncan est connu pour un honnête homme, les boulangers lui font de temps en temps crédit, et l'on touche ainsi le bout de l'année, sans trop mourir de faim, grâce au bon Dieu et à saint Duncan, patron de tous les Écossais en général, et de notre chasseur en particulier.
C'est un soir de décembre, la veille du saint jour de Noël. On
L'AKBRE DE NOËL. 101
est triste dans la cabane; car le vent souffle dans les montagnes, et la neige glacée tombe sans relâche. Le ciel, couvert de nuages gris pendant le jour et tout à fait noirs la nuit, ne laisse arriver sur la terre aucun rayon de lune, aucune lueur d'étoile, et Duncan n'est pas encore revenu.
Jane file en silence, interrompant parfois sa tâche pour écouter les bruits sinistres de la bise qui se plaint comme une âme en peine, ou se met en fureur et fait craquer les vieux sapins, tandis que les enfants se serrent avec effroi l'un contre l'autre, autour du maigre feu de bruyères sèches qui ne les empêche pas de grelotter.
Et puis, à leur inquiétude, â la faim dont ils souffrent, au froid dont ils tremblent, s'ajoute une autre douleur, un autre désespoir.
Nous l'avons dit : c'est la veille de Noël.
Or, en Angleterre et en Ecosse, la fête de Noël, c'est la fêle des enfants, comme l'est en France le premier jour de l'année.
Dans cette nuit mémorable où naquit le Sauveur du monde, les parents heureux dressent pour les petits enfants l'arbre de Noël qu'ils découvrent tout à coup à leurs regards surpris, quand sonne minuit, l'heure mystérieuse où est né le Fils de Marie.
L'arbre de Noël, formé de branches d'arbres verts, est garni de lumières brillantes et de toutes sortes de jouets, de fruits et de friandises qu'on distribue aux enfants, quand ils ont bien admiré le spectacle merveilleux.
Noël ! Noël ! pour la candide enfance! Paix, joie et bonheur pour ces blondes têtes, pour ces figures roses, pour ces joues bouffies, pour ces grands yeux étonnés, pour ces cœurs naïfs qui n'ont pas encore appris l'égoïsme et la fourberie dans le conflit des intérêts et des passions, dans le contact malfaisant du monde !
El je vais vous dire pourquoi l'on est plus triste que de coutume dans la pauvre cabane de Duncan.
C'est que Duncan a promis, si, pendant tout le mois, sa chasse était heureuse, de construire pour la petite famille un bel arbre de Noël, garni de jolis présents qu'il rapporterait de la ville, pour ses fils et pour ses filles.
Or, jusqu'à ce jour, ce jour qui est la veille de Noël, la chasse de Duncan a été mauvaise; à peine a-t-il rapporté chaque soir la nourriture suffisante, à sa famille, et pourtant le bon Duncan n'a cessé de parcourir, tant que la lumière du soleil l'éclairait, les vallées et les montagnes, les ravins et les forêts; souvent même il s'est levé pendant la nuit pour tenir sa promesse, quand il voyait briller la lune, et il a rôdé dans les bruyères, son fusil à la main, dans l'espoir que le bon Dieu lui enverrait quelque grosse bête dont la vente le dédommagerait de ses fatigues et lui permettrait de réjouir au moins, une fois dans l'année, le cœur de ses petits enfants si doux, si patients, si affectueux.
Mais il parait que le bon Dieu ne veut pas que les enfants du bon Duncan aient un arbre de Noël.
Bénissons Dieu, même dans les sacrifices qu'il nous impose!
Pourtant les petits montagnards espèrent encore. Qui sait? un miracle peut avoir amené devant le fusil de Duncan un beau cerf aux cornes allongées, que le chasseur aura converti en gâteaux et en oranges, en pantins et en poupées.
Quand ils hasardent tout haut cet espoir, Jane secoue la tête et dit tout bas :
— Mon Dieu, faites seulement qu'il revienne, dût-il revenir sans pain; car mon cœur est glacé d'effroi.
Et pourtant, le voir revenir sans pain serait une chose bien triste, car les enfants n'ont pas soupé. Il est vrai qu'en ce moment ils oublient leur jeûne pour ne songer qu'à l'arbre de Noël; mais quand ils verront leur dernier espoir détruit, ils se rappelleront qu'ils ont faim, et alors il y aura des larmes dans la cabane.
Enfin, un pas lourd et traînant retentit sur la neige glacée qui crie sous les souliers ferrés du chasseur; c'est Duncan qui revient.
La famille a reconnu son pas et sé lève d'un élan commun. Jane a poussé un cri de joie; mais les enfants se regardent avec un triste désappointement. Us savent trop que, si Duncan leur apportait du bonheur, son pas serait rapide et léger, quelle que fût sa fatigue.
Pourtant, secouant bientôt ce regret égoïste, ils s'empressent vers la porte, pour embrasser plus tôt le chasseur.
La porte s'ouvre, et Duncan paraît. Il embrasse tristement les enfants et presse sur son cœur Jane, qui ne peut ques'écrier :
— Te voilà, enfin !
Jan prend son fusil qu'il accroche à la muraille; Sarah et Mary, les plus grandes des filles, déboutonnent ses guêtres de cuir, pendant que Betty lui apporte ses chaussons de lisière, et Patrick sa casaque de laine. Quant à Jenny, elle s'est retirée dans un coin de la cabane, et dédaignant de s'associer à l'empressement général, elle pleure son dernier espoir évanoui.
Duncan a ôté sa gibecière; il en tire un pain qu'il jette sur la table, et dit d'un air sombre :
— C'est tout!
Jane le prend et dit :
— C'est bien, puisque te voilà.
Puis elle partage le pain en neuf portions, et tire du feu quelques pommes de terre cuites sous la cendre.
Les enfants se réunissent autour de la table; Jenny seule ne vient pas et boude dans son coin.
— Jenny, dit Jane, est-ce que tu es malade?
— Elle n'est pas venue m'embrasser, fait observer Duncan.
— Je veux un arbre de Noë... ë... ël..., dit Jenny en pleurant.
— Ce n'est pas ma faute, ma petite Jenny, dit le bon Duncan ; le bon Dieu n'a pas favorisé ma chasse.
— Ne vas-tu pas t'excuser auprès de ce petit mauvais cœur, reprend Jane d'un ton sévère; allons, Jenny, si vous ne venez pas prendre votre souper, les autres le mangeront. Cela augmentera d'autant leur part.
— Elle n'est pas grosse, leur part, dit le chasseur en soupirant; mais j'ai fait de mon mieux.
Jenny vient en rechignant prendre son quartier de pain bis et sa pomme de terre.
— En ont-ils assez? dit Duncan, en regardant la maigre portion des enfants ; moi, je n'ai presque pas faim...
— Et tu voudrais leur donner ta part, brisé comme tu l'es de fatigue? s'écrie Jane; tu es fou, mon pauvre homme. Quand tu seras malade, qui les nourrira?
— C'est vrai, répond Duncan.
Et il mord en soupirant dans son pain. »
Ici, la princesse fit une pause et regarda ses auditeurs, pour observer l'effet qu'avait produit sur eux ce tableau de misère qu'elle avait tâché de rendre le plus émouvant possible.
Ea marquise de Ea Croix venait de tirer son mouchoir de dentelles et se mouchait bruyamment, pour avoir l'occasion d'essuyer en même temps une ou deux larmes qui roulaient lentement sur ses joues.
Cazotte, plus bronzé que sa vieille amie contre de pareilles émotions, faisait pourtant une grimace fort significative, en » aspirant une prise de tabac avec un bruit inaccoutumé.
— Allons, dit Ginebra, je vois que mon petit tableau de famille a produit l'effet que j'en attendais. Vous êtes émue, marquise, de la misère de ces pauvres gens, et vous aussi, Cazotte.
— J'en conviens, dit madame de La Croix; votre chasseur
écossais est très-intéressant. J'admire la bonté de ce brave
homme qui se coucherait de si bon cœur sans souper, * 27
pour donner une bouchée de plus à ses pauvres enfants.
— C'est fort touchant, dit Cazotte.
