CEUX QUI MARCHENT
Diogène, homme de sagesse pratique, ne chercha pas des mots vains pour les opposer à la vanité des mots qui niaient le mouvement; mais il se mit à marcher.
• • Excycle dit :
— Tu as la manie, depuis quelques jours, de conter les histoires les plus banalement connues et tu risques d'avoir perdu toute puissance d'invention.
— Il y a, dit Psychodore en riant, des choses dont tu sais que tu les ignores. 11 y en a d'autres que tu ignores au point de croire que tu les sais. Mais je t'ai annoncé tout à l'heure un fou dans la parabole. D'autres avant moi t'ont dit, sans que tu les entendes, ce que fit le sage Diogène. Quelqu'un t a-t-il conté déjà ce que fit le fou?
— Non, avoua Excycle.
— Ecoute donc et, cette fois, si tu le peux, entends :
Diogène se dirigeait vers l'extrémité droite de l'agora. Mais le fou dont je parle le saisit parle bras et il cria :
— Viens avec moi. Vers la gauche, vers la gauche, te dis-je. N'as-tu donc pas entendu celuici, Zenon, le diseur de vérités? N'as-tu donc pas entendu sa démonstration irréfutable et que, du côté où tu t'efforces, tout mouvement est impossible?
lie brigand Terméros.
— 0 Psychodore, je t'ai entendu bien des fois proclamer l'universelle nécessité. Mais, tout à l'heure, tu affirmais que l'homme est libre.
— Il y a deux sagesses, ô Excycle. Une sagesse essaie de rêver les choses divines. Les hommes la désignent par des noms hésitants. Quelques-uns l'appellent « Celle qui vient après la physique ». Souvent c'est à elle que je pense quand je dis : philosophie. Mais il y a aussi une sagesse des actions humaines. Or ce qui concerne les choses divines ou les dernières profondeurs de la nature reste incertain ; et il convient d'en parler en souriant de joie et de doute, comme quand tu récites des vers d'Homère. Car cette sagesse est poésie; mais la beauté qu'elle crée porte un nom singulier et glorieux : elle s'appelle Unité. Chaque système est un songe ou un poème. Et tous ceux qui noblement révent l'Unité, je les aime. Je n'ai pas besoin de savoir, et tu ne sauras pas plus que moi si Hélène était à Troie comme chante Homère ou en Egypte comme dit Euripide. Je ne me tourmente point de cette chose comme on
se tourmente d'une vérité. Si d'ordinaire je parle comme Homère c'est parce que Vlliade est plus belle que la fable tragique. Ainsi Platon est meilleur philosophe qu'Aristote, parce que son rêve de l'Unité est plus harmonieux, plus souple et plus séduisant.
— Parle-nous de l'autre sagesse, pria Eubule.
— Tu t'intéresses, ô Eubule, à celle que Socrate et mon maître Diogène nommaient seule : sagesse. C'est elle qui dit : « Connaistoi toi-même »; et ensuite elle se tait, afin que tu puisses t'écouter. Quant à la rêveuse que tout à l'heure je louais avec du sourire, — ainsi on loue une femme aux paroles prometteuses et aux mouvements fuyants, — Socrate et Diogène la méprisaient comme inutile. Ils faisaient descendre la philosophie du ciel sur la terre. Ils n'affirmaient que le mouvement humain et, quand nous avons allumé le flambeau voisin du sol, la liberté de marcher derrière lui. Quand je marche, c'est aussi sur le sol résistant et, arrivé au bord de la falaise, je ne pose pas un pied téméraire sur le nuage qui semble la continuer. Mais je n'ose, avec Diogène, blâmer Platon de ce qu'il a des ailes. Seulement je n'oublie jamais que, dans les airs, l'oiseau, s'il ne veut tomber, doit agiter ses ailes; et, dans les pensées qui sont par delà la physique, le philosophe doit mouvoir continûment son esprit. 11 faut que le sourire des lèvres et l'extase comme malicieuse du regard soulèvent les mots, annulant leur lourdeur de folie affirmatrice. Mais, pour ce qui est de la conduite humaine, je ne
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cherche point ses règles dans le rêve, car je ne suis pas un somnambule.
— Ainsi, grommela Excycle, tantôt tu dis : « Oui » et tantôt lu dis : « Non ».
— Quelquefois je récite des vers sur les Barbares. Mais, si une cité fait la guerre aux Barbares, le stratège s'efforce de connaître l'ennemi autrement que par des vers, même harmonieux.
— Tu te donnes généreusement le droit de te contredire. Pourtant la contradiction est la marque du faux.
