LE SCULPTEUR ET LE SINGE N
du scul| tcur. Bientôt le bloc contre lequel s'acharnait le singe ne fut plus qu'un débris.
Or Excyçle, ayant vu ces choses, reprocha au statuaire la mollesse de son effort.
— Prends exemple, dit-il, sur ce singe vaillant. Vois comme, en moins d'une heure, il a délruit toute la lourdeur de la pierre. Rougis donc, loi qui, depuis plusieurs jours, egralignes timidement le rnème marbre, comme si lu tremblais de lui faire du mal. Regarde et rougis, car il reste devant loi presque autant de matière qu'il y en eut avant que ta main lâche et qui hésite entreprît celle besogne.
Excyclc continua longtemps son discours, louant le courage du singe, méprisant la paresse et la maladresse du sculpleur.
Psychodorc se tut. Excycle dit, avec un rire amer :
— Je ne me souviens pas d'avoir passé aux lieux dont tu parles, d'avoir vu le spectacle que lu décris ni d'avoir prononcé les paroles que tu prétends répéter. Néanmoins, puisque tu te joues à cette fiction peu ingénieuse et à ce mensonge injurieux, réponds : Qu'est-ce que le sculpteur put répliquer aux discours absurdes mais embarrassants que lu me prèles comme à un sophiste?
Le sculpteur, ayant entendu les paroles d'Ex-
g£ LES PARABOLES CYNIQUES
cycle, hocha la tête et sourit. Puis il déclara aimablement :
— Ton jugement, ô jeune homme, n a non qui m'étonne. Même tu n'es pas seul de ton avis et mon âne t'approuve. Quand je t'écoute, j entends d'avance ses plaintes le jour où il transportera la statue. « O dieux! s'écriera-t-il, que ne m'avez-vous donné pour maître le singe dont la vaillance aurait diminué, ou plutôt anéanti, ma charge... »
L'Enfant et le Lézard.
— Entendez une parabole, dit Psychodore :
J'élais couché au bord de la route. Un enfant passait, l'air hardi. Son épaule droite portait un de ces fers emmanchés à du bois qui servent à fouiller la terre et qui deviennent, au besoin, des armes redoutables.
L'enfant s'arrêta, leva sa pioche pour frapper et dit :
— Eloigne-toi, afin que je tue ce lézard qui allait te piquer.
Je me rapprochai du reptile pour le proléger. Mais il glissa, se perdit dans les herbes.
— Pourquoi, me reprocha ['enfant, as-tu sauvé cette mauvaise bête?
— Les lézards ne sont pas méchants.
L'enfant hocha la tête.
— Pas méchants? s'étonna-t-il. Pourtant, hier, j'en ai tué un...
Comme Psychodore se taisait, Eubule interrogea :
N'as-tu rien répondu à l'enfant?
Il est bien inutile de répondre aux juges, remarqua Psychodore en souriant. Toutefois, je
dis à celui-ci :
— Si le lézard t'avait tué, le lézard serait méchant. Puisque tu as tué le lézard, c'est toi qui es méchant.
— Que répliqua l'enfant? demanda Excycle.
L'enfant ne répondit point par des paroles. On avait négligé, je suppose, de lui apprendre ce qu'on a coutume de répondre en de telles occasions et le mot paradoxe était inconnu de ce petit paysan.
Mais il haussa les épaules. Et ce fut un geste naïf et sincère.
Ensuite il me regarda. Mon visage sérieux et mes yeux de blâme lui firent peur. Il songea que j'étais le plus fort et, voulant me faire plaisir, il rit très haut de ce que j'avais dit et qui était, à coup sur, une bonne plaisanterie.
puiSj __ car cet enfant était Drave — sans
l'enfant et le lézard 87
hùte apparente, il s'éloigna du fou dangereux que je pouvais être.
Une heure après, Psychodore entendait celte fin de conversation entre deux disciples :
— Je t'assure que ce Carysteestun homme méchant : les juges l'ont condamné plusieurs fois.
On ne sut jamais pourquoi Psychodore, qui, depuis une heure, marchait en silence, avait eu soudain un vaste éclat de rire.
Le Paradoxe.
Psychodore venait de dire une de ces vérités que leur simplicité môme rend étonnantes et repoussantes aux esprits superficiels.
— 0 l'ingénieux paradoxe î s'écria Excycle. Mais le vieux philosophe :
— Entendez une parabole :
Je connais un pays dont les habitants sont toujours vêtus. Auprès de la femme en travail, le prêtre et le magistrat attendent et, dès que l'enfant parait, se saisissant de lui, ils renferment tout entier, mains et visage compris, dans un tissu clastiqae qui dessine les courbes du corps et qui grandira avec lui. Peut-être, malgré son élasticité, la toile résiste, s'opposant à la croissance, car les hommes de ce pays restent singulièrement petits.
L'étrange vêtement a des ouvertures qui correspondent aux yeux, aux narines, à la bouche Mais il se replie un peu, collé sur le rebord des perluis naturels et nulle part on n'aperçoit La
peau, cetlc indécence. Même il est collé sur les paupières. Les cils, réunis par cet artifice, à peu près comme sont réunis les doigts des oiseaux qui nagent, donnent au regard je ne sais quelle expression de sottise et de bassesse.
Pendant la croissance de l'enfant ou même plus tard, à cause de l'usure Ou de quelque accident, il arrive que le vêtement craque. Celui qui est victime d'un tel malheur réussit souvent à le dissimuler et à y remédier en secret. Dans le cas contraire, il reçoit cinquante coups de fouet puis il s'agenouille et, parmi des cérémonies et des prières, les prêtres et les magistrats collent sur la déchirure deux lambeaux superposés d'étoffe pudique.
Je passai dans ce pays à une époque où des hommes ' hostiles m'avaient dépouillé de mon manteau. Je marchais innocent et nu parmi ce peuple religieux.
Les femmes et les jeunes gens s'assemblèrent bientôt autour de moi. Le troupeau nombreux me suivait, louant la couleur de mon vêtement et sa finesse souple. Mais, après un peu de temps, des prêtres accoururent qui accusaient cette foule par des cris accompagnés de gestes qui maudissent. Puis des gens d'armes la dispersèrent à coups de bâton.
Et, s'étant saisis de moi, ils me conduisirent devant le magistrat suprême. Là, un accusateur se leva, qui dit :
— Cet homme est coupable de ne point porter le vêtement que la cité ordonne et d'introduire un costume extravagant. Il est coupable de cor-