‹ Les paraboles cyniquesChapitre 9 sur 44 · LES SCULPTEURS DE MONTAGNES · texte numérisé non relu

LES SCULPTEURS DE MONTAGNES

le peuple policé, quelles laideurs ridicules... 0 Lacédémone, caricature grinçante de Lycurgue. 0 gouvernement d'Athènes, grimace baveuse de Solon.... Pour moi, je ne me rendrai point coupable de tels enlaidissements. De quel droit, moi qui n'obéis à personne, commanderai s-je à quelqu'un? De quel droit, moi qui considère la contrainte comme le seul mal et qui méprise toute contrainte, contiendrai s-je les autres? Mais c'est à peine si j'ose quelquefois, lorsqu'on me le demande, donner le conseil qui fait remuer les mains. Je ne suis pas ennemi de la tyrannie dans l'intention de devenir tyran. Je sais que le citoyen n'est plus que le cadavre d'un homme et le législateur, le cadavre d'un sage.

— Pourtant Platon...

— Je m'indigne contre Platon quand, aux livres des Lois, il conseille au magistrat d'assortir les mariages par des tricheries, des ruses et des mensonges. Je m'indigne chaque fois qu'il oublie la grande parole de Socrate : « Tout ordre qui s appuie sur la contrainte et non sur la persuasion, je l'appelle tyrannie, je ne l'appelle pas loi. » Je m'indigne quand il entoure ses ordonnances de menaces, de châtiments, de juges et d'hommes armés. Ne le vois-tu donc pas? le seul rêve de sculpter la montagne est un air méphitique et, comme on sort fiévreux d'un pays de marécages, Platon sort de ses songes législatifs menteur et violent. Ainsi chaque l'ois que, même par la seule pensée, un philosophe devient roi ou magistrat, il y a un tyran de plus et un sac:e de moins.

Psychodore se tut un instant. Puis il reprit d'un accent plus ferme encore :

— Non, l'aventure de Platon n'est pas un accident singulier. Tu n'ignores pas en quelle bête féroce la tyrannie transforma le sage Périandre* Mais tu ne connais peut-être pas l'histoire de Niobé.

— Je l'ai entendu conter souvent.

— On la conte mal. Niobé, habile et forte comme Phidias, mais folle d'orgueil, voulut sculpter une montagne. La montagne fut plus forte qu'elle et c'est Niobé qui fut transformée en rocher. Ainsi Alexandre prit en ses mains fortes des peuplades barbares et s'efforça de les modeler en peuple grec. Mais c'est lui qui devint barbare par le vêtement, par les mœurs, par la folie capricieuse, par l'irritabilité, par l'impuissance à rester maître de soi et par toute son âme fuyante.

Psychodore ajouta d'un air de menace prophétique :

: — Prends garde, ô homme. L'esprit du sculpteur est, pour une grande part, l'œuvre de ses statues. Je ne dis pas seulement l'œuvre de celles qu'il réalise. Celles aussi où il échoue, soit que son rêve s'écoule trop large et diffus, soit que ses mains s'appliquent à une matière trop immane et fuyante, fabriquent le sculpteur, pauvre statue douloureuse et si facile à déformer.

Le Pilote.

Eubulo, depuis longtemps, avait perdu sen père.

La mort de sa mère le mit en possession d'un riche héritage. En secret, il prit conseil de Psychodore :

— Si je considérais les richesses comme des biens, je pleurerais amèrement de gagner à la perle de ma mère. Mais je sais, grâce à toi, que les richesses sont choses indifférentes ou plutôt nuisibles, et sous les doigts du statuaire Bonheur, la vie du riche est moins plastique que la vie du pauvre. Maintenant, dis-moi, que faut-il je fasse de ce que me donne la loi injuste?

— Je ne soulèverai pas tes jambes avec mes mains pour te faire marcher. C'est à toi d'agir selon ce que tu es et selon ce que tu peux.

— Tu ne m'as pas toujours refusé tes conseils. Faire une chose parce qu'elle est bien m'est une joie. Faire unechose parce que tu l'asordonnée, toi que j'aime et que j'admire par-dessus toul, m'est la plus grande des joies. Pourquoi n c refuses-tu, tandis que mon cœur déborde <Ie deuil, ce qui me serait la plus précieuse consolation ?

— Qu'une joie d'enfance et de docilité ne soit pour rien, ô mon fils, dans un geste qui doit être tout viril et tout libre. Pour moi, si je faisais ce que tu demandes, je dépasserais mes droits. Je puis quelquefois arrêter une main qui va semer le repentir. Je ne me permets jamais de pousser quelqu'un vers l'action. Certes, rien n'est plus beau que d'être pauvre, mais à condition qu'on aime sa pauvreté. Le pauvre volontaire, s'il éprouve un regret, devient inférieur à celui qui reste riche. Il ressemble à l'homme faible qui a voulu monter trop haut sur une montagne pénible. Il souffle, fatigué; il regarde en bas; son cœur se soulève du désir delà vallée et sa tête tourne de vertige ; enfin son pied mal assuré glisse sur une pierre qui glisse. Et le présomptueux tombe, meurtri, plus bas que les compagnons qui se sont assis à mi-côte. C'est à toi de savoir qui tues, puis, sans te demander si d'autres ont la force d'aller plus loin ou s'arrêtent plus près, de marcher avec tes jambes; connais- toi toi-même.

Eubule, ayant entendu ces paroles, courut àla ville, vendît son héritage et distribua l'argent aux pauvres. Toutefois il conserva, outre un âne et ses deux paniers, diverses monnaies qui ensemble valaient un talent.

Depuis lors, chaque fois qu'on traversait un bourg, Eubule entrait dans les boutiques et il chargeait l'Ane de quelques provisions. Dans la campagne, ceux qui avaient faim venaient prendre du pain au panier de droite, des figues ou des olives au panier de gauche. Mais l'âne ne

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