— Et de tout point historique, je vous en donne ma parole, reprit la dame aux papillons. D'ailleurs, mes amis, point n'est besoin, je vous assure, d'aller jusqu'en Ecosse, pour rencontrer de pareilles détresses et de semblables dévouements. J'ai vu maintes fois, dans nos campagnes du Midi, des scènes aussi tristes et aussi intéressantes que celles-là.
— Du moment que' vous les avez vues, dit Cazotte, elles n'ont pas dû se prolonger longtemps. Ce n'est pas pour rien, que les paysans des alentours bénissent votre nom, madame la princesse.
— Revenons à notre histoire, fit Ginebra, qui possédait au suprême degré la modestie de la charité.
— Revenons-y, s'écria la marquise; aussi bien j'ai hâte de voir quel rôle les papillons vont jouer dans cette affaire; car il n'en a pas été question encore.
— Vous ne tarderez pas à être satisfaite, dit la princesse, reprenant son récit :
Le bon Duncan s'était résigné à souper, et la pauvre famille commençait silencieusement son frugal repas. Tout à coup, on frappa à la porte.
— Qui est là? cria Jane.
— L'hospitalité, s'il vous plait! répondirent deux voix tremblantes.
— Sarah! dit Jane, va ouvrir...
L'AHBUE DE .NOËL. 107
— Je n'ose pas, balbutia la petite en se serrant avec effroi contre la table.
— J'oserai, moi, dit résolument Jan.
Et il marcha d'un pas délibéré vers la porte.
Patrick, qui avait eu peur d'abord, voyant son frère s'exposer, s'avança courageusement après lui , le bâton de Duncan à la main, pour lui prêter secours en cas de péril.
Le chasseur sourit de cette bravoure inspirée par l'amitié.
Jan ouvrit la porte. Deux vieilles femmes entrèrent; elles étaient accablées d'années et de fatigue; leurs vêtements en haillons étaient couverts de givre.
— Merci, petits papillons, dirent-elles à Jan etr à Patrick; si vous nous aviez laissées à la porte, nous allions mourir de froid.
— Entrez, bonnes femmes, secouez la neige qui vous couvre, et chauffez-vous à notre pauvre foyer, dit Jane assez surprise, comme toute la famille, d'entendre ces vieilles appeler les deux garçons petits papillons.
— La Dame-Blanche a raison, dit une des vieilles a sa compagne; et elle chanta d'une voix chevrotante ces paroles bien connues, sur un air qui ne l'est pas moins :
Chez les montagnards écossais L'hospitalité se donne...
— Brrr! quel affreux pays! s'écria l'autre vieille en se serrant dans sa jupe de futaine rapiécée : comment nos frères peuvent-ils vivre sous un pareil climat? Avez-vous seulement
quelques fleurs au printemps? demanda-t-elle à Duncan.
— Sans doute, répondit celui-ci étonné de ce langage; nous avons beaucoup de fleurs sur les montagnes.
— Ah! tant mieux, dit la vieille. Je me disais aussi : S'il n'y a pas de fleurs dans ce pays, comment peut-on trouver tant de papillons dans une seule famille, et des plus jolis encore, ajouta-t-elle en regardant les enfants avec complaisance.
Les enfants ne comprenaient rien à ces étranges paroles. Duncan et Jane se regardèrent d'un air qui voulait dire évidemment :
— Ces deux femmes sont folles!
Mais cet^e réflexion ne fit que redoubler leur pitié.
— Si vous étiez venues plus tôt, leur dit le bon Duncan, vous auriez pu partager notre souper, mes bonnes femmes, un pauvre souper, il est vrai; mais, quand il y en a pour neuf, il y en a pour onze.
On voit que le bon Duncan exagérait un peu les proverbes.
— Père, s'écria vivement Sarah, j'ai encore du pain, je vais partager ce qui me reste avec ces bonnes femmes.
— Et moi aussi! et moi aussi! s'écrièrent les enfants, qui s'avancèrent près des vieilles en leur offrant une part de leur souper.
Le petit Donald, âgé de onze mois à peine, imitant le mouvement général de ses aînés, s'empressa de tendre aussi aux pauvres femmes le petit morceau de croûte sur lequel il essayait la force des deux seules dents qui lui fussent encore poussées.
Seule, Jenny dévora son pain à l'écart, et n'en offrit pas une parcelle.
— Et celte petite là-bas qui a des ailes bordées de brun, dit une des vieilles, est-ce qu'elle ne veut pas nous donner une petite part de son repas?
Jenny se retourna et ne répondit rien, mais elle entassait bouchées sur bouchées.
La vieille femme sourit.
— Merci, petits papillons, dit-elle; nous avons notre souper dans notre poche; et, pour récompenser votre charité, nous allons, à notre tour, le partager avec vous.
Aussitôt elles tirèrent toutes deux de leur vieille poche de laine une petite boite d'un bois inconnu, l'ouvrirent, et, avec une épingle d'argent y prirent gros comme un grain de millet d'une pâte blanche qui exhalait une odeur si délicieuse, que toute la cabane en était embaumée. On eût dit que cette odeur était composée de tous les parfums réunis.
Elles appliquèrent sur leur langue cet imperceptible morceau de pâte, et parurent le savourer avec un indicible plaisir.
Puis elles en mirent un grain encore plus petit sur chacun des morceaux de pain que leur tendaient les enfants :
— Mangez, leur dirent-elles.
Les enfants portèrent à leurs lèvres la pâte parfumée, et poussèrent aussitôt de grands cris de joie.
Il est impossible de décrire l'exquise saveur de ce mystérieux aliment. Chose étrange! cette nourriture, si minime quant au volume, leur donnait une souplesse étonnante, une
incompréhensible agilité; il leur semblait qu'ils ne tenaient plus à la terre, et qu'une force secrète les poussait à s'élever dans les airs; plusieurs portèrent la main à leurs épaules pour s'assurer que des ailes ne leur étaient pas poussées; le petit Donald lui-même bondit dans les bras de sa mère, et se serait élancé dans l'espace si Jane, tremblante et émerveillée, ne l'eût retenu de toutes ses forces.
Inutile de dire que la petite Jenny, qui avait refusé aux pauvres femmes un morceau de son pain, n'eut pas sa part de la pâle miraculeuse, et resta simple spectatrice de ces prodiges qu'elle contemplait avec stupéfaction.
— Demande pardon aux bonnes femmes, lui dit tout bas Sarah, et peut-être te donneront-elles aussi un petit peu de cette excellente confiture.
Mais Jenny était douée à un haut degré de cette tournure d'esprit particulière aux Écossais et aux Bas-Bretons, et qui s'appelle entêtement chez les petits, et fermeté chez les grands. Elle tourna la tête, sans mot dire.
Cependant Duncan et Jane revenaient peu à peu de leur stupeur; ils examinaient les deux vieilles femmes non plus seulement avec surprise, mais encore avec défiance; car, dans un regard qu'ils avaient échangé, ils s'étaient communiqué une pensée qui leur était venue en même temps à tous deux; et cette pensée, la voici :
— Nous avons affaire à deux vieilles sorcières, dont l'une est certainement la fille aînée, et l'autre la fille cadette de Belzébuth, à moins qu'elles ne soient sœur jumelles.
Puis, dans un second regard, ils s'étaient dit :
— Heureusement que le pasteur du village nous a appris la bonne manière de conjurer les sorciers et les démons.
Et Jane courut au bénitier, placé près de son lit sous une touffe de buis bénit le dernier dimanche des Rameaux, tandis que Duncan se disposait à dessiner sur son front et sur sa poitrine une longue série de signes de croix, en répétant de son mieux la formule latine que lui avait apprise le pasteur :
— Vade relro, Salarias!
Ce que voyant, les deux prétendues sorcières se prirent à rire et les arrêtèrent d'un geste.
— Ne vous mettez point en peine à ce point, bonnes gens, dit l'une d'elles qui portait ordinairement la parole, l'autre étant d'un caractère naturellement silencieux, vos exorcismes sont inutiles; nous ne sommes pas des sorcières, et nous n'avons jamais eu le moindre rapport avec aucun des diables de l'enfer. La preuve, c'est que je vais moi-même tremper les doigts dans votre bénitier, ma bonne Jane, et faire le signe de croix aussi bien et même mieux que vous, mon brave Duncan.
Et la vieille, joignant le mouvement à la parole, prit de l'eau bénite et fit le signe de la croix.
