LE PARADOXE
rompre, par ce moyen, les femmes et les jeunes gens. Peine : la mort.
— Qu'as-tu à opposer pour ta défense? interrogea le juge.
Je répondis naïvement:
— Je suis étranger et j'ignore vos lois. Pourtant je suis certain de ne point porter des vêtements qu'elles condamnent, puisque je suis nu comme l'enfant qui sort du ventre de sa mère.
Or ces hommes affirmaient qu'ils aimaient l'urbanité, les finesses de l'esprit et les ingénieuses surprises de la parole. Ils se regardèrent donc en souriant des lèvres et des yeux. Et le juge proclama :
— Voici un étranger d'une intelligence trop aimablement paradoxale pour que j'aie le courage de le condamner.
L'assistance approuva. Et l'accusateur déclara :
— Je suis plus que tous admirateur de la grâce et du sel qu'on met dans les discours. C'est pourquoi je retire mon accusation contre cet homme. Il y a d'ailleurs un sens profond et un enseignement utile dans sa boutade. La connaissance des lois forme autour du citoyen un vêlement qui le réchauffe et une armure qui le protège. De sorte que cet homme, ignorant de nos lois, les seules naturelles et raisonnables, est, en effet, nu et pauvre comme un nouveau-né.
On applaudit beaucoup le petit homme dont le regard sous les cils unis brillait comme l'eau agitée sous les pattes d'un canard. Je sentis que
le désir de ces applaudissements avait contribué à mon salut et j'échangeai avec mou défenseur imprévu de longues félicitations.
Le juge me demanda si mon projet était de m'établir dans le pays ou seulement de le traverser. Je voulus savoir, avant de répondre, quel traitement j'éprouverais dans les deux cas. On loua ma prudence et on m'expliqua que, si je devais rester dans la contrée, on m'arracherait d'abord mon vêtement contre nature, après quoi on m'habillerait comme tout le monde. Mais, si je ne faisais que traverser, on supposerait que les habits paradoxaux dont j'étais couvert étaient légaux et nobles dans ma cité et on se contenterait, pour l'e temps de mon passage, d'en couvrir l'impiété locale sous une longue tunique semblable à celle dont on se défend, en hiver, contre le froid.
Tous les assistants m'entourèrent, exaltant leur pays, la plus douce des patries, et faisant pour m'y retenir des efforts qui certes me flattaient. Néanmoins je préférai protéger, par un prompt départ, l'intégrité de ce qu'ils appelaient mon paradoxal vêtement.
Les Bergères de la Nuit.
Excycle et Théomane se querellaient. Les aul res disciples faisaient, autour des disputeurs, un cercle attentif.
Excycle lamentait la nécessité de fer qui pousse les hommes et qui, de chute en chute, les roule sur la pente jusqu'à l'abîme de la mort.
Mais Théomane chantait la nécessité d'or : elle entraine les hommes vers l'immortalité qui se dégage et se révèle. D'une vie presque animale, elle les conduit à une vie divine.
Souvent l'un et l'autre prononçaient le mot Nécessité. Quelquefois cependant Excycle injuriait la Fatalité des choses et quelquefois Théomane louait la Providence des dieux.
Quand ils se turent, Psychodore exprima un doute :
— Peut-être, dit-il, vous n'avez point parlé de la même bergère.
Puis il reprit :
Entendez une parabole :
Sur une route aride et qui dévalait comme un torrent de pierres, je rencontrai, innombrables,
des hommes aveugles. Leur cou était pris dans un carcan. Des chiens couraient sur les deux hords de la route et, parmi des abois, mordaient les aveugles qui chancelaient. Derrière le troupeau éperdu, une femme, armée d'un aiguillon, frappaiteeux qui s'attardaient. Souvent quelqu'un tombait et d'autres chutes couvraient sa chute qui roule et se prolonge. Alors les chiens criaient plus haut, mordaient plus profond et l'aiguillon s'agitait plus actif. Les aveugles se relevaient, blessures et gémissements, pour reprendre la marche tâtonnante, peureuse, bousculée, qui bientôt tombera de nouveau. Parfois, d'un chant qui pleure monotone, ils détestaient, sous le nom de Nécessité, la Bergère qui les piquait de l'aiguillon, qui les faisait mordre par les chiens, qui les précipitait sur la pente rapide et sur les pierres qui blessent.
Au bout de la route que descendait l'innombrable troupeau, brusquement un abîme avalait les aveugles effarés. Mais, toujours^ de nouvelles tôles sans lumière venaient remplir et môme augmenter leur nombre.
Je m'enfuis, loin du spectacle affreux.
Sur un autre chemin à peine moins triste qu'ombrageaient çà et là quelques chênes bavards, je vis une seconde troupe d'aveugles. Semblable à une bacchante, une femme leur versait à boire dans des coupes et les entraînait de sa propre ivresse, de son chant fou et du bruit désordonné de sa danse. Ces aveugles louaient les dieux en un cantique qui puait la bassesse et le vin. Ils méprisaient la route et sa durée. Mais