LE DORMEUR ET LES DRYADES
veille, c'est toujours dans mes songes que je les ai rencontrés, jamais dans les réalités. Les réalités sont pauvres et monotones comme une forêt ou comme un coffre d'avare : la forêt produit beaucoup d'arbres, mais de peu d'espèces; le trésor contient beaucoup de monnaies, mais le nombre des métaux n'est pas grand. Sur les pays que peu de gens ont visités on conte des prodiges; vus de près, les prodiges s'évanouissent ou se réduisent à des choses simples. De l'autre côté de la montagne, luttent et s'harmonisent, je suppose, les mêmes éléments que de ce côté. Leur disposition seule varie, et leurs quantités relatives. Le fleuve se joue en des sinuosités un peu différentes, mais toujours entre des rives solides et ses étrangelés se limitent aux mêmes lois de la nature que les agitations que nous voyons.
Ne crains pas cependant que je t'imite, courageuxThéomane,etqueje dessine la carte de pays que je n'aipointvus, disant: « Icicouleunerivière, là se dresse une colline ; la, sous les doigts subtils du vent, chante une foret. » Non, je ne dirai même point de telles paroles, loin que j'ose affirmer : « Cette rivière roule du lait et du miel ; cette colline est une masse d'or plus grande el plus brillante que le soleil; ces arbres laisssent pendre, en manière de fruits, des oiseaux tout préparés et qu'on a la seule peine de cueillir. »
Je ne parle pas volontiers avec précision des choses que j'ignore. Je me contente de dire : < Ce que je ne vois pas existe comme ce que je vois. Ce que je ne vois pas ressemble, sans
doute, dans une grande mesure, à ce que je vois ». Si j'ajoute quelques vagues probabilités, c'est en souriant et en me moquant un peu de moi-môme.
Il se tut un instant. Puis :
— Quand il s'agit de choses inconnues, il me paraît convenable de jeter sur nos mensonges involontaires la pudeur d'un peu de brume et de ténèbres. Le soleil de demain nous précisera demain. En attendant, parlons de demain, si vous le voulez, par de tâtonnantes et incertaines paraboles :
Dans une forêt où jamais personne n'était entré, un homme pénétra. Parmi l'émerveillement frémissant du peuple des dryades, longtemps il marcha. Puis, se sentant fatigué, il se coucha sur la terre et dormit.
Les nymphes se penchaient curieuses vers l'effarant spectacle et elles échangeaient des paroles et des inquiétudes.
— Hélas! disait l'une, cet être admirable, cet arbre qui marchait, ce dieu plutôt — car ainsi je me figure les dieux — voilà qu'il est tombé pour toujours. L'arbre qui s'étend sur le sol ne se relèvera point.
— Tu te trompes, répliquait la svelte habitante d'un cyprès. Regarde mieux cette forme tassée, forme de germe et non point d'arbre. La graine va s'enfoncer sous la terre. Bientôt la réalisation en sortira grandissante et elle deviendra une myriade de fois plus haute que