— Ma compagne va en faire autant, si vous le jugez nécessaire, dit-elle.
— Mais qui donc êtes-vous, alors, demandèrent les paysans émerveillés; êtes-vous des anges du bon Dieu?
— A peu près, répondit la vieille femme.
— Sous ce costume! s'écria Jane.
— Et avec cette figure! exclama Duncan.
— Le costume et la figure n'y font rien, reprit gravement la vieille, ce sont de méprisables vanités : vanitas vanitatum, comme dit le Sage. Apprends, homme des montagnes, que nous aurions pu venir ici vêtues de robes de brocart toutes chargées d'or et de pierres précieuses, avec une suite de dames et de seigneurs, de courriers et de garde-du-corps , plus somptueuse que celle du roi de l'Angleterre et de l'Êcosse. Il nous suffisait pour cela de le vouloir; mais nous ne l'avons pas voulu. Demandez plutôt à ma compagne!
L'autre vieille fit un signe affirmatif.
— Alors, au nom du ciel, qui vous amène dans ma pauvre demeure, et que voulez-vous de moi?
— D'abord, honnête Duncan, nous ne voulons rien de vous; attendu que vous n'avez absolument rien à nous offrir, si ce n'est votre fusil dont nous ne saurions que faire, ignorantes, comme nous le sommes, du maniement des armes à feu; attendu, en outre, qu'il est peu de choses que nous puissions désirer, sans nous les procurer aussitôt.
— En ce cas, expliquez-moi ce qui vous amène ici.
— En deux mots, voici la chose : nous voyagions par pur caprice dans votre affreux pays, en manière d'exploration, afin de savoir comment se comportent nos sujets sur ce petit coin de terre...
— Vos sujets ! vous-êtes donc des reines? s'écria le chasseur.
— Vous l'avez dit, répondit la vieille.
— Mais vous prétendiez tout à l'heure que vous étiez des anges !
— L'un n'empêche pas l'autre. Donc nous voyagions dans ce pays, lorsqu'en passant, ce soir, à côté de vous...
— A côté de moi! je ne vous ai point aperçues...
— Ah! dit la vieille femme, nous n'étions guère visibles dans ce moment-là; d'ailleurs il faisait sombre, et nos ailes faisaient si peu de bruit...
— Vos ailes! vous aviez des ailes?
— Nous ne voyageons jamais autrement; demandez plutôt à ma compagne. En passant, dis-je, auprès de vous, nous vous entendons dire avec un accent de désespoir très-sincère : — Mes pauvres enfants, qui espèrent encore pour ce soir leur arbre de Noël, comme ils vont être tristes de me voir revenir les mains vides! Ah! le bon Dieu a tort de ne me pas mieux protéger; car je suis un honnête homme, et ma Jane est la crème des femmes, et, quant à mes enfants, je peux dire qu'il n'y en a pas de pareils à dix lieues à la ronde, pour la douceur et la bonté.
— Ce sont bien mes propres paroles ! s'écria Duncan au comble de la stupéfaction.
— Alors, poursuit la vieille, nous nous sommes dit, ma sœur et moi : — Allons donc voir un peu cette crème de femme et ces petits papillons si doux et si bons!
— Mais mes enfants ne sont pas des papillons, objecta Duncan.
HZi LES PAPILLONS,
— C'est tout comme, dit la bonne femme; il y a si peu de temps qu'ils ont quitté notre empire, que nous nous intéressons à ces petits êtres qu'on appelle des enfants, comme s'ils nous appartenaient encore. Alors nous nous sommes déguisées en vieilles pauvresses, et nous sommes venues. Vous savez le reste.
— Et maintenant, dit Jane qui avait écoulé ce récit avec la plus profonde attention?...
— Maintenant, répondit la fausse vieille femme, vous allez voir, bonne Jane, et vous aussi, excellent Duncan, que le bon Dieu ne vous abandonne pas autant que vous paraissez le croire; car je ne doute pas maintenant que ce ne soit lui qui nous ait amenées toutes deux sur votre chemin, mon brave Duncan. Vous voulez un arbre de Noël pour vos petits; eh bien, vous allez en avoir un, et un beau encore, je m'en flatte; sans compter que vous verrez en même temps des choses que vous serez aises d'avoir vues.
Ayant ainsi parlé, cet -être mystérieux tire de sa vieille poche la boite de bois inconnu qui renfermait la pâte merveilleuse, saisit l'épingle d'argent tixée dans son chignon, ouvre la boite, y prend avec l'épingle une petite parcelle de pâte qu'elle fait fondre à la flamme de la chandelle de résine qui éclairait la cabane du chasseur.
Aussitôt une épaisse vapeur se répand dans la chaumière et obscurcit complètement la clarté de la chandelle de résine. Cette vapeur exhale une odeur exquise, ou plutôt une foule d'odeurs réunies : la rose, la violette, l'œillet, le réséda,
l'oranger, l'héliothrope, la menthe, la vanille, en un mot toutes les fleurs connues et inconnues, indigènes et exotiques, semblent s'être réunies pour composer ce suave parfum. Que dis-je, semblent? C'est bien la réalité même, car cette pâte étonnante n'est pas autre chose qu'un composé du suc de toutes les plantes odorantes dont se nourrissent les innombrables espèces de papillons que le Créateur a envoyées voltiger sur ce globe.
C'est cetle admirable substance que les dieux de l'Olympe mangeaient autrefois sous le nom charmant d'ambroisie. Rien de plus éthéré et de plus substantiel à la fois.
La vapeur se dissipe, mais non pas le parfum, devenu un peu plus faible, il est vrai, mais d'autant plus agréable. Alors, ô prodige Pô miracle! qu'aperçoivent Duncan et Jane dont la surprise et l'admiration n'ont plus de bornes!
Ils aperçoivent au milieu de la cabane un arbre de Noël, si beau, si magnifique, que, pour sur, les petits princes d'Angleterre n'en ont jamais vu de pareil dans le palais du roi. Dans les branches de cet arbre brillent en grand nombre de véritables bougies de cire, telles qu'on n'a pas admiré encore de si beaux cierges dans aucun temple de la pauvre Ecosse.
Outre les bougies qui jettent une si brillante clarté, cet arbre est parsemé de belles oranges du Portugal, grosses comme la tête du petit Donald.
Quant au nombre incalculable de jouets, de quilles, de ballons, de tambours, de petits ménages, de pantins, de poupées et de friandises de toutes sortes amoncelés au pied
de l'arbrè, il faut renoncer à en donner une description.
Mais un spectacle qui émerveille encore bien davantage Duncan et Jane, si la chose est possible, c'est la vue de leurs enfants tous vêtus de robes blanches, et qui voltigent autour de l'arbre de Noël, en poussant des cris joyeux.
Je dis qui voltigent, parce qu'en effet ils ont des ailes, de véritables ailes de papillon et de toutes couleurs.
Quant aux deux vieilles pauvresses, elles se sont métamorphosées en deux femmes jeunes et charmantes, dont le visage respire un air divin de douceur et de bonté, quoique l'une ait pris un air sévère pour morigéner la petite Jenny à qui elle reproche sa dureté de cœur, en lui montrant une poignée de verges, symbole terrible que la pauvre enfant comprend à merveille, car elle verse des larmes abondantes, en promettant de se corriger le plus possible de ses défauts.
L'autre a pris le petit Donald dans ses bras et le hisse vers une belle pomme d'or qui pend à l'arbre et qu'il saisit de ses petites mains.
Ces deux jolies femmes ont aussi des ailes magnifiques, et un grand nombre de papillons volent autour d'elles et autour des flammes brillantes de l'arbre de Noël, ce qui, vu la saison, semble un peu étrange à Duncan et à sa femme.
Les deux paysans, ébahis comme on peut le croire, regardaient cet étrange tableau , sans bouger et retenant leur souffle, dans la crainte que le moindre mouvement ou le plus faible bruit ne fit disparaître à l'instant cette fantastique vision.
Ils contemplaient surtout avec des yeux hagards ces deux femmes étonnantes si subitement transfigurées.
Enfin l'une d'elles, celle qui parlait toujours, prit la parole pour donner aux bons paysans quelques explications qu'elle jugeait nécessaires.