— Non, enfant. Mais la marque de la fausseté d'esprit, c'est l'esprit de contradiction.
— Tu joues ingénieusement sur les mots.
— Quant à la contradiction, elle est le signe que porte toute réalité. Et c'est pourquoi nulle réalité n'est éternelle. La nature devrait s'appeler Celle-qui-se-contrcdit.
— Que dis-tu?
— Ne connais-tu pas cette doctrine du vieil Empédocle que toutes choses sont filles d'Eros et de la Discorde?
— Je la connais, mais je ne sais si je l'approuve.
— 11 faut l'approuver, puisqu'elle est belle, comme tu approuves une tragédie de Sophocle.
— Tu fais d'étranges comparaisons.
— Le philosophe qui passe sa vie répétant : « L'Être est; le Non-Etre n'est pas » et qui n'ajoute rien de plus, ne se contredit peut-être point. Mais il risque de ne rien dire. Ou môme, je le crains, il rabâche un mensonge.
— Un mensonge?...
— Car la nature emploie l'éternité à créer et h détruire, c'est-à-dire à affirmer que le Non-Être est et à nier que l'Être soit. Chaque naissance chuchote à Parménide : « Tu mens », et chaque mort lui crie : « Tu te trompes. »
— Pourtant...
— Le disciple de Parménide et de Xénophane, Zenon l'Eléate, montrait de la contradiction dans toutes les choses que saisissent nos mains et que voient nos yeux. Cet ambitieux prétendait pénétrer jusqu'à l'Etre qui ne se déchire point et ne se nie point lui-même; et toutes nos réalités, il les appelait de vaines apparences. Mais moi, je dis : Si tu parles de l'Un, de la Vérité et de l'Etre d'une façon lourde et en t'appuyant sur eux, tu tomberas avec ton appui brisé. Car c'est le Multiple qui nie l'Un; ce sont les réalités qui empêchent la vérité. Les apparences, bacchanale éternelle, déchirent l'Etre et emportent ses fragments comme les Ménades emportèrent les lambeaux sanglants d'Orphée.
— Il resta quelque chose d'Orphée.
— Oui, une voix et une harmonie... Zenon croyait le mouvement impossible. Or tout est mouvement. L'immobilité est un mensonge des yeux ou une conception de l'esprit. Le phénomène, de ses myriades de ricanements qui passent et qui recommencent, nie éternellement la substance.
— Tu me fais peur.
— Parfois, cependant, avide de beauté, je nomme Substance ce qu'il y a de commun à tous les phénomènes. Mais cela est inconnais-
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sable. Et mon oreille qui écoute croit saisir des harmonies : c'est son attention obstinée et son impérieux désir qui les crée»!. Et j'appelle Immobilité l'équilibre de tous les mouvements. El ce que je nomme Un, c'est la possibilité même du Plusieurs. Mais ces mois dont chacun semble un hymne, Etre, Immobilité, Unité, qui donc les chanterait et qui donc les entendrait, s'il n'y avait le chœur éternel des phénomènes, des mouvements et du multiple?...
— Mais...
— Et, croyez-moi, la vie, telle que nous pouvons la connaître, n'est pas condensée au centre et dans la thymélé; elle est dispersée tout autour et elle appartient, fragmentée, à chaque choreute*.
— Oh! combien tu dis des choses difficiles...
— Et, dès que j'essaie de parler par delà ce que nous pouvons voir, je consens joyeusement à la nécessité de me contredire. Car nul mot n'est un vase assez large et assez profond pour contenir toute la vérité. Je suis, avec les pensées qui germent en moi et les mots fleuris qui tentent d'agiter hors de moi mes parfums, non point h1 contenant mais une minuscule parcelle du contenu. Chaque idée et chaque parole sont des murmures qu'entourent et couvrent les cris négateurs de l'infini. 0 l'insensé qui parle de sa maison, et il croit dire la ville; il parle de la ville, et il croit dire la terre; il parle de la terre, el il croit dire notre univers; il chuchote notre univers et il croit chanter puissamment le Tout. Mais celui qui, joyeusement et anxieusement,
serre entre ses mains et sa poitrine ce qu'il peut saisir du Tout, ah! comme il sent la faiblesse étroite de ses bras et comme il entend, autour de sa pensée, l'écroulement sonore de toute la Pensée. Avec l'or de la paille ou avec l'or d'une formule, on lie une poignée d'épis ou une large gerbe; mais quel fou voudrait entourer d'un lien unique tout le blé que Déméter donne aux hommes pendant que dure le mois hécatombéon, ou recueillir en une seule corbeille la pluie de fruits que métagitnion 'secoue de tous les arbres? C'est pourquoi, lorsque j'aborde certaines régions du rêve et du désir, je ne parle qu'en souriant, comme il convient à un mortel ou môme à un dieu. Car les dieux, lorsqu'ils parlent, subissent le pouvoir des mots et, selon que l'exigent les paroles, ils séparent des choses qui se tiennent ou confondent des choses qui se distinguent. Et ils ne savent guère mieux que nous si toutes les choses se tiennent et comment elles se tiennent, puisque Phoïbos a la naïveté insolente de n'être pas Zeus et Zeus l'enfantillage de fuir Héra ou de l'épouser.
