‹ Les paraboles cyniquesChapitre 20 sur 44 · ŒDIPE · texte numérisé non relu

ŒDIPE

Excycle remarqua :

— L'Abstention n'aurait pu tenir de tels discours à Œdipe, car Œdipe subit un sort qu'il n'avait point créé.

Mais Psycbodore :

L'Abstention fait entendre à tous les mourants des paroles analogues. Elle dit à Agamemnon sous le réseau fatal :

« Si tu n'avais pas sacrifié Ipbianassa... » Elle dit à Klytaimnestrc sous le poignard de son fds : « Si tu avais épargné Agamemnon... » Elle dit à Oreste : « 0 honte! il a fallu, pour que le cercle fût dénoué, que les dieux se montrent moins méchants que les hommes... »

— Je te demande ce qu'elle put dire à Œdipe, insista le disciple hostile.

Celle-là que les dieux nomment en tremblant Abstention et que le bégaiement des mortels appelle parfois Sagesse dit à OEdipe, quand il fut resté seul dans le bois de Kolonos :

— Si tu n'avais pas tué, tu n'aurais pas tué ton père.

OEdipe eut à chaque coin de sa bouche un pli

amer et il répliqua, violent comme avec Tirésias, âprement railleur comme avec Kréon :

— 0 diseuse de naïvetés inutiles...

Mais l'Abstention s'écria :

— C'est toi qui un jour fis un geste naïf et inutile : le jour où, saisissant les agrafes d'or des vêtements de Iocaste, tu te crevas les yeux. Combien naïf et inutile, ce geste! Car tu fus toujours un aveugle, toi qui ne savais pas voir un parent chez tout homme que tu rencontrais, toi qui ne reconnaissais pas un frère en tout Ephémère de ton âge, un fils en chaque enfant et en chaque vieillard un père.

Borée et Auster.

Excycle, parmi de grands cris, agitait désespérément ses bras. Et des larmes, roulant au long de ses joues, se suspendaient comme une rosée aux poils de sa barbe naissante.

Psychodore lui demanda :

— Est-ce pour une trahison de femme ou pour une piqûre de tarentule que tu danses à toi seul tout un chœur tragique?

— Hélas! hélas! hélas! répondit Excycle.

— Mais, reprit le philosophe, tu danses un chœur laid et désordonné. Tu aurais dû d'abord prendre ta lyre.

Le jeune homme trembla et frémit tout entier sous les frôlements et les piqûres de mille impatiences. Puis, d'une voix qui s'irrite déjà et qui pleure encore :

— Je n'ai besoin ni de lyre ni de conseils. Ceci n'est pas un jeu. Ceci est une agonie, une agonie sans remède. Ma douleur, plus forte que moi, plus forte que l'univers...

— Etre excessif et impuissant que le flot superficiel des choses ballotte toujours d'une folie à une folie! Aujourd'hui tu gémis comme l'en-

fant qui a cassé son jouet; demain, tu riras et tu bondiras comme l'enfant qui a gagné aux osselets. Cependant, si tu veux, entends une parabole.

— Je ne puis rien entendre. Ta voix arrive à moi insignifiante et vaine comme, parmi les fracas de l'orage, un chant d'oiseau inconscient. Mon cœur est une vaste mer tout entière soulevée par la plus noire des tempêtes.

Psychodore sourit. Et il approuva :

— 0 mon fils, combien tu avais raison de fermer tes oreilles à mon inutile parabole. Car voici que tes lèvres, avant mes lèvres, l'ont dite.

Mais Excycle, ému de curiosité :

— Je croyais n'avoir dit aucune parabole.

— Laisse-moi donc ouvrir devant toi la parole que tu m'as donnée touchant la plus noire des tempêtes. Peut-être ce coffret, qui te paraît banal, renferme un trésor imprévu :

Borée dit un jour à Auster :

— Ta puissance est faible. Sous ton souffle, la mer change à peine de couleur : elle reste verdatre ou d'un bleu foncé. Mais, si c'est moi qui la pénètre et la soulève, les ondes étonnées se cabrent, troupeau soudain de cavales noires.

— Il est vrai, répondit Auster. Mais les noires cavales que tu suscites, hennissantes, jusqu'aux nuages, dès que tu cesses de souffler, elles disparaissent comme une troupe menteuse de rêves

B OBÉE ET AISTEB 107

l, en un rien de temps, la surface de la mer, qui ne se souvient plus, s'étend et s'unit comme une glace. Mais moi, si mon impétuosité moins brus- t que a bouleversé l'océan, longtemps après que mes baisers et mes violences se sont endormis, regarde, tu aperçois toujours une fermentation dans les flots qui ne parviennent pas à m'oublier et un double qui ne s'apaise point.