— Braves Écossais, dit-elle, apprenez que vous avez devant vos yeux la reine des papillons de jour et la reine des papillons de nuit. La reine des papillons de jour, c'est moi; celle des papillons de nuit, c'est ma compagne; c'est pourquoi elle parle peu et à voix basse, car la nuit tout est mystère. Quant aux papillons qui voltigent autour de nous, n'y faites pas attention, c'est notre cour ordinaire; ils ont une recette particulière pour braver ainsi la neige et la bise d'hiver. Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, vos enfants ont été, il y a peu de temps, nos sujets; car tout homme est papillon avant de revêtir son enveloppe charnelle. Nous avons voulu voir comment ils se comportaient dans leur position nouvelle, et nous avons reconnu que, excepté la petite Jenny qui nous a refusé un morceau de son pain noir, ils étaient dignes de tout notre intérêt. C'est pourquoi nous leur faisons cadeau d'un arbre de Noël comme on n'en a jamais vu. Qu'ils se distribuent, comme bon leur semblera, les joujoux, les bonbons et les oranges; j'exige seulement que la petite Jenny n'ait aucune part dans la distribution, car il faut que les mauvais cœurs soient punis. Ses frères et sœurs lui prêteront leurs jouets et lui donneront de leurs friandises, s'ils le jugent convenable. Quant à vous, bonnes gens, soyez sans crainte pour l'avenir
118 LES l'A IM L LOIN S.
et continuez à vivre en chrétiens. Le gibier ni le poisson ne manqueront plus à Donald, c'est moi qui vous en donne ma parole, et ma compagne, qui m'approuve d'un signe de tête, vous le promet également. Adieu, honnêtes paysans, nous vous quittons pour aller de ce pas dans une campagne de l'Inde où quelques affaires exigent notre présence; aussi bien je vois que nos papillons commencent à grelotter, malgré la recette toute particulière qu'ils possèdent pour braver les frimas. Adieu encore une fois, et gardez-nous, à ma compagne et à moi, une petite part dans vos souvenirs.
Ayant ainsi parlé, la reine des papillons de jour s'envola avec la reine des papillons de nuit et toute leur bande.
Jane et Duncan se prosternèrent la face contre terre, et les enfants dont les ailes avaient disparu procédèrent immédiatement au partage des joujoux, des oranges et des bonbons.
On parla longtemps de cette aventure dans le village de Glen-Vor.
— Par ma foi, je le crois bien, qu'on dut en parler longtemps, s'écria la marquise de La Croix. On ne doit pas rencontrer souvent de pareilles aventures dans les pauvres villages de la sauvage Ecosse.
— Au contraire, répondit Cazotte ; vous ne réfléchissez pas, chère marquise, que ce sont les contrées les plus incultes, les plus primitives, et, faut-il le dire, les plus ignorantes qui fournissent le plus de pâture aux amateurs du merveilleux. Les esprits fréquentent de préférence ces pays de sombres montagnes et de sites agrestes habités par des âmes naïves. Ils ont horreur de nos villes monotones où le scepticisme court les rues. Quant a moi, je ne suis pas surpris le moins du monde que les deux reines des papillons aient choisi la chaumière d'un chasseur caméronien, pour y opérer ce charmant prodige. Si elles étaient venues improviser leur surprise fantastique chez un épicier de la rue Saint-Denis, j'en serais bien autrement étonné.
— Notre ami a raison, dit à son tour la princesse; j'ai souvent entendu dire au génie familier du comte Cipio que le séjour des villes lui était insupportable.
— Prenons donc que j'aie dit une sottise, s'écria gaiment madame de La Croix, et tâchons de n'en plus parler.
— N'en parlons plus, fit Cazotte, et dites-nous un peu, princesse, ce que c'est que cette jolie petite peau rouge qui semble si affligée de la mort de cette colombe qu'elle tient dans sa main, et ce que fait sur ce rocher cet affreux sauvage si horriblement tatoué, qui regarde s'éloigner cette barque avec une joie qui me semble diabolique.
— Oui, chère Ginebra, dit la marquise, transportez-nous encore une fois dans les forêts du Nouveau -Monde; ces peaux rouges m'intéressent au plus haut point.
— Je ne pense pas cependant que ce soit par sympathie, répondit la princesse en souriant; car si j'ai bonne mémoire, marquise, vous n'avez jamais passé, dans notre bon temps, pour être démesurément sauvage.
— Ah ! princesse, fit en rougissant madame de La Croix, est-ce qu'à notre âge on parle encore de ces futilités ?
— On en parle toujours, riposta Cazotte.
— Suivez-moi donc dans l'Amérique espagnole, dit Ginebra, je vais vous conter l'histoire de la Vestale indienne et du Maitre-de- la-Vie.
Coyocopchil , le Mata de la vie.
La déesse Vesta n'était certainement pas connue sur les bords du rio Colorado, à l'époque où la tribu féroce des Cénis errait sur les plages de la baie San Bernardo, dans le golfe du Mexique.
Sous ce mot de vestale, il ne faut donc pas s'attendre à trouver, dans l'endroit du Nouveau-Monde où se passe ce petit drame entomologique, une prêtresse à la façon romaine, entretenant un brasero dans un temple en rotonde, entouré de colonnes ioniques de marbre blanc.
La vestale dont je vais vous parler était une belle vierge indigène des contrées qui forment aujourd'hui le Texas. Le feu sacré qu'elle entretenait était le feu de l'amour qui s'était
allumé pour elle dans tous les cœurs de ses plus jeunes compatriotes.
Elle se nommait Tahualipa, en français Sève-d'érable, nom symbolique indiquant qu'elle était douce comme le sucre, agréable et forte comme le vin : deux excellentes choses que produit à profusion la sève dont elle portail le nom.
Par un hasard qui mettait mieux encore sa rare beauté en saillie, elle se trouvait en ce moment la seule vierge nubile de sa tribu; deux ou trois ans auparavant, quelques colons français des environs du Biloxis, tourmentés par ce même besoin qui fit commettre aux compagnons de Romulus le rapt des Sabines, étaient venus par une nuit sombre surprendre le carbet ou village où elle était née.
Ils avaient eu d'abord la précaution d'envoyer une chaloupe montée par quelques-uns d'entre eux offrir aux sauvages une provision de liqueurs fortes, capable de les enivrer pour huit jours, sous le prétexte de venir acheter d'eux quelques peaux de bêtes fauves.
Les pauvres Cénis, selon l'habitude des indigènes de ce pays, ne remirent pas les libations au lendemain. Ils usèrent et abusèrent de l'eau de feu, dansèrent, firent des prouesses et des tours de force, luttèrent et se battirent entre eux, jusqu'à ce qu'ils fussent incapables de se tenir debout.
Les colons parurent à ce moment, et sans faire plus de mal à leurs victimes, ils enlevèrent tout ce qu'il y avait de jeunes femmes et de jeunes filles dans la tribu.
Tahualipa fut enlevée avec ses compagnes, et passa près de
trois ans à la Nouvelle-Orléans, où son extrême jeunesse et le respect extraordinaire qu'inspirait sa fière beauté la garantirent du joug conjugal.
Le séjour de la capitale de la Louisiane ne fut pas inutile à Sève-d' Érable. Chez les blancs étrangers elle ne vit jamais de chevelures appendues aux murailles en manière de trophée ; dans aucun de leur festin ne paraissait sur la table la chair boucanée des vaincus, comme cela arrivait fréquemment chez ses compatriotes. Maintes fois même elle avait vu des ennemis oublier leur vengeance et se réconcilier devant un prêtre ou devant un juge, sans songer à scalper ceux qui les avaient offensés.
Sa surprise n'avait pas été moins grande en voyant les manières douces et élégantes que prenaient avec les femmes de jeunes officiers habitués à se servir des armes à feu et à commander à ceux qui s'en servaient. Le ton aimable et les propos spirituels des employés supérieurs de la colonie avaient également gagné sa sympathie.
Pourquoi les hommes de sa nation n'avaient-ils pas celte grâce et cette tournure galante? Si elle revenait jamais parmi eux, ne pourrait-elle pas les rendre semblables à ces gracieux étrangers? Voilà ce que pensait Tahualipa pendant son séjour aux sources du Mississipi.