Les disciples écoutaient, quelques-uns debout, la plupart assis sur des pierres ou au rebord du fossé. Parmi ces derniers, se tenait Eubule, les coudes aux genoux, le visage entre les mains. Il releva la tête enfin, et il dit :
— Tes paroles sont belles et inquiétantes.
— "Enrichis-en, mon fils, le vrai trésor de ta pensée, le trésor de tes inquiétudes. Mais, quand il s'agit de ces rêves qui flottent par delà la physique, n'imite jamais Excycle de Mégare ou Zé-
LE BRIGAND TERMKROS
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non TEléate. Sauf aux prêtres et aux autres impudents qui affirment sans sourire et qui entourent leurs affirmations non seulement de preuves puériles mais encore de menaces et de promesses, ne reproche à personne de se contredire. Car loi aussi, si un jour tu enfantes un fils, ton fils sera mortel. Mais l'éléate chercheur de contradictions était l'impuissant qui tue les enfants des autres. Et sa façon de dire « Non » à toutes les doctrines ressemblait à celle dont l'eunuque dit « Non » à toutes les femmes.
Psychodore se lut un instant. Puis il reprit '
— Entendez une parabole :
Le brigand Terméros avait la tête dure, comme un roc. Et il tuait les passants en heurtant leur tôle contre la sienne.
— Les petits enfants récitent cette histoire, interrompit Excycle. Et le peuple a môme un dicton qui affirme de celui dont le crâne est fendu qu'il meurt du « mal termérien. »
— Dis-nous donc, ô Excycle, comment mourut Terméros.
— Un jour le passant — et il s'appelait Iléraklés — eut la tète plus dure que le brigand. Et le brigand mourut de la mort de ses victimes...
Après un silence, Excycle ajouta :
— Voilà, du moins, ce qu'on raconte. Mais je ne vois aucun rapport entre cette fable et ce que nous disions touchant la contradiction.
— C'est que tu entends les fables avec tes oreilles. Et, comme tu as une langue, tu peux les répéter. Mais ton esprit n'a pas entendu.
— Maître, dit Eubule, celui qui tue par le mal termérien périra par le mal termérien. De même, si un jour Zenon avait dit quelque chose...
— Favorise-nous de ton silence, recommanda précipitamment Psychodore. Toi, ton esprit connaît cette histoire. Cependant ne parle pas davantage. Car les hommes auxquels on dit tout ne savent jamais rien.
La Fumée d'encens.
Psychodorc venait de parler longuement dans un de ces élans lyriques auxquels parfois il se livrait. Et il y avait autour de lui des spectateurs plutôt que des auditeurs. Les yeux le regardaient avec curiosité et les oreilles sans doute, recevaient charmées la musique vaillante qui s'envolait de ses lèvres. Mais l'esprit se désintéressait de sons qui lui restaient trop fermés et qu'il pouvait croire vides.
Enfin le philosophe se tut.
— Maître, dit Eubule, quand tu as pris la parole, il nous semblait que nous allions comprendre. Mais ton discours, où nous sentions une beauté frémissante et qui monte, nous devenait à chaque phrase moins clair et comme plus lointain.
— C'est peut-être, répondit Psychodore, que mon discours, parti de trop haut, n'a cessé de s'élever. 11 ne vous est pas inutile cependant, malgré les apparences premières, s'il vous a fait regarder en haut.
Or Excycle fut blessé dans sa vanité. Et il ricana :
— Maître, ne pourrais-tu faire redescendre le discours envolé de sorte qu'il reste quelques instants à notre hauteur. L'aigle, malgré la puis-
sance de son vol, peut marcher sur la terre comme le chien.
— L'aigle, remarqua Eubule, qui marche dans la plaine ne pourra plus se renvoler ; mais il frappera la poudre du chemin d'une aile trop grande, et qui se blesse, et qui désespère.