Auster continua, glorieux et railleur :

— 0 Borée, semblable à un caprice d'amour ou à la douleur sauvage qui burleet qu'une nuit calmera, je change moins que toi les apparences premières et mon choc paraît d'abord moins senti. Mais je suis pareil à l'amour qui durera. Ou, si lu préfères, cette douleur me ressemble qui s'enfonce, et qui se cache, et qui ronge le cœur avec des dents inaperçues et tenaces.

Dès que Psychodore se fut éloigné, Excycle recommença ses lamentations. Et il protestait que sa vie serait, après un tel événement, une coupe toujours débordante d'amertume.

Mais, une heure plus tard, parmi des compagnons nombreux, il parlait avec animation. Et son visage rayonnait d'un plaisir de fou. Et sa bouche, tout à l'heure tordue de douleur ef de cris, étail ouverte largement pour laisser passer le rire inharmonieux qui secoue tout le corps et oui éclate.

La Mer.

Le tendre Eubule avait une fiancée. Elle vint aussi écouter Psychodore. Mais elle n'entendit aucune de ses paroles. Elle fut donc étonnée et jalouse de l'affection du jeune homme pour le philosophe.

Elle dit:

— Si tu m'aimes, comment oses-tu goûter des joies que je ne partage point?

Elle dit encore :

— Je veux tout entier le cœur qui m'aime. Je ne supporterai point que celui qui me parle d'amour écoute avec bonheur une voix qui n'est pas ma voix.

Elle dit enfin :

— Choisis entre moi et ce vieux fou.

— Hélas! gémit Eubule, c'est toi qui as choisi. Tu appelles folie ce que je nomme sagesse. Je ne puis associer mon sort au sort d'une étrangère qui ne comprend point ma langue et qui, au lieu d'essayer de monter par mon chemin, s'enorgueillissant de son inintelligence et de sa bassesse, raille les sommets où j'aspire.

— Puisque tu l'as voulu, s'écria la jeune fille, je pars pour toujours, et longtemps tu pleureras.

— Si je pleure, répliqua doucement Eubule, du moins tu ne le sauras pas.

Quand il fut seul, l'abandonné injuria d'abord celle qui était partie; mais bientôt, en effet, il pleura.

Plusieurs journées et plusieurs nuits passèrent incertaines. Tantôt le jeune homme lançait devant lui ces discours vaillants qui montent et qu'on essaie de suivre. Tantôt il se cachait de tous pour répandre des larmes. Ce qui le rendait plus malheureux que le reste, c'est qu'il rougissait de ses larmes et qu'il aurait voulu se les cacher à lui-même.

Enfin il vint demander des consolations à Psychodore. Il conta sa douleur et la cause de sa douleur. Il expliqua les combats qu'il soutenait, et ses défaites fréquentes, et comment il se relevait pour subir de nouveau la bataille, le déchirement et la chute.

— J'ai honte, soupira-t-il. Car, parmi des aspirations nobles et fragiles, ma souffrance s'agite en sentiments vils dont je ne me croyais plus capable. J'ai honte, car, par instants, je sens et je pense aussi bassement que le plus lâche des hommes.

— Le lâche, dit Psychodore, n'est pas celui qui tombe ; c'est celui qui ne se relève point.

Il reprit, en embrassant Eubule:

— 0 mon fils, entends cette parabole :

LA MLR 111

La mer se plaignait en ces termes :

— En vain je soulève mes vagues et je les lance vers le ciel inaccessible. Toujours, ô tristesse! elles retombent. Toujours, ô honte! elles retombent lourdes au niveau des mares les plus infectes.

Le vent répondit à la mer :

— Tu es chose terrestre. Tu portes ce joug universel, le poids, et il l'ait retomber vers la terre tout élan qui s'appuie sur elle. Mais tu es la plus forte, la plus grande et la plus vivifiante des choses terrestres. Ne fais point à tes ondes qui dansent l'injure de les comparer aux eaux lépreuses et stupides des marais. La mare ne soulève jamais l'orgueil magnifique des tempêtes et elle n'envoie pas à la terre une brise qui purifie. Réjouis-toi, mer profonde et robuste. Car tu es ce que je connais de plus beau : tu es une lutte qui ne cède point, un héroïsme qui se relève, une défaite qui, puisqu'elle recommence le combat, reste invaincue. Tues, ô noble mer, une harmonie montante d'hymnes, d'efforts et d'aspirations.

