‹ Les paraboles cyniquesChapitre 10 sur 44 · LE PILOTE · texte numérisé non relu

LE PILOTE

portait jamais de boissons inutiles : Psychodore et ses disciples aimaient boire au creux des sources ou au bout de ces fontaines que les patres font avec un roseau semblable à une flûte et qui versent lentement la fraîcheur sonore de l'eau comme d'autres roseaux laissent tomber, goutte après goutte, un mince filet continu de musique.

Excycle, qui était avare, désapprouvait dans son cœur ce qu'avait fait Eubule. Il croyait que Psychodore avait conseillé ces choses et il ae disait parfois en lui-même : « Combien ce vieillard est dangereuux pour ceux qui croient à aa parole... » Quand il parlait devant quelqu'un, il n'osait proclamer un blâme direct, mais il raillait Eubule sous le nom de Craies et Psychodore sous le nom de Diogène.

— Cratès de Thèbes, le riche bossu, était fou: il se priva de ses richesses pour obéir à un homme qui ne pouvaitmême le débarrasser de sa bosse. }l ne sut pas voir que Diogène de Sinope, pauvre et jaloux, ressemblait au chien de la fable qui, attaché au râtelier, ne pouvait ni manger le foin ni souffrir que le cheval le mangeât. Mais le cheval, moins inepte que Cratès, ne s'inquiétait guère des aboiements envieux.

Excycle ajoutait :

— Pour moi, je crois qu'on peut philosopher à meilleur marché.

— Toi, dit Eubule, tu te charges de pierres inutiles dans l'espoir de monter plus légèrement sur les sommets.

Et Psychodore, souriant au disciple préféré :

— J'ai lu quelque part cette parabole :

Depuis deux jours la tempête secouait rageusement le vaisseau. Les passagers pleuraient et criaient. Seul le pilote restait calme.

Autour de cet homme comme autour d'un dieu des voix s'élevaient lamentables; des bras se tendaient telles des prières; des inquiétudes et des affolements s'agitaient. Or les bras, les attitudes, les mouvements, aussi bien que les paroles, tout criait :

— Sauve-nous! sauve-nous! Le pilote dit :

— Le vaisseau est perdu. Que ceux qui veulent sauver leur vie se préparent, ,comme moi, au naufrage inévitable.

Il se dépouilla de ses vêtements et tous l'imitèrent.

Puis, non loin de la côte rocheuse et haute, une manœuvre habile jeta le vaisseau sur un banc de sable. La proue s'enfonça, tandis qu'une vague brusque emportait la poupe en fuyant comme un voleur.

Le pilote ordonna à ceux qui savaient nager de se jeter parmi les flots et de gagner le rivage. Il distribua aux autres des planches et divers débris qui les soutiendraient. A tous, il indiqua l'embouchure de rivière qui, cachée parmi les rocs, permettrait seule d'aborder.

Il descendit le dernier. Et il nageait vers les plus faibles, les soutenant et les dirigeant.

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