— Entendez une parabole, dit Psychodore :
Au sommet d'une vieille tour dont l'escalier était écroulé se trouvaient, je ne sais comment, quelques grains d'encens.
La foudre vint à mettre le feu à cet encens qui brûla lentement, faisant monter vers le ciel une fumée bleue et odorante.
Or des hommes regardaient d'en bas, et le plus petit d'entre eux dit :
— Que nous veut cette fumée qui tremble sur la tour immobile comme un panache sur le guerrier qui marche? Le feu du ciel a, sans doute, embrasé quelque ordure. Félicitons-nous d'être assez bas pour échapper à cette puanteur.
Cependant la fumée montait toujours, et elle se disait à elle-même :
— Les hommes ne sentiront pas mon odeur exquise; mais les dieux s'en réjouiront.
— Cette fumée était théologienne! ricana Excycle.
Mais Psychodore, qui n'entendit pas :
LA FUMEE D ENCENS it>
Elle continuait :
— Peut-être le ciel est inhabité et je m'enfonce inutile dans les hauteurs vaines. Mais je ne suis pas une chose qui puisse descendre. Je suis une fumée légère et il faut que je monte.
Excycle s'éloigna, murmurant :
— Si quelqu'un, pour tenter la conquête de la fumée, se rompt les jambes dans l'escalier en ruine, ce ne sera pas moi.
Cependant Psychodore achevait la parabole :
Le plus petit des hommes s'écria :
— Qu'est-ce qu'une fumée pour que vous restiez ainsi dans l'attitude pénible qui regarde en haut? Tournez-vous plutôt vers moi. Je suis palpable, moi, et je ne donne point de torticolis à ceux qui veulent me voir.
Les autres hommes ne savaient même pas lequel d'entre eux faisait en bas un bruit importun ; et ils ne voyaient point le petit compagnon s'agiter d'abord, s'éloigner bientôt. Mais, en une aspiration douloureuse comme une noblesse qui commence, ils continuaient de regarder la fumée qui continuait de monter.
Le Dormeur et les Dryades.
Excycle et Théomane se querellaient au sujet de la vie future. Le premier niait qu'il y eût une autre existence après celle-ci et il fallait, déclarait-il, être fou pour ne point voir dans la mort le dénouement de la fable tragique ou comique jouée par les hommes. Mais Théomane vantait la mort, porte qui, sous nos tâtonnements obscurs, ouvre un soudain éblouissement et l'entrée de joies inexprimables :
— 0 mort, ô seuil de la véritable vie, si les hommes étaient justes, ils t'appelleraieni naissance. Mais ce qu'ils appellent vie, ils le nommeraient mort trop longue et tombe d'où l'on sort bien tardivement. . .
Puis, sans entendre les rires insultants dExcycle, il décrivait les merveilles élyséennes dont l'hiérophante l'avait enivré.
Psychodore dit :
— Je n'ai point accoutumé, ô Excycle, de croire que l 'horizon est la borne du monde. L'horizon es! un mur à la faiblesse de mes veux, mais qui, devant mes pas ou sous le vent de ma pensée, s'ouvre.
— Ta comparaison, ricana Excycle, est singulièrement mauvaise. L'horizon est un lâche qui recule quand tu avances. La mort, elle, t'attend. Nul coureur rapide n'a jamais atteint l'horizon. Mais l'homme le plus lent arrivera à la mort.
— A notre droite, répondit Psychodore, la vue est fermée par une montagne qui, si nous marchons vers elle, nous attendra. Crois-tu qu'il n'y ait rien de l'autre côté de la montagne? Dans quelques heures, que tu le veuilles ou non, tu seras arrivé à la nuit. Crois-tu qu'il n'y ait pas de jour de l'autre côté de la nuit?
— Je me souviens d'avoir traversé des montagnes et des nuits. Je ne me souviens pas d'avoir traversé la mort.
— Tu ne te rappelles pas non plus les premières choses qui ont suivi la traversée et tu ne saurais dire, à moins de répéter des récits entendus, ce que tu faisais quand tu avais quelques mois ou même quand tu avais un an. Je ne t'expliquerai pas, puisque je l'ignore, de quelles ténèbres est faite cette stupeur, de quelles ténèbres est fait cet oubli. Mais, tu es contraint de l'avouer, tu fus quelque temps stupide et sans mémoire et tu ne peux savoir combien dura cette période.
— Tu as raison noblement, approuva Théomane.
— Mais, reprit Psychodore en souriant, je ne «rois pas comme toi, ô initié, qu'il y ait, au delà de l'horizon, des choses très différentes de celles que je vois ici. Les spectacles de mer-