LE PEUPLE AVEUGLE
et qui porte, au lien d'épis, des pains délicieux.
Mais les grands et les prêtres sont d'un naturel jaloux : les biens perdent tout prix pour eux, qui ne sont point privilèges et supériorités. Ils ont organisé la cité de façon à jouir seuls librement des avantages du pays. Ils défendent aux autres hommes de cueillir les pains et les fruits, et laissent pourrir une énorme quantité de nourriture. Us distribuent aux pauvres des vivres insuffisants. Pour eux, ils ont l'art de se faire vomir et de manger aussitôt après. Ils sont d'ailleurs malheureux, toujours alourdis et douloureux d'indigestion, toujours inquiets à l'idée que, sans doute, dans quelque coin mal surveillé de l'immense pays, on leur vole un peu de ce qui, affirment-ils, est à eux.
Ils ont trouvé cependant, depuis quelques siècles, un moyen de se rassurera demi:
Dès qu'un enfant du peuple vient au monde, on lui colle les paupières avec une pâte que savent faire les prêtres et certains serviteurs des riches appelés savants. Ainsi les grands, les prêtres et les savants jouissent seuls de la lumière. Souvent ils frappent les autres hommes qui, connaissant leur infériorité, courbent la tète. Mais les pauvres sont entre eux d'une effroyable brutalité.
L'or semble inutile en un tel pays. Il y est cependant très estimé. Quelquefois les mains talonnantes et fouilleuses d'un aveugle trouvent un trésor. Alors les magistrats s'assemblent. Ils examinent quelques-unes des circonstances qui ont précédé ou accompagné la découverte.
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Ces circonstances paraissent futiles et indifférentes à quiconque n'a pas étudié leurs lois. Mais les magistrats y découvrent ce qu'ils appellent la justice et ils proclament que l'inventeur du trésor doit être mis à mort ou qu'il faut le faire monter à la classe des voyants. Alors, avec une eau dont les prêtres gardent le secret, on lui décolle les paupières.
Cependant les grands, les prêtres et les savants enseignent au peuple que le pays est épouvantable à voir et que, sans leur sage administration, la famine y serait un fléau continuel. Ils se désolent, à voix haute, d'être obligés de conserver leurs yeux pour conduire à travers les horreurs de la région leurs frères plus heureux. Le peuple chante avec eux leur dévouement et la douceur de vivre les yeux fermés sans avoir la peine de se conduire. D'ailleurs, la mort, affirme- 1- on, ouvre les yeux des pauvres sur une contrée belle et aimable comme un baiser qui ne finirait point.
Les riches, les prêtres et les savants ont, parmi toutes leurs inquiétudes, une angoisse terrible. Quelquefois, en effet, un homme du peuple sent ses yeux s'ouvrir. Même l'accident arrive de deux façons. Tantôt, pendant tout un jour, un misérable échappe aux jalouses surveillances et, à travers ses paupières closes, il essaie de voir un même objet. Les paupières peu à peu semblent s'amincir transparentes et l'objet lentement devient distinct. A l'heure où le crépuscule incendie le ciel, l'objet patiemment observé prend enfin des lignes précises, et les yeux