‹ Les paraboles cyniquesChapitre 29 sur 44 · LE PEUPLE AVEUGLE · texte numérisé non relu

LE PEUPLE AVEUGLE

s'ouvrent. L'homme, qui jouit soudain de l'ensemble des choses, s'agite dans un bonheur trop violent et pousse des cris émerveillés.

Quelquefois aussi un pauvre dit :

— Moi, j'accepte ma condition, puisque j'ai la force de la porter. Mais pourquoi les dieux chargent-ils ce fardeau trop lourd sur tant d'êtres faibles que j'entends gémir et tomber?

Si cette pitié est assez forte pour faire couler des larmes, voici que le miséricordieux sent ses paupières se soulever libres et il voit, en un tremblement où se mêlent l'amour et la désolation, les choses et les êtres s'agiter autour de lui.

Or, si les nouveaux voyants se taisent devant le peuple ou s'ils consentent à vanter la condition des aveugles, on les supporte. Souvent même on les fait entrer dans un collège de prêtres ou de savants.

Si l'un d'eux a l'imprudence de louer publiquement la lumière, on ferme sa bouche d'un bâillon et on le traîne en exil. Mais s'il pousse la haine de sa patrie et de l'organisation sociale jusqu'à vouloir expliquer par quel moyen les yeux peuvent s'euvrir, alors les grands, les prêtres et les savants couvrent sa voix de leurs cris. Ils l'accusent de tromper le peuple et ils ont la consolation de voir la foule, d'un élan magnifiquement unanime, se jeter sur le menteur et le tuer.

La Sagesse dHéraklès.

Psyckodore disait, au sujet des puissants, des mépris et des railleries. Excycle l'interrompit en ces ternies :

— Pardonne si je parle avant que tu aies achevé Ion discours. Mais des inconnus sont parmi nous, arrivés d'aujourd'hui, dont les oreilles et les langues ne sont peut-être pas sûres.

— Leurs oreilles ne dépendent pas de moi, ni leurs langues.

— Ce qui dépend de toi, c'est que leurs oreilles n'entendent point des paroles que leurs langues répéteraient pour ton malheur. La méliance, ô Psychodore, l'ail partie de la sagesse.

— Je connais même des poltrons pour qui elle est la sagesse tout entière. Quant à moi. j appelle sagesse celle qui rend la méliance inutile. Car j'ai lu quelque part cette parabole :

Le vaste Iléraklès marchait dans la campagne et son tils llyllos courait pour le suivre. Un ruisseau se rencontra, qu'iiéraklès traversa d'une

enjambée. Puis, assis sur l'autre rive, il attendait et il regardait son fils en souriant. Sur ses lèvres et dans ses yeux il y avait une malice et en quelque sorte cette question : « Comment t'en tireras-tu? » Mais il y avait aussi une fierté et comme cette affirmation : « Certes, tu t'en tireras, étant (ils d'Héraklès. »

Hyllos, s'aidant d'une pierre coupante, détacha d'un buisson une grosse branche. Puis il prit son élan et, appuyant l'extrémité de la branche sur le bord du ruisseau, il sauta, soulevé par son effort et par le bâton.

Or, sous son poids, la branche cassa. Un centaure qui était dans le voisinage accourut au bruit de sa chute.

L'enfant, tombé dans l'eau, ne s'effraya point et, sans étonnement, il nagea avec vigueur. Quand le centaure arriva, Hyllos, tout ruisselant, montait vers son père.

Sur l'autre rive, la tête baissée vers les deux morceaux de bois, le monstre reniflait. Il se redressa bientôt et dit :

— 0 père, il fallait enseigner à ton fils à regarder le dedans des êtres et des choses. Il aurait vu que ce bois est du sureau et que son intérieur sans fermeté contient une moelle molle et lâche. 0 père, que cet accident t'avertisse et que désormais tu apprennes à ton fils et7 si je l'ose dire, à toi-même, la sagesse dont le nom familier est méfiance.

