‹ Les paraboles cyniquesChapitre 21 sur 44 · LE COUPLE · texte numérisé non relu

LE COUPLE

La tempête avait jeté dans l'Ile de Circé des hommes nombreux. Grâce à ses breuvages qui traduisaient en formes matérielles la stupidité des esprits ou la bassesse des cœurs, la magicienne avait augmenté ses troupeaux d'ânes et ses troupeaux de porcs.

Pourtant un homme et une femme restaient inchangés. Us allaient se tenant par la main, rapprochant fréquemment leurs lèvres qui semblaient ensuite ne pouvoir se déprendre. Ils mordaient aux mômes fruits et buvaient aux mômes fontaines.

Circé leur présenta le plus énergique des philtres, un philtre assez puissant pour métamorphoser Phoïboscn paon, Hermès en renard ou Ares en tigre.

Eux prirent, sans savoir, la boisson offerte et à la coupe large ils burent ensemble. Tels deux becs de colombes plongent, après la pluie» au même creux du rocher.

Quand la coupe fut vide, ils la laissèrent tomber négligemment sur le gazon et ils s'éloignèrent.

1 ls ne s'éloignèrent pas sous des formes rabaissées d'animaux. Ils marchaient toujours droits et sveltes, le regard dans le regard. Ils s'arrêtaient parfois, lèvre collée à la lèvre. Ils marchaient et s'arrêtaient, toujours homme, toujours femme.

Circé, furieuse et sournoise, les suivait. Et elle se demandait :

— Quoi donc a pu détruire la force redoutable du philtre? ,

Les deux amis ne savaient point que quelqu un était derrière eux ni la question dont la magicienne se déchirait avec rage. Mais Circé pleura bientôt son impuissance irrémédiable. Car un léger trouble intérieur avait fait parler les

amants. .

Or le bien-aimé avait dit à la bien-aimôe :

— J'ai une raison d'être homme, ô vie de ma vie, puisque tu es femme.

La bien-aimée avait dit au bien-aune :

— Puisque tu es homme, ô cœur de mon cœur, il faut bien que je sois femme.

Les autres disciples marchaient dans une lumière de songe. Et ils se sentaient charges, comme après un repas réconfortant, d'un joyeux poids intérieur.

Mais Excycle ricana :

— Depuis longtemps Athénatime est morte; et maintenant, ô Psychodore, voilà que tu es

seul Le vieux philosophe regarda Excycle comme

on rcearde un fou. ., , ..

Est-tu bien sûr, demanda-t-il, qu on soit

seul quand on aime et qu'on soit mort quand on

est aimé?... „ , a ,„«

Personne ne répondit et Psychodore se tut

longtemps.

Le Lien conjugal.

— Le mariage, proclamait Tliéomane, est chose sacrée. Ouand la religion a uni un homme et une femme, je trouve criminel qu'ils s'éloignent l'un de l'autre et se séparent.

— Lorsqu'une sottise, remarqua Psychodore, est trop absurde et tyrannique pour que les hommes l'avouent, ils en font chose sacrée ; et c'est à cela que servent les dieux. Les folies dont la Loi, cette éhontée pourtant, n'ose se reconnaître responsable, elle les rejette sur sa sœur, la Religion.

— Toi qui, tant d'années après la mort d'Athcnatimc, portes, ceinture tissée d'or et de pourpre, ta lidélilé indénouée, nieras-tu la noblesse de l'union unique et du lien que rien ne résout?

— Nul lien étranger ne nous attachait l'un à l'autre. Nulle sottise de magistrat n'était entre nous et nul mensonge de prêtre. Mais entendez plutôt une parabole :

Sur l'agora de je ne sais quelle ville, un chien et une chienne s'épuisaient en cflorts pour se séparer. Des enfants riaient de leurs mouve-

ments grotesques et vains. Môme les plus méchants leur jetaient des pierres.

Les betes — c'est du chien que je parle et de la chienne — semblaient s'irriter de plus en plus l'une contre l'autre. Depuis longtemps leur désir était satisfait. Depuis longtemps il s'était mué en dégoût. Maintenant c'était entre les enchaînés comme une folie de haine. Et cette haine s'exaspérait encore de ce qu'elle n'osait, devant les spectateurs et sous les pierres, hurler et mordre.

Un physicien me frappa sur l'épaule et dit :

— Les pauvres animaux! Combien la nature est cruelle envers eux. En vérité, le mécanisme de leur plaisir est le mécanisme d'un piège. Figure-toi. Le membre du chien contient un os creux qui laisse passage au canal de l'avenir. Mais, autour de cet os, dorment des chairs que le désir éveille et que terriblement la volupté durcit et accroît. L'extrémité joyeuse du chien devient, pendant le sacrifice à Aphrodite, énorme comme une tyrannie qui triomphe. Le sacrifice achevé, le pauvre prêtre grossi reste au dedans de la porte resserrée, attaché à l'autel. Rappelle-toi l'enfant de la fable : il avait pris des noisettes dans une urne d'entrée étroite, et il ne pouvait retirer sa main pleine et fermée. Mais il dépendait de l'enfant, pourvu qu'il y songeât ou qu'on l'avertît, d'ouvrir la main et de s'en aller. Le chien- est obligé d'attendre longtemps et ses efforts avant l'heure l'enlisent davantage.

Le physicien reprit :

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