LE PILOTE
Lorsqu'il atteignit le rivage, il vit que la plupart des passagers pleuraient nus sous la bise et tournaient vers !c navire des yeux de regret.
Or, à ce moment, le vaisseau s'abîma tout entier.
Alors ceux que venaient de sauver l'habileté et le dévouement du pilote commencèrent à l'injurier parce que, disaient-ils, il leur avait fait perdre les biens abondants que portait le navire.
Mais le pilote savait depuis longtemps la folie injuste des hommes et ses forces étaient épuisées. Il passa, sans un mot, au milieu de ceux qui criaient contre lui et, gagnant un creux du rocher à l'abri du vent, il s'étendit pour dormir.
Ceux qui marchent.
— O Psychodore, dit Excycle, j'ai réfléchi et rien n'est aussi vain que la sagesse. Ce que je ferai tout à l'heure dépend de ce que j'ai fait jusqu'ici et de ce que l'univers a fait jusqu'ici. Mon second geste a dépendu de mon premier geste qui ne dépendait pas de moi. Ainsi, dès avant ma naissance, mon chemin était tracé tout entier et je ne puis dévier d'une ligne. De sorte que mes connaissances restent inutiles à mes actions.
— Tu trouves indifférent d'avancer dans la lumière ou dans les ténèbres?..*
— Il est heureux, d'ailleurs, que les choses marchent comme une armée où nul soldat ne quitte son rang. Autrement ce serait, dans ce qu'on regarde, désordre sans remède et éternel chaos; ce serait, dans celui qui regarde, ignorance dont rien ne triomphera, hébétude et affolement. Si les événements qui se succèdent ou qui se manifestent simultanés n'étaient liés par l'or inflexible et brillant de la Loi, nul ne pourrait rien savoir, non pas même les dieux. Savoir, c'est savoir la Loi. Celui qui dit la Lot
dit les faits. Il est la main qui tient les grains, parce qu'elle tient l'épi; qui tient la moisson, parce qu'elle tient la graine ; qui tient la semence d'hier et l'arbre de demain dans le fruit d'aujourd'hui. Il y a des vents brûlants qui ouvrent les épis, dispersent les grains, rendent impossible la moisson. Il n'y a pas, ô joie! de fantaisie ou de caprice qui puisse dénouer la Loi et disperser les faits. Sinon, si la nature était impuissante comme la cité, si ses ordres pouvaient être éludés comme ceux du tyran, je pleurerais, général dont les soldats se mutinent ; car le passé, l'avenir et aussi tout le- vaste présent que mon œil ne voit pas échapperaient ricaneurs à mon esprit. Enfermé au silence désespéré du vaincu, je n'oserais même dire : « Le soleil se lèvera demain. »
Excycle se tut une minute. Puis il reprit, avec un rire victorieux :
— Ta pensée, ô orgueilleux Psychodore, n'est pas plus libre que le soleil. Ce que tu appelles superbement ta révolte est une obéissance à la Loi que tu ignores et un produit de la Loi. Ou, si tu ne veux point l'avouer, ose donc affirmer que quelque chose vient de rien, que le fils n"a point de père et l'effet point de cause.
Psychodore répliqua :
— Va dire au conducteur du char, quand il tourne la borne : « Epargne-toi tout effort et toute attention inutiles. Les événements antérieurs nécessitent la direction actuelle de tes chevaux et tu ne peux rien pour ton salut ou pour ton fracas. » Va dire au sculpteur : « Tu