D'une voix qui retentissait comme un tonnerre et ensemble comme un rire, Héraklès répliqua :

— Si pour toi la sagesse s'appelle méfiance,

LA SAGESSE d'HÉRAKLES lÔl

moi je la nomme force. L'enseignement que je me suis donné à moi-même et que je donne à mon fils, c'est de nous mettre au-dessus de la crainte. Je lui apprends à regarder le dedans, non point des choses et des autres hommes, mais de luimême. Ce n'est pas sur les circonstances ni sur les êtres qu'il comptera; c'est sur lui seul, sur son énergie, sur son pouvoir de n'avoir jamais peur, sur son esprit qui ne s'étonne jamais et qui ne l'abandonne point môme quand son corps fait une chute imprévue.

Le centaure hennit vers le soleil couchant. Et il dit, comme en une ivresse prophétique :

— O lléraklès, si lier de ta force, bientôt tu seras un crépuscule de flamme, de sang et de cris. Et tu mourras parce que tu auras eu confiance.

Mais lléraklès secouant la tête :

— As-tu donc vu, ô centaure, que le soleil d'hiver, caché lâchement derrière l'épaisseur des nuages, ait une journée plus longue que celui qui, hardi, vogue l'été dans le ciel comme un navire héroïque?...

Et il dit encore :

— Tu te trompes, ô demi-bête, quand tu dis que je mourrai parce que j'aurai eu confiance. Mais je mourrai et tu mourras parce que nous sommes mortels.

La Défaite des dieux.

— Les hommes et les dieux, proclamait Psychodore, sont également impuissants contre le sage.

— Les hommes, peut-être, consentit Théoma ne. Mais les dieux...

Et plusieurs secouaient la tête, disant en •eux-mêmes que, par orgueil, le philosophe blasphémait.

— Entendez une parabole, dit Psychodore :

Dans la campagne de Laconie, le vieux Panllas habitait une maison isolée, presque croulante. Il était très pauvre. 11 lui arrivait de rester deux ou trois jours sans aucune nourriture. Néanmoins nul jamais ne lavait entendu se plaindre; mais les paroles qui sortaient de lui élaientcalmcs et joyeusescomme la lumière.

Or des soldais athéniens vinrent qui brûlèrent la masurc.de Panllas et qui enlevèrent le vieillard parmi d'autres prisonniers.

Sur l'agora on les vendit pour être esclaves *

Ses compagnons gémissaient, criaient et s'agitaient. Lui restait immobile. Aux yeux ordinaires, il était comme une marchandise. Mais pour un sage il se dressait, tel un chef-d'œuvre de Phidias, drapé dans du silence, dans de la noblesse et dans de la liberté. Si mon maître Diogène avait passé par là, il n'eût pas eu besoin d'allumer sa lanterne pour se savoir en présence de ce spectacle rare, un homme.

Un paysan acheta Pantlas en échange de quelques oboles. Et il le frappa de son bâton, disant :

— Tâche de marcher aussi vite que mon âne, ô vieillard!

Le laconien regarda vers le ciel et il murmura :

— Je remercie les dieux, qui m'ont toujours protégé de tout mal et de toute servitude.

L'attique ricana :

— Je crois que j'ai acheté un fou. Ta maison est brûlée ; tu es esclave d'un maître qui, je te le promets, sera dur; tu viens- de sentir le poids de ma main et de mon bâton. Comment oses-tu donc te prétendre exempt de tout mal et de toute servitude ?

Le vieillard se taisait.

Mais son maître, s'irritant, le frappa de nouveau et cria :

— Je t'ordonne de répondre. Qu'est-ce que tu appelles mal ou servitude?

— J'appellerais mal et servitude, dit doucement Pantlas, si je me mettais en colère ou si je trappais quelqu'un.

Zeus, à ce moment, regardait vers Athènes. Il

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