L'Enfantement.

Les disciples viiirenl auprès de Psychodore et lui dirent :

— Plusieurs parmi les paraboles que nous avons entendues de toi nous ioni restées obscures. Ne veux-tu point nous découvrir leur sens secret?

-- Non, répondit Psychodore.

— Pourquoi?

— Alin (pie vous conserviez quelque chance de les comprendre.

— Maintenant encore tu dis une énigme.

Coii>rntiras-tu, du moins, à nous en donner le mot ?

— Soit, dit Psychodore. Mais ce sera par une

parabole :

Dans les douleurs d'un premier enfantement, bne jeune femme criait avec lâcheté. Parmi ses cri^ cl ses sanglots, elle reprochait à l'homme qui allait devenir père :

— Puisque tu avais la fantaisie dr voir un enfant dans ta maison, tu pouvais bien — au

lieu de m'imposer la longue gène que j'ai traversée et la souffrance dont peut-être je sortirai par la mort - adopter un orphelin.

i/époux, quand elle pleurait ou criait la consolait par de vagues exhortations. Mais quand elle répétait le blâme, il ne répondait point. Même, une fois, elle s'irrita parce qu elle croyait l'avoir vu sourire.

Quand l'enfant fut venu, les servantes emportèrent le petit corps pour le laver Puis elles revinrent et le posèrent, criant et éclatant de vie, entre les bras maternels.

La jeune femme sortait de rabattement qui avait suivi son agitation et ses cris. Elle regarda l'enfant, et son visage rayonna d une

8^orVTépoux, rompant un long silence,

^SH'avais amené dans la maison un enfant tout fait l'aimerais-tu comme celui-ci et, comme celui-ci, l'adopterais-tu d'un élan heureux?...

Ce fut au tour de la jeune femme de ne point répondre et de sourire.

Le Couple.

Psychodore marchait pensif, tout occupé à entrelacer l'harmonie d'hier et d'aujourd'hui, la tresse du souvenir et de la pensée, le caducée de vie où joies et regrets se tordent au mémo rythme et s'accouplent.

Il prononçait à demi-voix, séparées par de longs intervalles, quelques paroles.

Eubule les recueillait dans îa coupe émue de son esprit. Tel un pâtre reçoit patiemment dans ses mains, unies comme un baiser, l'eau d'une source qui hier coulait généreuse et qui aujourd'hui tombe goutte après goutte.

Or Psychodore, parmi de longs silences, se disait à lui-même :

— Toutes les pensées qui me visitent et toutes les joies auxquelles j'ouvre mon cceur portent encore le nom et le visage de la bien-aimée.

Ou, parfois, il s'écriait :

— 0 bien-aimée, disparue depuis si longtemps aux yeux naïfs qui ne voient que le dehors...

Et il s'interrogeait :

— Sais-tu, ô Psychodore, si Psychodore est

autre chose que la forme visible du souvenir

d'Athénafime?

11 se disait aussi : . ,.

— Ma pensée, il me le semble du moins, s elaiffit et se colore comme un fruit à l'automne. Mais le gl°be grossissant et chaque jour plus doré enserre le môme noyau autour duquel sa jeunesse verte et légère se pressait frileusement. , , ,

Puis il se tut longtemps. Cependant Eubule admirait la lumière d'extase qui glissait frémissante sur tout son visage, la lumière d exase qui, comme deux sources voisines, jaillissml oe

ses veux.

Enfin le jeune homme ne put contenir son amour. Et il dit, dans le tremblement d une émotion indéfinissable :

0 maître, toutes les sagesses que ] avaw entendues bruire sur des lèvres ou que , avais Se ï dans des livres offraient des défaillances. Ft aussi toutes les joies que j'avais connues par mon cœur ou par les paroles des hommes. Mais Xton mdéfcctible sagesse et ton indefect.ble

^"'j'aime dit Psychodore, et je suis aimé.

ixcvXV s'était approché, avertit Eubule.

L (]'est àVi qu'il parle, non à nous; les mots

que" tu lui as adressés ne sont point parvenus

JUl£hol ""regarda Excycle avec un sourire de Se, Eubule avec un sourire de tendresse.

Et il dit:

Entendez une parabole .

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