Elle se trouvait du reste à portée d'observer, le mieux possible, les hommes et les choses nouvelles que le grand lac salé déposait chaque jour sur les plages de son pays. Dès son arrivée chez les colons ravisseurs du Biloxis, le neveu
du gouverneur général l'avait emmenée chez son oncle, M. de La Salles, en le priant de lui réserver cette jolie proie. Lui-même se trouvait obligé d'aller servir le roi dans les établissements supérieurs de la rivière des Illinois, où il fut assassiné quelque temps après.
L'influence qu'exerça à son retour la belle vierge indienne sur les sauvages de sa tribu, fut sans bornes. Elle sut habilement mettre à profit les observations nouvelles qu'elle avait faites chez les étrangers blancs.
Elle était déjà fille d'un boyès, prêtre ou jongleur du pays; ce boyès se nommait Etteactéal : il est souvent question de lui dans les premières annales de la Louisiane. Il avait joui, pendant sa vie entière, de la suprématie incontestée que donnent, chez tous les peuples, les communications prétendues intimes avec Dieu ou le diable, et la science réelle ou imaginaire de guérir les maladies.
Ce père avait laissé en héritage à sa fille la connaissance des simples et une apparence d'érudition botanique qui lui indiquait l'emploi des fleurs, des racines ou des écorces de certains arbrisseaux, dont quelques-uns sont devenus depuis ordinaires dans le traitement des maux de la vieille Europe.
Outre cela, Tahualipa avait la puissance étrange de maîtriser les animaux sauvages. Souvent elle s'était fait suivre par des pumas, lions sans crinière de l'Amérique, , jusqu'aux ajoupas de son carbet. On l'avait vue le soir se baigner sans crainte au milieu des alligators, et maintes fois elle avait
sauvé de la serre de l'aigle chauve des tourterelles ou des poules des bois.
Ajoutez à tous ces germes d'influence la rare beauté de sa figure et l'élégance de ses formes, qui semblaient accuser la fidélité conjugale de sa mère, au profit de quelque galant Européen. Rappelez-vous aussi qu'elle aimait les intonations douces et musicales de la voix, et connaissait l'attrait irrésistible des manières affectueuses et souriantes, et vous comprendrez à quel point Tahualipa dut se faire adorer de ses compatriotes.
Mais pour elle cette adoration qui lui faisait un petit royaume dans sa tribu, n'était qu'un moyen d'arriver à un but supérieur : la civilisation de ces mêmes Indiens.
Si j'emploie ce mot de civilisation , il ne faut pas le prendre au pied de la lettre. Je ne veux pas entendre par là que la fille du boyès Etteactéal ait eu à cœur de voir les Cénis adopter la perruque enfarinée ou le système des tailles et des impôts européens; je ne pense pas non plus qu'elle voulût importer chez eux la mode des souliers à boucle, des directeurs, des petits collets, des mouches et des fermiers du fisc.
Tahualipa nourrissait en elle le désir du mieux, feu sacré éternel que doivent entretenir les poètes et les intelligences du monde, comme les Vestales antiques entretenaient le feu confié à leur vigilance. Or, ce désir du mieux, la belle Cénis voulait le faire naitre et flamboyer dans les âmes incultes qui l'entouraient.
Elle voulait donner a ces pauvres gens, fanatiquement observateurs des coutumes de leurs aïeux, l'envie du changement en douceur de mœurs et en bien-être.
Pour cela, le grand moyen de Tahualipa était de se faire aimer. La force lui manquant, elle eut recours à l'attrait, à l'amour. Elle se fit coquette avec tous, pour laisser à chacun l'espoir d'obtenir son cœur en se façonnant selon ses goûts.
Celte manière d'agir lui réussit : en peu de temps elle obtint des jeunes gens au moins, de ne plus enlever les chevelures des ennemis; on les amenait vivants, et, au lieu de les mettre au cadre pour les faire mourir, au lieu d'enfumer les membres et de les servir dans les repas, on les renvoyait chez les leurs avec des paroles de paix, ou, s'ils y consentaient, ils étaient incorporés à la tribu.
Les soirs, lorsque les derniers chants du loriot s'entendaient et que le soleil serrait ses gerbes d'or derrière les montagnes bleues du Rio del Norte, Tahualipa racontait aux jeunes Cénis comment les Français de la Louisiane savaient entourer leurs grandes cabanes des plus beaux arbres à fleurs de la forêt; comment, au lieu d'aller chercher les fruits au hasard dans les savanes, ils les trouvaient au seuil de leur porte, mûrissant à la portée de leurs mains.
— Les chèvres, leur disait-elle , se plaisent autour de leurs carbets, les femelles jaunes d'un bison qu'ils ont apporté d'Europe demeurent avec eux; les poules des bois font leurs couvées sous leurs fenêtres, et les pigeons nichent dans leur * toit. Us ont habitué tous les animaux à leur être utiles et à
leur donner, sans qu'ils les poursuivent à la chasse, la nourriture et le vêtement.
Ces récits, faits avec sa voix douce et un ton de persuasion irrésistible, portaient leurs fruits dans tous ces cœurs avides de sa beauté.
Chacun de ses naïfs adorateurs cherchaient à réaliser pour lui plaire une au moins des merveilles européennes qu'elle semblait tant regretter. Déjà l'on voyait fleurir, au milieu des ajoupas des Cénis, les tulipiers blancs à la feuille en forme de lyre, les magnolias odorants, les lianes de toutes couleurs et les plaqueminiers, dont le fruit remplace, sur les bords du Rio Colorado, celui de l'arbre à pain; les raquettes rouges et jaunes, les figuiers et les vignes du Mexique y donnaient leurs premiers fruits.
Déjà, de jeunes couvées d'oiseaux mangeurs de grains s'habituaient à recevoir la nourriture auprès des habitations, et quelques couples de chèvres brunes du pays attendaient qu'on vînt leur demander leur lait en broutant la colline où s'appuyait le carbet des Indiens.
Ces innovations ne tardèrent pas cependant à attirer l'attention des conservateurs de ce petit peuple; les vieux de la tribu s'émurent en voyant Sève-d 'Érable propager de pareilles nouveautés. Ils murmurèrent de la voir abuser de son influence pour jeter des semences de bien-être dans les campagnes du Rio Colorado.
Mais pour cette fois les murmures des vieillards auraient été sans importance; les jeunes gens étaient trop épris de Sève-
d'Erable, et ses fantaisies leur plaisaient si bien que le progrès eût continué son chemin, sans une intervention formidable de la part du plus terrible guerrier de la nation.
Coyocopchil ou Maître-de-la-Vie, tel était le nom superbe que s'était donné le grand chef des Cénis. C'était un sauvage rusé, vigoureux, hardi, de haute taille, dont l'histoire guerrière était écrite en effrayantes arabesques sur son corps nu.
Coyocopchil avait voulu épouser Tahualipa, d'abord parce qu'elle était belle, puis parce qu'elle avait des secrets mystérieux qui auraient ajouté à sa puissance de grand chef, enfin parce qu'elle était fille du savant jongleur Etteactéal, dont la mémoire vivait encore dans l'âme de ses sujets.
Pour lui plaire, il avait apporté à ses pieds des peaux de jaguars et de pumas; il lui avait composé un collier à triple rangs d'ongles d'ours noirs tués par lui dans la montagne. Plus encore : il avait marché pendant une lune, seul et portant bravement la fatigue et la faim, jusqu'au village des Àltakapas, ennemis héréditaires des Cénis ; arrivé là, il avait scalpé leur grand chef Soleil-Piqué et ses deux fils, et rapporté leurs chevelures dont il voulait orner la chambre nuptiale destinée par lui à Sève-d'Erable.
Toutes ces grandes prouesses furent en pure perte; celle-ci ne voulait que des victoires fécondes, dans lesquelles Coyocopchil, sans rival pour le meurtre, devait trouver des concurrents nombreux.
Celui-ci furieux prit la belle vierge en haine, et résolut de s'en venger. Les murmures des vieillards lui en fournirent
une excellente occasion. Il les appuya de toute l'autorité de sa parole.
— Les jeunes guerriers des Cénis, dit-il, veulent donc remplacer les femmes que les hommes blancs nous ont enlevés, ils ne poursuivent plus le lynx ni l'aigle, ils laissent leurs ennemis reprendre des forces, ils laissent leurs arcs suspendus aux branches du platane blanc.
