LES BERGÈRES DE LA NUIT
ils vantaient la raideur implacable de la pente et ils souhaitaient le vorace abîme. Ils appelaient Nécessité cette pente; et la femme ivre qui les enivrait, ils la nommaient Religion ou Initiation. Ils l'aimaient, elle, son vin d'espérance et sa folie de promesses. Elle affirmait que la chute finale les jetterait, les yeux soudain ouverts, dans un bonheur sans fond. Pourtant, disait-elle, il ne fallait pas se tromper : il était nécessaire de tomber à droite du gouffre et non à gauche. Quand elle clamait le gouffre sinistre et ses horreurs infernales, des chiens bondissaient, vile grandissants, de sa tête entrouverte, de sa bouche hurlante, de ses seins agités, de sa ceinture qui semblait un cercle de feu. Ils s'élançaient sur les aveugles et les mordaient. Mais l'ivresse de ces hommes chantait les morsures comme des biens. Les maux d'aujourd'hui, disait leur chœur, sont des œufs bientôt éclos d'où sortiront des joies vivantes. Et, comme une paysanne avare glisse un œuf de plus sous la poule qui couve, ils frappaient leur corps avec des lanières ou ils s'ingéniaient à se créer d'autres souffrances pour enrichir le prochain trésor de leur immortalité.
Je regardai un instant ces fous et la folle qui les dirigeait. Puis je m'éloignai.
C'est le hasard qui m'avait conduit sur les deux routes rapides vers les deux troupeaux aveugles. Ma volonté cl une lumière m'appelèrent vers une troisième région.
Les hommes qui y marchaient en une joie grave avaient les yeux ouverts. Mais sur eux et.
autour d'eux stagnaient les ténèbres d'une foret que ne coupait nul sentier. •Chacun s'ouvrait laborieusement une voie qui monte. Une femme marchait en avant; elle se retournait fréquemment et le flambeau que portait sa main éclairait un sourire etun regard qui encouragent. On voyait sa lumière et son visage; on ne voyait pas hélas! le chemin qui conduisait à elle. 11 semblait que, derrière la clarté et derrière ces hommes, des ronces hâtives poussaient, fermant les passages.
Le labeur, ici, était joyeux et chanteur gravement. Et le chant disait :
— 0 Nécessité, toi dont l'autre nom est Lumière. 0 Lumière, toi dont l'autre nom est Raison. 0 Raison, toi dont l'autre nom est Liberté.
Puis le chœur reprenait :
— 0 Nécessité-Liberté.
L'hymne disait encore :
— Nul n'est mauvais volontairement. Comment quelqu'un voudrait-il son propre mal? Mais celui qui tombe n'a pas vu l'obstacle où bute son pied et, hélas! presque tous les hommes sont aveugles.
— Où allez-vous, demandai-je, derrière le flambeau, à travers les obstacles?
— Nous marchons derrière notre pensée.
Nous traversons la vie et, puisque nous sommes mortels, nous montons à la mort où tant d'autres descendent.
— Qu'importe le chemin et qu'importe de monter ou de descendre, si le but reste le même.
0 insensé, s'écria l'un de ces hommes, le
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sommeil pèsera tout à l'heure sur les paupières et pour toi les flambeaux allumés seront éteints. Est-ce une raison pour que, t'accroupissant dans la désespérance, tu fermes les yeux et tu refuses de voir, tandis que tu le peux, les merveilles qui L'entourent?... Tu manges aujourd'hui, et demain Lu auras faim de nouveau. Cependant tu ne dis point : « A quoi me servirait-il de manger, puisque j'aurai faim de nouveau?...» Vois cette rose épanouie. Ce soir elle sera fanée. Cette prévision t'empêche-t-elle d'aimer sa couleur de maintenant et son parfum qui passe?...
Or ces hommes chantèrent un chœur. Chacun disait sur son rythme à lui des paroles à lui. Et cependant, comme mille lueurs font une grande lumière, je n'entendais qu'une vaste voix.
La strophe disait :
— 0 Lumière, c'est toi que je nomme Nécessité. Car je ne connais de nécessaire que ce qui îst bien et ce qui est beau.
Mais l'antistrophe répondait :
— De toutes mes forces, je marche vers le 3ien que je sens, vers le beau que je vois. De outes mes forces, je monte vers moi-même. Car ,u es moi, noble flambeau qui montes. Et les 3auvres lenteurs animales dont je suis chargé suivent ton effort joyeux.
Puis l'épode de douceur et de fermeté balança lans les airs, telle une danse suspendue, ces )aroles :
— L'heure qui m'aspire est l'heure du repos ipparent. Je ne sais quelle réalité se cache et >'agite sous la surface immobile Je suis au bord
ï)8 LES PARAliOLKS CYNIQUE»
de la mort inévitable, ignorant ce qu'est la mort. Mais les lumières parlent et tu m'as dit, ô flambeau, que la vie n'est ni un mal ni un bien. C'est pourquoi, moi qui t'ai entendu, je ne meurs pas lâchement. Car si mon sort est meilleur ou plus mauvais que celui des hommes qui vivent encore, je ne puis le dire et seuls les fous oseront en décider.
Œdipe
— Je n'attaque personne. Mais, si mon ennemi porte la main sur moi, je porterai la main sur lui. Pourvu que ma force égale mon courage, l'agresseur pleurera son erreur et d'avoir pris pour un lâche esclave un homme libre et brave.
Ainsi parlait Excycle et il frappait sur sa poitrine sonore.
Cependant le doux Eubule secouait la tête en signe de désapprobation.
Mais Psychodore dit :
— Entendez une parabole :
Un roi dont la femme était grosse envoya
consulter l'orac e.
Or Phoïbos le Tortueux répondit :
— Celui que la reine porte dans son sein est
marqué par les Moires pour tuer son père et
pour épouser sa mère. Il sera le frère de ses
iils...
iOO LES PARABOLES CYNIQUES
— C'est l'histoire d'QEdipe que tu nous contes, remarqua dédaigneusement Excycle. T'imagineslu que nous ignorions cette fable connue de tous les enfants?
— Tu la connais, en effet, comme un enfant. Et tu ne l'as pas comprise. Nul, d'ailleurs, ne l'a comprise, non point même l'harmonieux Sophocle.
— 0 jaloux! ô blasphémateur! .
— Et — continua Psychodore comme s'il n'entendait point — il y a, dans ces aventures illustres, certaines choses ignorées de tous et que je désire vous apprendre. Que celui donc qui est capable d'entendre entende.
Etendu pour mourir sur le mont Kithéron, Laïos voyait, ses forces brisées, le meurtrier s'éloigner comme un triomphe. Alors deux femmes parurent devant lui. Et elles dirent l'une et l'autre :
— Celui-ci qui t'a frappé à mort c'est ton fils. Regarde-le marcher glorieusement vers la pompe des noces incestueuses et vers le reste de son destin.
Laïos, soulevant faiblement son corps et ses douleurs demanda :
— Qui êtes-vous et que me voulez-vous?
Or le visage de l'une des deux femmes était rigide comme le fer. Mais elle se tordait les bras