CEUX QUI MARCHENT
crois en vain diriger ton ciseau vers le dégagement de la beauté. Chacun de tes gestes est déterminé par l'état de ton corps etpar l'état de l'univers. » Ou plutôt dis-toi à toi-même, savant Excycle : « Pourquoi t'efîorces-tu de dompter les pensées, de les contenir dans l'étroit sentier de la logique et de les modifier légèrement pour qu'elles s'accordent entre elles et se soutiennent les unes les autres? Chacune de tes pensées, l'ignores-tu donc? est déterminée dans son moindre détail par l'ensemble des choses. Chacune de tes pensées et chacun de tes rêves, quelque effort que tu fasses, est un acteur qui existe de toute éternité, et il ne peut apparaître avant son heure ni manquer son entrée sur le théâtre passif que tu es. » Et dis-toi encore, 6 Excycle : « Ne te préoccupe pas de regarder tel objet que tu veux examiner en physicien, car la direction même de tes regards ne dépend point de toi. »
— Mais...
— Ah! malgré les fatalités inéluctables qui t'entourent, malgré la Loi, tu t'appliques à voir ce qui peut t'instruire et tu t'efforces de donner à ton esprit une éducation scientifique. Dans une certaine mesure, tu fais triompher le déterminisme logique, qui est ta liberté intellectuelle, sur les déterminismes de la mécanique et de la vie qui sont tes servitudes. Et parfois, ton obéissance à la nature des choses est une domination sur les choses. Pourquoi ne veux-tu pas que je donne à mon caractère une éducation forte et que je fasse triompher, dans mes pensées et
dans mes actes, le déterminisme de sagesse, qui est ma liberté morale, sur les volontés des choses et de mon corps, qui sont mon esclavage? La connaissance des lois du monde te permet de dominer le monde en obéissant à ces lois. La connaissance de moi-même me permet d'utiliser les lois de ma nature pour dominer ma nature.
— Cependant...
— Tais-toi, Excycle. Car, puisque tu accordes au laboureur le pouvoir de semer l'avenir, au sculpteur le pouvoir de réaliser la beauté f au physicien le pouvoir de choisir l'objet de son étude* au dialecticien le pouvoir de diriger sa pensée; si ensuite tu refuses au sage la liberté de diriger sa propre conduite et de créer sa sagesse comme le savant crée sa science f tu parles avec injustice et tu ressembles au fou de la parabole :
Sur l'agora, avec des arguments habiles, Zenon l'Eléate niait le mouvement, comme tout à l'heure tu niais la liberté. Plusieurs étaient pris, naïfs, aux mailles serrées du réseau fragile. D'autres sentaient l'erreur, mais ils ne pouvaient découvrir d'où elle venait. Et ils restaient étonnés, comme le voyageur qui voudrait dévider, en commençant par le premier fil, la toile de l'araignée tendue à travers son chemin. Mais, qu'il ait vu ou non la toile légère, le lion passe et il en emporte des Ïambe uix, tandis que d'autres lambeaux pendent ridicules aux buissons. Tel