Les vieillards firent entendre un murmure de réprobation contre le parti qu'attaquait ainsi le grand chef. Celui-ci ajouta :
— Les forêts n'ont-elles plus de daims ni de bisons? Pourquoi nous faisons-nous esclaves des pigeons et des poules? Est-ce que les jeunes guerriers des Cénis ne veulent plus supporter la fatigue ni endurcir leurs membres à la course? Veulent-ils donc oublier la manière de suivre à la trace le gibier ou l'ennemi? Veulent -ils s'endurcir l'oreille pour se laisser surprendre ?
Personne n'osa répondre ouvertement au grand chef; mais, le soir, Tahualipa reprit son influence sur les jeunes Cénis, en leur disant simplement ceci :
— A chaque demande humiliante adressée par Maitre-dela-Vie, vous n'aviez qu'à répondre : Non!
Et les deux partis restèrent formés comme auparavant : les vieillards ou conservateurs appuyés par la rancune du terrible chef tatoué, et les jeunes gens ou progressistes travaillant à l'amélioration de la tribu sous le feu des beaux yeux de Sève-d'Erable.
Si la paix avait duré dans ces conditions-là, le parti de Tahualipa se fût grossi inévitablement. Il y a des moments, chez tous les peuples , où l'amour de la nouveauté vient réveiller les germes d'activité qu'ils contiennent. Toutes les histoires, si incomplètes qu'elles soient, indiquent ces éclosions subites à la lumière, celte fièvre d'aller en avant qui donne des ailes à toutes les forces vives d'une nation.
Les Cénis, sous l'impulsion de la charmante fille d'Etteactéal, se trouvaient dans cette phase de désir du mieux. L'inertie et la paresse leur pesaient; désormais ils étaient devenus curieux; d'escarbots stupides, ils se faisaient papillons.
Pour annuler l'influence de sa rivale, le grand chef Coyocopchil fit résoudre la guerre contre les Attakapas.
Pendant que cela se passait dans le pays des Cénis, un gentilhomme, cadet de famille, M. Catien de Belle-Isle, était abandonné dans la baie de San-Bernardo. Faut-il vous redire tous les détails de celte espèce de naufrage que lui-même a répandus, et dont vous avez sans doute entendu parler?
En deux mots, la Louisiane venait d'être concédée à la Compagnie des Indes, qui y fit passer des colons à ses frais. Ce fut sur un de ces vaisseaux que M. de Belle-Isle s'embarqua au port de Lorient, avec d'autres officiers et volontaires, pour celte colonie. Le bâtiment, entraîné par les courants, manqua l'embouchure du Mississipi, et fut porté à la baie San-Bernardo.
Le capitaine jeta l'ancre pour reconnaître la position du
navire, et envoya sa chaloupe à terre alin d'y faire de l'eau. M. de Belle-Isle profita de l'occasion pour aller tuer quelque gibier frais, avec quatre de ses compagnons : un nommé Juteï, qui venait établir un théâtre à . la Nouvelle-Orléans, MM. de Crozat, nommé par le roi commandant du port, de Kerïerec et Duroux, tous deux officiers venant prendre des commandements supérieurs dans les troupes de la colonie.
Le soir venu, le capitaine du vaisseau attendit inutilement nos imprudents chasseurs qui s'étaient égarés dans l'ardeur de la poursuite. On envoya la chaloupe qui les héla toute la nuit avec un porte-voix. Le lendemain on lira le canon pour les avertir; on fit des feux avec du bois vert, dont la fumée épaisse devait leur servir de signal.
Mais, comme on ne voyait rien venir, et qu'un vent d'ouest très-favorable s'était levé, le capitaine se décida à se remettre en mer et à abandonner ses passagers.
Ceux-ci arrivèrent au rivage, assez à temps pour voir encore le vaisseau à l'horizon, gros comme un goéland, déployant ses ailes blanches sur la toison frisée des ilôts. Plus d'espoir! ils se trouvaient dans un pays inconnu où erraient seules des hordes de cannibales, plus terribles à rencontrer que les bètes féroces des forêts.
Ils résolurent d'abord de ne pas se quitter et de marcher en s' orientant de leur mieux vers le premier établissement européen qu'ils rencontreraient. Mais l'aurore du lendemain n'avait pas lui, que déjà la division s'était mise entre eux.
Duroux avait sur lui une carte du golfe du Mexique; il lit
voir à ses compagnons qu'ils avaient moins de chemin à faire pour gagner Béjar, ville espagnole, que la Nouvelle-Orléans. Gatien de Belle-Isle demanda quel avantage il y avait à reculer du côté du Mexique.
M. de Crozat, qui tenait à aller le plutôt possible prendre possession de son emploi, fut de l'avis de continuer vers la Louisiane. MM. de Kerlerec et Julel, qui redoutaient les sauvages, pensèrent avec Duroux à abréger le chemin. On se sépara donc, deux d'un côté et trois d'un autre. Une heure après, l'unique compagnon de Gatien, M. de Crozat, voyant qu'il n'avait pas de poudre, quilta celui-ci qui n'en avait guère, et partit dans la direction de Béjar, dans l'espérance de rejoindre promptement Duroux et les siens.
C'était un singulier original que ce Belle-Isle. Je n'en ai pas osé prendre le portrait, parce qu'il vit encore; et, malgré la paire d'ailes dont je l'aurais inévitablement gratifié, ainsi que Sève-d'Érable et son rival, Maitre-de-la-Vie , il aurait pu croire que j'avais été guidée par un sentiment tendre, dont il se serait hautement glorifié.
Quand il fut résolu à s'en aller seul à la recherche du Mississipi, Gatien tira sa montre et regarda l'heure; il ouvrit sa tabatière et se poudra le nez. Cela faisant, il pensa que le voyage était long, il avait au moins deux cents lieues à faire sans route tracée. N'étail-il pas prudent de diner avant de se mettre en chemin?
Dîner comme on dînait en Bourgogne, son pays natal, il n'y fallait pas songer. Il se mit alors à fouiller ses poches, qui
ne contenaient que du biscuit, quelques tablettes de chocolat d'Espagne, et des pastilles de menthe.
C'était maigre, mais il fallait s'en contenter. En cherchant de l'eau, il vit un pigeon de très-grosse espèce qui piquait des fruits sur une branche basse de plaqueminier.
Il tira son épée pour l'atteindre; mais le pigeon était descendu pour boire à une source, où Gatien, à son grand étonnement, put le prendre avec la main. Cette proie était grasse et succulente, surtout pour un appétit comme le sien; cependant, voyant ce beau pigeon si privé et si confiant, il résolut de l'épargner.
Malgré sa faim, une idée bizarre lui vint en tête : il avait entendu dire que les pigeons reviennent toujours à leur couvée, et que souvent on s'était servi de cet instinct paternel pour échanger d'importantes nouvelles, sans danger de trahison. Il tira son portefeuille et écrivit ceci :
« Gatien de Belle-Isle, cadet de famille et pauvre comme « Job, erre en ce moment dans les bois de la baie San-Ber- « nardo, où l'ont conduit son désir de faire fortune et son « envie de voir le monde ; vingt ou trente hommes qui cerne- « raient autant de lieues de terrain avec des porte-voix et des « mousquets , auraient des chances de le retrouver sain et « sauf, s'ils ne perdent pas de temps.
« Gatien de Belle-Isle, ex-mousquetaire aux gardes. »
Il attacha ce billet sous l'aile du pigeon et lui donna
la liberté. Quand il vit son diner s'envoler à tire-d'ailes :
— Vraiment, je suis bien fou! s'écria-t-il , de ne pas avoir mangé mon messager. Sa familiarité n'indique pas du tout qu'il appartienne à quelqu'un ; au contraire, c'est une preuve de son ignorance des hommes.
Pendant trois jours, Gatien ne vécut que de racines, de fruits suspects et d'œufs d'oiseaux, quand il parvenait à trouver un nid. Ses forces s'affaiblissaient et il ne comptait plus aller bien loin. Cependant il ne se désespérait pas.
Sur la fin du troisième jour, il arriva au bord d'une rivière d'un vert d'émeraude sans pareil, dont les eaux coulaient abritées sous un dôme de verdure; il prit un bain qui lui rendit un peu de forces, admira la majesté du site, écouta avec extase les chants du loriot et les gaies parodies du merle moqueur, et composa des vers assez bien tournés sur sa position pittoresque.
Cela fait, il chargea et amorça un pistolet qu'il portait entre son habit et sa veste, prit une pastille de menthe pour se rafraîchir l'haleine; puis il s'étendit sur la mousse en s'encourageant ainsi :
— Je puis dormir tranquille, j'ai là tout ce qu'il faut pour m'empêcher de trop souffrir, si je ne dois pas revoir les hommes.
Gatien, malgré l'état de son estomac, fit un beau rêve; il lui sembla que le pigeon qu'il n'avait pas fait cuire était venu se poser sur les genoux d'une jeune fille demi-nue qui lisait couramment son billet de détresse. 11 souriait de bon-
heur, lorsqu'il fut réveillé en sursaut par un cauchemar épouvantable.
Coyocopchil, le terrible Maitre-de-la-Vie, était devant lui entouré d'une centaine d'Indiens peints en couleur de roucou, ceints de feuilles et de plumes, et poussant des cris affreux.
Le grand chef portait en trophée trois chevelures, au nombre desquelles Gatien reconnut sa propre perruque. A cette vue, il comprit tout d'abord qu'il venait d'être scalpé sans douleur, grâce à la mode française de s'affubler de faux cheveux. Il avait en outre cinq ou six flèches plantées dans ses larges manches et dans les replis de son vêtement.
Les sauvages le croyaient mort et poussaient déjà des cris de triomphe. Pour les désabuser, Gatien se leva à la hâte et déchargea en l'air le pistolet qu'il avait préparé la veille.
A ce bruit, tous s'enfuirent, excepté Coyocopchil qui cherchait à cacher son émotion. Gatien alla droit à lui, reprit sa perruque qu'il replaça sans façon sur sa tête, serra les mains du guerrier tatoué en signe d'amitié, et se mit à manger tranquillement du poisson rôti que les fuyards avaient laissé tomber dans leur émoi.
Le grand chef le regardait d'un air stupide qui semblait dire :
— Je ne serais pas trop éloigné de te prendre pour un manitou.
Quand le Français eut fini son déjeûner, il rechargea son arme, fit jouer son épée dans son fourreau , et, essayant quel-
ques mots de la langue indigène venus à sa connaissance, il rassura les compagnons de Maitre-de-la-Vie, dont la terreur commençait à se calmer; puis il fit signe à celui-ci qu'il désirait le suivre jusqu'aux ajoupas de son carbet.
Quelques heures après, les guerriers Cénis qui revenaient de leur expédition contre les Attakapas, firent avec lui leur entrée dans le grand village de leur tribu.
Coyocopchil avait bien réfléchi pendant la route; il s'était demandé si cet invulnérable étranger était un manitou, dieu ou génie, ou si ce n'était qu'un homme blanc de la race de ceux qui avaient enlevé les filles des Cénis. Comme il n'avait jamais vu de perruque et que les flèches avaient paru respecter l' Hotnme-au-Tonnerre , il inclinait à croire que celui-ci était venu dans les bois du Rio Colorado par le chemin des papillons.
Cette opinion, d'ailleurs, rassurait son amour-propre visà-vis de ceux qui avaient vu l'étranger reprendre sa chevelure. Il donna donc à Gatien le nom de Papillon-Puissant, et expliqua qu'il avait vu ses ailes repliées sous les basques de soie de son juste-au-corps.
— Au surplus, pensa-t-il, si ce n'est qu'un homme comme un autre, je trouverai bien, plus tard, le moyen de m'en débarrasser.
Cette manière de raisonner prouvait que Maitre-de-la-Vie craignait d'avance la rivalité du Français. En cela, on va le voir, il ne se trompait pas du tout.
Pas une voix ne proposa de mettre Gatien de Belle-Isle ou le
Papillon-Puissant au cadre de torture : le miracle de la perruque et l'impuissance des flèches sur lui le rendaient sacré désormais aux yeux des Cénis- On lui donna un ajoupa, eu le priant d'attendre, pour se choisir une femme, que les fillettes de la tribu fussent nubiles, ee qui ne pouvait pas beaucoup tarder.
Comme il allait entrer dans sa nouvelle demeure, une jeune fille d'une grande beauté vint au-devant de lui. Elle portait des bracelets d'argent aux pieds et aux mains, et avait les reins ceints d'une pagne en fourrure de cygne ornée des plumes vertes de la perruche de l'Ohio et des plumes cuivrées de la grande poule de la Louisiane. Ses cheveux retombaient à l'européenne sur un col gracieux et à peine bruni par le soleil; un pigeon à collier, semblable au messager épargné par lui, était gracieusement perché sur l'épaule ronde de la belle Indienne
C'était Sève-d'Erable.
— J'attendais le Français égaré, dit-elle de sa voix douce et. sympathique à Gatien.
Celui-ci était si loin de s'attendre à cette gracieuse apparition, qu'il devint rouge comme un jeune amoureux. Il lui sembla qu'il continuait son rêve. Sève-d'Erable, d'ailleurs, tenait son billet à la main.
L'étrange beauté de Tahualipa, les circonstances de sa rencontre avec elle, le mystère de cette intelligence féerique qui avait recueilli et compris le message de la colombe, il n'en fallait pas tant pour frapper au cœur Gatien de Belle-Isle.
Il se laissa conduire par elle sous un massif de magnolias
en fleurs plantés récemment par ses amants indigènes. Là elle mit devant lui des galettes de maïs, des fruits, des poissons, et un oiseau rôti dans des feuilles de vigne, en ajoutant à ces mets, auxquels il fit grand honneur, du vin d'érable doux et piquant comme du Champagne.
Tout en rassasiant sa faim, Gatien devenait de plus en plus amoureux de Tahualipa, assise auprès de lui et le regardant avec bonheur. Lui qui était sans cesse à la recherche des situations rares et extraordinaires pouvait-il mieux désirer? Assurément, il ne regrettait plus ses compagnons de route.
Sève-d'Erable se mit alors à expliquer à son hôte son désir ardent de rendre sa nation plus heureuse et moins féroce; elle lui parla des progrès déjà accomplis et de ceux qu'elle avait projetés.
— Le Grand-Esprit t'a jeté parmi nous, ajouta-t-elle, pour doubler ma force. Coyocopchil barre le chemin à Sève-d'Erable. Il s'est nommé Maître- de-la-Vie et veut mériter ce terrible nom. Quand il t'a rencontré, il venait de scalper dans les villages des Àttakapas afin de mettre de hideux trophées de guerre au-dessus des arbres à fleurs et à fruits que, pour me plaire, les jeunes Cénis sont allés demander à la forêt.
Gatien ne comprenait pas où Tahualipa avait pu prendre d'aussi grandes idées; son enthousiasme grandissait en l'écoutant parler ainsi. Lorsqu'elle eut dit, il lui fit une déclaration ardente, une des plus vraies et des mieux senties qui fut jamais sortie de ses lèvres et l'assura de son aide dans une œuvre si admirablement conçue.
Il était sérieusement épris de Sève-d'Erable, et bien qu'aussi volage que mon second mari don Olivarès, il se fit, pendant plusieurs semaines, l'esclave assidu de la vierge du Rio Colorado.
Sève-d'Erable ne tarda pas à partager la passion de Gatien : il était gracieux de manières, élégant et beau, tendre et persuasif, puis sa voix tranchait si harmonieusement sur toutes ces intonations rudes qu'elle entendait autour d'elle.
Cependant ce nouvel amant ne la quittait plus, à la mode des amoureux de France, il était pressé et pressant. Chaque jour il suppliait Tahualipa de cesser ses irrésolutions et de se donner enfin à lui.
La pauvre vierge hésitait, bien malgré elle; mais dans la passion d'amour, les femmes se montrent plus raisonnables et plus fortes que le sexe fort. Si elle devenait la femme du bel étranger blanc, toute cette troupe de rivaux dans le cœur desquels l'espoir d'être préféré entre tous soufflait le feu sacré qui fait entreprendre les bonnes et grandes actions, toute celte jeunesse empressée à lui plaire et à servir ses volontés fécondes, allait tomber dans le découragement et ouvrir l'oreille aux insinuations rétrogrades de Mailre-de-la-Vie.
— Laisse fleurir encore une fois, lui disait-elle, les cimes vertes des Sumacs , alors une nouvelle génération de vierges nubiles aura remplacé celles que nous ont enlevé les colons de ton pays; les jeunes guerriers Cénis les prendront pour épouses, et Sève-d'Erable sera libre. Dans un an d'ailleurs, ils auront assez goûté des choses nouvelles pour ne plus écouter les conseils féroces des vieillards.
Le sacrifice était grand pour la pauvre vestale, mais le but en était si noble qu'il était impossible de ne pas l'aider à l'accomplir jusqu'à la floraison des Sumacs. Cependant l'impatience de Gatien ne diminua pas, il essaya même de plaisanter sur la mission que s'était volontairement imposée Tahualipa.
Il lui dit un jour, avec ce ton de moquerie familier à sa nation, que le bonheur de toutes les tribus errant entre les grands fleuves l'inquiétait peu et qu'il le sacrifierait volontiers, s'il en était le maitre, pour un seul baiser de sa Tahualipa bien-aimée.
Ce ton léger fit beaucoup de peine à Sève-d' Erable; si elle n'avait pas été aussi aveuglée par sa passion , elle aurait dès ce moment désespéré du gentilhomme français, que sa résistance commençait du reste à fatiguer.
Cependant le grand chef, Maitre-de-la-Vie , résolut de perdre les deux amants qui détournaient sur eux seuls toute l'admiration de ses sujets. Par besoin de distraction et amour de l'originalité en tout, Gatien de Belle-lsle avait fini par se familiariser avec le chef sauvage; il avait chassé avec lui, il avait appris à tirer de l'arc, et n'aurait pas été trop éloigné de s'en aller apprendre à enlever les chevelures des Attakapas, en compagnie de ce monstre tatoué.
Faut-il le dire? à sa honte et au grand désespoir de Sèved'Erable, il en venait peu à peu à trouver plus de nouveauté dans les sauvages occupations de cet affreux Coyocopchil que dans les fantaisies poétiques, douces et progressives
de son amante. Et pourtant Coyocopchil tramait sa perte.
—Voyez-vous, dit-il à ceux auxquels l'amour trop passionné de l'étranger blanc donnait le plus d'ombrage, voyez-vous Papillon-Puissant avec la fille du Grand-Jongleur; il lui apprend le moyen d'avoir des ailes comme celles avec lesquelles il est venu parmi nous; avant que la lune nouvelle paraisse, Tahualipa sera papillon comme lui et ils s'envoleront ensemble.
Un matin, il prit avec lui deux des amants les plus jaloux, et pria Gatien de venir chasser les albatros dans les rochers au bord de la mer.
Us arrivèrent, deux heures après, sur le rivage, bordé en cet endroit par de hautes crêtes rocheuses où les oiseaux de mer faisaient leurs nids. Un canot, avec une voile grossière, était amarré à la côte.
Les trois sauvages avaient devancé leur compagnon et parlaient entre eux', lorsque le pigeon familier de Sève-d'Erable, qui était habitué à suivre Gatien, vint se poser sur son épaule en battant de l'aile; celui-ci comprit et trouva en effet, sous l'aile du messager, un morceau d'écorce charbonné, sans orthographe, où l'écriture française se trouvait imitée d'une manière quelconque par Tahualipa; ce billet ne contenait que ces mots :
« Papillon-Puissant, prends ton vol; Maitre-de-la-Vie veut « jeter ton corps au grand Lac salé. » Sans plus s'effrayer, le Français écrivit au crayon : « Que Sève-d'Érable se calme, je tuerai Maitre-de-la-Vie. » Puis il s'assura qu'il avait sur lui son pistolet, dont il ne
l/l2 LES PAPILLONS.
se servait jamais, de peur d'en émousser l'effet terrible dans l'esprit de ses hôtes du Rio Colorado. Il avait aussi son épée pour se défendre.
Tout cela n'échappa pas au rusé Coyocopchil; il comprit que le pigeon venait d'avertir le Français et retournait vers Sève-d'Erable avec un papier qui parle.
Il profita d'un moment d'inattention de la part de Gatien, et, d'un coup de flèche, arrêta la mission du pauvre oiseau qui tomba mort sur le gazon. Puis il résolut de se défier du Français, dans les mains duquel il avait vu briller le tonnerre qui tue, en langage ordinaire, une arme à feu.
Arrivés aux rochers, il fallait descendre au rivage par un sentier à pic, en s'accrochant aux pierres et aux arbustes. M. de Belle-Isle fit passer devant lui les deux compagnons du grand chef, afin de les surveiller. Quant au grand chef luimême, il feignit de prendre une autre route et se cacha derrière les rochers pour attendre le dénoûment.
Une demi -heure s'était à peine écoulée, Coyocopchil entendit un coup de feu; il se leva alors et vit ses deux complices tombés la face contre terre. Un moment après, rassurés par des paroles qu'il ne put entendre, malgré la finesse de son oreille, les deux Cénis montaient dans le canot amarré à la côte.
Le rusé Mailre-de-la-Vie les voyant pagayer sous la direction de Gatien, tranquillement couché au fond de l'embarcation, comprit que le Français avait fait ses esclaves de ses ennemis, et qu'il comptait profiter du vent d'ouest et des courants pour
La \ estale du Rio ( olofado .
regagner à la voile les côtes de la Louisiane. A cette pensée il fit un sourire diabolique et s'écria, en suivant de l'œil le canot qui fuyait :
— La mer ne craint pas le tonnerre qui tue; le grand Lac salé mangera le corps du Papillon- Puissant. Maintenant, Sève-d'Erable m'appartient.
Pendant que ce dénoùment imprévu avait lieu, la pauvre Sève-d'Érable était restée en proie à des pressentiments sinistres; son beau messager ailyé avait-il bien su trouver son amant? Pourquoi ne voyait-elle revenir ni son pigeon ni son Gatien?
— Ah! pensa-t-elle, si Sève-d'Érable avait consenti à se donner à l'étranger blanc, l'étranger blanc ne l'aurait pas quittée pour suivre Maitre-de-la-Vie !
Elle ne put attendre plus longtemps, et prit le chemin où avaient disparu les quatre chasseurs d'albatros. La première chose qui frappa ses yeux sur sa roule, fut la pauvre colombe à collier qui gisait sur le gazon. A cette vue, Tahualipa se sentit mourir à son tour; elle tomba sur ses genoux comme affaissée.
Ce n'était pas Gatien, son brave Papillon-Puissant, qui aurait percé d'une flèche le cœur de son oiseau favori, c'était assurément Maitre-de-la-Vie, Gatien était donc mort!...
Le désespoir où la plongeaient ces tristes pensées eut pourtant une trêve quand elle vit le billet qui contenait ces mots :
« Que Sève-d'Erable se calme; je tuerai Maître- de-la-Vie. »
ihk LES PAPILLONS.
Mais, hélas! cette trêve à sa douleur fut de courte durée. Elle allait reprendre sa course vers le rivage du grand Lac salé, lorsque Coyocopchil, le terrible Maitre-de-la-Vie, lui apparut, le rire infernal du triomphe sur les lèvres :
— Coyocopchil a coupé les ailes au Papillon-Puissant, lui dit-il; Maitre-de-la-Vie est seul semblable au Manitou maintenant; il peut seul donner des ailes à Tahualipa pour qu'elle s'envole avec lui.
Ce qui se passa après cette bravade, entre Maître-de-la-Vie et Sève -d'Érable, est demeuré un mystère. La vestale qui entretenait le feu sacré sur les rives du Rio Colorado ne reparut plus. Le monstre tatoué expliqua cette disparition en disant que Papillon-Puissant ayant repris le chemin des airs, Tahualipa, à laquelle il avait donné des ailes semblables aux siennes, s'en était servi, à ses yeux, pour rejoindre son amant.
Et la tribu des Cénis qui commençait à devenir heureuse, sous l'influence d'une vierge, redevint errante, grossière, vivant au jour le jour. Elle continue à scalper les chevelures et à brûler ses prisonniers de guerre, jusqu'au jour prochain de son entière destruction.